‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 43 sur 60 · DEUXIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ENTRETIEN

Je ne prétends point, mon fils, discuter avec vous sur la meilleure forme de gouvernement , ni sur Vessence des différentes sortes de gouvernements quL ont régi les hommes en société. Toute discussion à cet égard poserait sur des principes arbitraires et relatifs. Je pense moi, et vous-même, sans doute, vous pensez ainsi, quune seule forme de gouvernement est possible chez un peuple , à une époque donnée de ce peuple, dans ses rapports avec Tétat général de lesprit humain. Un gouvernement ne s institue point, il sort du sein des choses; il se développe selon de certaines conditions. Le monde moral, non plus que le monde physique, ne connaît point de génération spontanée. Gardons-nous donc de nous perdre dans de vaines théories , irréalisables par cela même qu'elles ne sont pas; jetons seulement un coup d'œil sur les deux grands systèmes qui divisent les publicistes, je veux dire le droit divin et le contrat primitif.

Vous ne concevez pas , noble jeune homme, vous en qui le sentiment religieux est si puissant, vous

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ne concevez pas le partage des opinions à cet égard. J'ai été long-temps aussi à le concevoir; mais je me suis dit que rien n'existe sans raison de son existence, et alors je suis parvenu à comprendre ce qui auparavant était inexplicable pour moi. Ceux qui nient le droit divin , et qui déclinent ainsi le haut domaine de Dieu sur les sociétés humaines , ne font autre chose que nier un sentiment dont ils sont dépourvus ; ils pensent que les partisans de cette croyance si éminemment sociale croient à la nécessité d'une révélation directe et immédiate pour l'établissement d'une société. Ils feignent d'ignorer que la Providence a mille moyens de s'expliquer. Dieu ne parle pas toujours parmi les foudres et les éclairs du Sinaï, ou parla bouche de ses prophètes. Cyrus est appelé le christ de Dieu ; Attila se donne à lui-même le nom de fléau de Dieu. César disait au matelot effrayé de la tempête : « Ne crains rien , tu ;< portes César et sa fortune. » Attila disait au pilote de son vaisseau : « Fais-moi aborder n'importe sur « quel rivage, pourvu qu'il y ait des peuples à pu- « nir. » Ceux donc qui refusent de porter le joug du droit divin ne savent pas qu'ils s'en imposent un autre bien plus inflexible et bien plus pesant. Ils se déclarent soumis à une puissance aveugle qui a des chaînes d'airain et des coins de diamants : c'est la force des choses sans direction morale; c'est

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le destin. Ils n'en sont j^as venus à comprendre le respect de Dieu pour la liberté de Ihomme, fondement de toute moralité. Ils ont oublié cette belle sentence d'un poète (Juvénal), en parlant des rapports des Dieux avec rhomme :

Carior est illis quam ipse sibi.

Où nous conduit le do.^me insensé de la souveraineté du peuple? S'il était admis à la rigueur, on verrait bientôt le sabre s emparer du droit d'élection. Les soldats nommaient les empereurs, et le peuple était obligé de les accepter. Les Francs aussi élevaient leur empereur sur le pavois, mais la patrie de ce peuple était dans les camps, et le fer était l'interprète des jugements de Dieu : les ancêtres de ce peuple adorèrent jadis une lance. Les janissaires font et défont l'ouvrage de leur fureur. Lorsque le pouvoir se puise dans les chances des armes , et que le scrutin est une insurrection, c'est bientôt arrangé : une heure après on n'y connaît plus rien ; il reste une lance debout, qu'il faut adorer. Mais autrement de quel droit une portion du peuple imposerait -elle un souverain à l'autre portion? car pouvez- vous espérer une paisible unanimité? N'ai-je pas vu en 1793 écrire, dans les papiers publics, que la moitié plus un a le droit de tuer la moitié moins un , lorsque cette moitié est dissidente ? Ces terribles

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dialecticiens de la terreur ne reculaient pas timidement devant les conséquences de leurs principes. Si en i8i4, après la chute éclatante du soldat heureux qui régnait par le droit des baïonnettes , quoiqu'il fût le délégué de la souveraineté du peuple , on eût voulu agir en vertu de la doctrine orageuse qui l'avait jeté sur le trône sanglant de Louis XVI, qui lui avait presque donné l'ancien héritage de Gharlemagne, je le demande, qui aurait eu le droit de convoquer la nation? qui aurait eu le droit de prescrire les formes dans lesquelles le peuple aurait eu la faculté de s'assembler? qui aurait eu sur-tout le droit de prescrire les limites dans lesquelles aurait dû être restreint l'exercice de cette grande prérogative? Tout ne devait-Il pas être nouveau? et alors n'aurait-il pas fallu commencer par consulter la nation sur la forme de gouvernement qu'elle voulait , comme fit Samuel avant de donner un roi au peuple juif? Qui aurait pu enfin se permettre lexclusion de certaines classes de Français, et dire: Tels sont citoyens; tels ne le sont pas? Ceux qui auraient été en dehors du ban n'auraientils pas eu raison de protester par l'insurrection? Non seulement on n'aurait pu exclure aucun Français du droit de concourir à félection du souverain , mais on n'aurait même pu en exclure aucun du compétitorat à la couronne; car, dans nos ancien-

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lies coutumes , la seule condition indispensable pour monter sur le trône de France était d être né Français : tel fut , en effet, le fondement de la loi salique. Et encore, dans le cas inévitable du partage des voix, qui eût jugé? Juste ciel! où irions-nous avec un pareil système? Ne savons- nous pas que le peuple n'obéit qu'aux passions du moment? Aussi le peuple juif ne fut point épouvanté de l'image de la royauté telle que la lui présentait Samuel.. Ce qu'il voulait, avant tout, c'était de ne plus être gouverné immédiatement par Dieu. Aussi ce même peuple appelait, plus tard, sur sa tête et sur celle de ses enfants, le plus terrible des anathèmes, parceque sa volonté était soulevée contre le Juste. Aussi le peuple d'Athènes tantôt condamnait Aristide au bannissement, tantôt faisait ordonner la mort de Socrate. Où Catilina puisa-t-il les forces qui faillirent entraîner la chute de la république romaine? Cn ministre des cent jours n a-t-il pas dit : « Il est » temps de flatter les passions de la multitude? »

Considérons de plus, mon fils, que le pouvoir ne se transmet point virtuellement: il est de l'essence du pouvoir de ne point sortir des mains de celui qui l'a par sa nature propre, de celui qui l'a primitivement, de celui de qui il émanerait s'il était susceptible d'être délégué. La volonté de celuilà ne suffit point : il ne dépend pas de lui de se

dessaisir du pouvoir, quelque effort qu'il fasse pour cela. Un roi est précipité du trône; il n'en descend point. Le trône est usurpé, il n'est point cédé. Toute transaction est nulle , ou pour mieux dire toute transaction est impossible. Les abdications que Ton trouve si rarement dans l'histoire ne prouvent rien contre cette assertion. Ceux qui ont abdiqué n'ont pu laisser le pouvoir que là où il était auparavant, ià où il devait arriver naturellement après eux, là où il avait toujours été. Ils n'ont pas transmis le É ])ouvoir, parceque le pouvoir ne leur avait pas été transmis : il était resté uni à l'ordre imprescriptible de la société dans laquelle ils vivaient. Sitôt que cet ordre présente quelque chose de douteux , et ne s'est pas expliqué de lui-même, il faut que la société enfante laborieusement une institution fixe. Ce ne sont point les jurisconsultes qui tranchent de telles (questions; il a'y a point de tribunaux entre les peuples et les rois; il n'y a point de jugées pour terminer les différents des rois entre eux. Il n'y a ni droits acquis à faire valoir, ni équité naturelle à consulter : tout se décide d'une bien autre manière. Alors on a ou les malheurs de Charles VII , ou les troubles sanglants de la lig^ue , ou la guerre de la succession.

Ainsi donc, si le peuple était souverain de droit, il lui serait impossible d'aliéner sa souveraineté.

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Rousseau a reconnu ce principe après MachiaveL Que serait-ce d'ailleurs qu'un souverain qui exercerait son pouvoir sur lui-même? Avec la souveraineté du peuple il n'y aurait point de balance de pouvoir, puisqu'il n y aurait qu'un pouvoir dans la société ; or il y aurait despotisme. Le peuple pourrait se repentir souvent; et conçoit-on bien ce que seraient les fréquents repentirs d'un peuple ? L'expression de son changement de volonté pourraitelle être autre chose que le meurtre et l'incendie? Non, la souveraineté faite pour dominer ne peut partir de bas. Le souverain doit être au-dessus du peuple, mais il faut qu'il soit dans J'esprit de ce peuple : sans cela il n'y aurait pas obéissance ou soumission ; il y aurait servitude.

Au reste, il est bon de remarquer, mon fils, une chose à laquelle vous n'avez peut-être pas fait encore attention , c'est que le régime féodal a dû nous accoutumer à l'hypothèse du contrat primitif. Notre ancienne constitution politique , toute formée de cessions successives et de transactions avec de grands vassaux , pleine de privilèges pour des familles , pour des villes, pour des corporations, pour des provinces, et où le pouvoir allait continuellement se briser contre des prétentions plus ou moins consacrées, contre des digues élevées par les siècles; notre ancienne constitution semblait renfermer en

elle-même Fidée du contrat primitif. Nos institutions si éminemment protectrices, si éminemment modératrices du pouvoir, par conséquent si peu arbitraires, formaient bien une vraie patrie; mais cette patrie n'existait que pour les classes privilé- {^iées, c'est-à-dire pour celles qui avaient des droits à faire valoir. Et dans les classes privilégiées les grands se regardaient comme ayant été les co-partageants de l'autorité souveraine; la plupart même se

I vantaient d'avoir fait nos rois.

Une des conditions que l'Auteur de tout pouvoir a mise à l'intronisation d'un chef de dynastie, c'est le consentement des peuples. Or ici c'est un des grands mystères , et une des grandes merveilles de l'organisation sociale. Il faut que le peuple dise oui; et cette condition indispensable est consacrée dans le rituel de la cérémonie auguste du sacre. Le peuple dit oui par une voix secrète mais puissante, qui est toujours entendue, qui est infaillible parcequ elle n'est pas l'expression tumultueuse de la volonté d'un instant. Un souverain qui règne contre le vœu du peuple, qui règne par des lois sans analogie avec les besoins et les idées de ce peuple , ne régnera pas long-temps ; sa race ne pourra prendre de racine dans le sol social : celui-là est frappé de réprobation; il est le véritable usurpateur. Dieu qui a fondé la société a voulu que le lien de la société

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lût ramour; loi admirable que l'on ne connaît point assez; et c'est parcequ'on ne la connaît point ([ue Ton s est si mal à propos élevé contre le droit divin. Mais, hâtons-nous de le dire, ce ne sont point les suffrages pris un à un qui constituent cette sorte d'unanimité que l'on entend par le consentement des peuples : elle repose , silencieuse et inattat[uable, dans cette unité morale qui forme une nation, et dont le prince est destiné à être le re- ])résentant. G est donc cette unité morale qui consent, c'est-à-dire qui sent en même temps, qui confond ses sentiments dans un seul. Il ne peut y avoir ni discussion sur l'emploi des moyens, car la lumière arrive d'elle-même; ni partage de voix entre des compétiteurs égaux, car le choix ne peut être douteux. Dans cette haute théorie seulement la voix du peuple est la voix de Dieu.

Je sais, mon fils, que la plupart des publicistes actuels refusent d'entrer dans la discussion des principes primitifs de la société. Moi-même je serais tout disposé à ne considérer la société que comme un fait, et à partir de l'existence de ce fait. Néanmoins, puisque les doctrines sont diverses, il faut bien remonter à la pensée qui fait que ces doctrines sont diverses. Il ne s'agit point ici de systèmes métaphysiques. Mais malheureusement les idées que l'on se forme sur l'origine du pouvoir influent

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à-la-fois et sur l'exercice de ce pouvoir, et sur l'obéissance qu'on lui doit : que le prince soit le délégué du peuple ou le représentant de la société, tous les rapports changent de nature. Malheureusement encore il est nécessaire d'affermir dans l'homme l'instinct social, qui tend toujours plus ou moins à se dépraver après des révolutions.

Il est convenable que dès à présent j'établisse un principe dont les applications nous seront très utiles par la suite.

L'homme naît dans la société : la société , telle qu'il la trouve, et non telle qu'il l'a faite, est toujours une des conditions de son existence. Il n'a donc naturellement de droit qu'autant que la société lui en donne. Le prétendu état de nature, antérieur à toute société, ne peut se prouver ni historiquement ni spéculativement. Il n'y a donc point de droit naturel considéré indépendamment de la société. L'homme n'a que des devoirs à accomplir, et non des droits à réclamer : tous les droits émanent de la société. La liberté naturelle, inhérente à l'homme, c'est la liberté morale; encore ne se développe-t-elle que par la société elle-même. La société seule ayant des droits, il en résulte que les individus qui la composent n'ont que ceux qui lui ont été concédés par elle. La propriété résulte de la société, et n'est point un droit naturel. Faute

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d'avoir reconnu ce principe, .T. J. Rousseau a rencontré sur sa route mille insurmontables difïicultés. Il voulait à toute force remonter au droit naturel ; et lorsqu'il se croyait sur le point de le saisir, le droit naturel, objet de tant de recherches, disparaissait tout-à-coup comme un vain fantôme. Il avait trop de bonne foi , et trop de rectitude dans l'esprit, pour se déguiser le côté faible de ses idées, pour mentir à sa conscience : il aimait mieux alors subir le blâme des inconséquences où il tombait, et qu'il sentait fort bien. Il reste dans son tourment, et il y laisse ses lecteurs.

Ainsi donc toutes les restrictions apportées à Texercicede la liberté des individus, non seulement sont des restrictions naturelles et légitimes , car la société seule est jnge de ses besoins et des lois qui peuvent la conserver ; mais elles ne nous paraissent des limites que parceque la société nous apprend l'étendue et les prérogatives de la liberté. Cette portion de liberté dont il est permis à Tliomme de jouir sous la protection des lois sociales, ce n'est point parcequ'il se l'est réservée qu'il peut en user à son gré , c'est parcequ'elle lui a été accordée par la société; cette autre portion de liberté dont il se croit privé, ce n'est point une portion qu'il ait aliénée : elle n'existe qu hypothétiquement , et dans un ordre de choses sans réalité; il ne l'a point cédée.

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puisqu'il ne Ta jamais eue; elle n'est pas en lui. Ce n'est point un sacrifice fictivement volontaire, puisque c'est le résultat de sa nature propre. En un mot , il acquiert la portion qu'il a ; et la portion qu'il n'a pas, il ne l'a pas encore eue. Il ne conçoit l'existence de la seconde que par la première; et s'il s'avance f^raduellement dans la plénitude de la liberté , ce ne peut être que par les développements de l'état social , par les concessions de la société ellemême. Ainsi la liberté politique est une chose toutà-fait relative ; la liberté morale seule est absolue.

Que ceci nous apprenne à être circonspects dans les jugements que nous portons sur les différentes formes sociales. Les progrès de la société sont naturels; et ce n'est que par-là que les hommes peuvent arriver à l'émancipation , qui ne sera , au reste , jamais que conditionnelle et limitée, parceque nos destinées ne s'accomplissent pas toutes dès cette vie.

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