TR0ISIE3IE ENTRETIEN
On est disposé, dans ce temps-ci, à confondre deux choses fort différentes, l'hérédité et la légitimité. L'hérédité est un droit de convention qui suppose le pacte primitif, et qu'on est censé avoir admis comme une garantie de la stabilité, pour ne pas courir, à chaque régne, les chances d'une révolution. Par conséquent elle est fondée sur l'utilité des peuples. La légitimité suppose le droit divin : elle place les peuples sous la tutéle plus immédiate de la Providence, et les princes sous le haut domaine de Dieu, modérateur de toutes les sociétés humaines. Par conséquent elle est fondée sur un principe religieux et moral. D'après la manière dont nous sommes parvenus à entendre le droit divin , il ne doit plus effaroucher autant les partisans des idées nouvelles ; car nous ne parlons que de l'origine des choses, et nous sommes loin d'exclure les modifications que le temps peut apporter aux constitutions d'un peuple. Le prince, quoiqu'il gouverne en vertu du droit divin , et précisément parcequ'il gouverne en vertu de ce droit, ne cesse pas
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de représenter la société dont il a été établi le chef ; il ne peut donc pas cesser d'obéir à toutes les transformations que subissent les principes sociaux , selon les différentes phases de la civilisation. Dieu qui a donné à riiomme l'instinct social a donné en même temps à la société l'instinct du perfectionnement et de la durée, parcequ'il a voulu que l'homme dût à la société et son intellipence et son
I sentiment moral. Mais, ne perdons point de vue ce principe, un prince légitime est toujours, et doit toujours être le représentant de la société dont il est appelé à diriger les destinées. C'est à~la-fois le signe et le but d'une véritable mission. S'il y manquait, la société serait opprimée , ce qui ne pourrait durer. Tel est l'arrêt sans appel qui a vaincu Bonaparte. Il ne représentait la société, qui était une société [ nouvelle , que parceque lui-même était un homme nouveau ; et cela ne suffisait point. Un souverain n'est point un homme, c'est une chose; c'est une institution, c'est la royauté. Un souverain, comme souverain , n'a point de liberté : chez lui la volonté d'affection doit continuellement être en garde pour ne laisser parler que la volonté royale. Les prérogatives de la royauté sont douées d'une grande force et d'une énergie irrésistible, car ce sont l'énergie et la force de la société; et elles agissent indépendamment de celui qui en est investi. Le souverain est le
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premier sujet des lois; et les lois qii il fait ou qu'il promu lg,ue ne peuvent être que l'expression de la volonté générale : sans cela , elles seraient frappées de désuétude à l'instant même. Ceci est vrai dans les {gouvernements absolus ; à plus forte raison dans les gouvernements constitutionnels. Nous n'appliquons point nos raisonnements au pouvoir despotique, parcequ'il n'est qu'une exception aux lois naturelles de la société. .
Chez nous la légitimité a survécu aux institutions anciennes, qui ont péri. Voilà pourquoi la Charte a pu être donnée par le roi ; voilà pourquoi cette Charte , qui est notre seul pacte social , n'établit point le mode et les conditions de la successibilité au trône. L'auguste auteur de la Charte, héritier du seul droit social qui eût survécu , n'a pas eu besoin de stipuler pour ses successeurs ce qui n'avait pas eu besoin d'être stipulé pour lui.
Jusqu'à présent, mon fils, je crois que nous sommes tout-à-fait d'accord; mais je vais me servir de principes qui répugneront peut - être à vos croyances religieuses et poétiques. Cependant, noble jeune homme , mes idées n'excluent point la pensée religieuse, ne sont point incompatibles avec le sentiment poétique. Mes opinions, ainsi que les vôtres, reposent dans une arche mystérieuse et sacrée.
Une dynastie, comme je viens de vous l'expli-
quer, représente la société tout entière, telle qu'elle est. Une dynastie s élève du sein de la société pour en être l'emblème, et à-la-fois pour la diriger. Les destinées d'une dynastie et d'une société sont intimement unies , et n'ont qu'un même intérêt. L'usurpation saisit avec violence les rênes du jjouvernement, ou s'en empare avec astuce; mais elle est sans mission. La dynastie légitime sort naturellement de l'état des choses. Ainsi l'usurpation conduit au despotisme ; la dynastie légitime , ou , en d'autres termes , la dynastie naturelle , toutes les fois qu'elle use du despotisme , est contraire à son essence même : elle pêche contre Dieu , en ce qu'elle est infidèle à sa mission. La souffrance de la société est bien plus grande alors ; car c'est une souffrance qui n'est point accidentelle , et qui attaque l'intimité de l'existence sociale.
Vous le savez, mon fils , la vraie religion ne peut être que la confirmation de la religion naturelle : ce que je vous explique ici est la religion sociale, naturelle. Vous voyez que je n appuie le droit divin sur aucune révélation immédiate ; seulement je n'abandonne point les destinées humaines aux chances contingentes du hasard, au jeu fortuit des événements, au caprice et à l'instabilité de la volonté de l'homme.
A l'origine, ce sont les princes qui forment les
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nations ; ce sont donc les princes qui sont les léfjislateurs d'une société naissante. Mais une société qui se renouvelle doit suivre d'autres régies. Si l'intervention divine a dû être manifeste dans le premier établissement , il y a , dans la rénovation , une chose quelconque existante, et qui dispense de cette intervention directe. Il n'est plus nécessaire de créer l'unité morale, qui fait que telle nation est elle. Alors un peuple est parcequ'il est. La raison de son existence est en lui-même. Il est avec ses mœurs actuelles, avec ses opinions inquiètes, avec ses préjugés ébranlés, avec ses besoins nouveaux. Des conquérants ont pu imposer aux peuples conquis des lois sans rapport avec ces peuples; mais alors ils ont perdu leurs conquêtes. Les Romains laissaient aux vaincus les lois et les usages qu'ils avaient avant la conquête. Le législateur sans mission fait des lois qui ne sont pas l'expression de la volonté générale , parcequ'il n'a pas été doué de cet instinct élevé qui la fait connaître, et alors ses lois ne peuvent subsister.
Il suit de tout ce que je viens de dire qu'à une société nouvelle il faut une dynastie nouvelle ; car il faut que le signe représente la chose. Il n'y a point de signe arbitraire , et qui puisse être de convention dans la stricte rigueur des termes. La société ne peut pas être dirigée dans un sens contraire à ses
destinées; et ses destinées sont en elle-même. Mais aussi , à une société nouvelle il faut un législateur qui domine le siècle, pour le mieux voir, pour ft l'embrasser tout entier; qui soit étranger aux passions mobiles de la multitude, pour ne pas les partager, ni en être ému ; et à ses intérêts, pour ne pas leur obéir aveuglément; qui fienne aux hommes par le sentiment général de l'humanité , et qui néanmoins en soit séparé par la faculté éminente d'appartenir à l'ensemble des choses. Le législateur ne peut prendre sa mission en lui-même, ni dans la société à laquelle il doit donner des lois conformes , „ non à l'apparence, mais à la réalité des mœurs et " des opinions. Dans les deux hypothèses, sa parole serait sans autorité, sa conduite serait incertaine ou arbitraire. Enfin il faut qu'il soit dans la haute sphère où il se trouve placé , et non point qu'il y arrive. Il doit être ce qu'il faut qu'il soit, bien plus par la force de sa situation que par la force de son génie, sans toutefois exclure l'ascendant du génie. Louis XVIII seul pouvait résoudre le problème social actuel; seul il pouvait être le lien entre nos mœurs restées traditionnelles, et nos opinions qui avaient subi de si grands changements. Cette rare prérogative d'être le seul n'est-elle pas déjà une grande preuve de sa mission ? Il a donc , en quelque sorte, fondé une dynastie nouvelle, en fondant lui-
même des institutions en liarmonie avec la société nouvelle. Glovis reçut de l'empereur Anastase la pourpre romaine, les titres de patrice, de consul et d'auguste. Il revêtit la toge illustrée par les Flaminius, les Paul Emile, les Scipion, et unit ainsi le prestige des souvenirs anciens avec la vigueur d'une monarchie dont les destinées commençaient. Pour Louis XVIII , le prestige des souvenirs anciens reposait sur sa tête ; Dieu n'a fait que le montrer au peuple; il la montré par un murmure sourd d'espérance, de désir, de réconciliation; le nom sacré du père de la patrie a été à peine prononcé , que le peuple aussitôt s'est ressouvenu de saint Louis , de Henri IV, de Louis XIV; il s'est ressouvenu du magnanime Louis XVI , ne voulant pas rester en arrière de son siècle , et précipité du trône avant la maturité de ses sages et vertueuses pensées. L'exil fut comme la préparation aux destinées futures , comme une épreuve pour la nouvelle mission imposée par la Providence à cette race auguste, qui nous avait donné tous les rois de l'ordre de choses qui finissait. La nation et son chef avaient été retrempés par le malheur; la société et le représentant de la société avaient à jurer les mêmes serments sur le tombeau des mêmes ujartyrs, par le sang des mêmes victimes expiatoires. Cette unité morale que j'ai essayé de vous faire comprendre, noble jeune homme, a
consenti du consentement le plus manifeste et le plus unanime qui fut jamais, puisqu'il n'avait été ni prévu , ni préparé , et qu'il ne fit qu'un avec le cri du retour. Les mœurs , qui furent si lonp^temps opprimées , reprirent subitement leur pente naturelle: car si Louis XVIIl n'avait pas retrouvé le vieil héritage des mœurs reposant au fond de la nation française, il n'aurait pas pu gouverner; la Charte donnée par lui n'aurait été qu'une parodie de la réalité des choses , une dérision du sentiment social.
Nos rois, qui furent de preux chevaliers, qui se déclaraient les premiers gentilshommes de leur royaume, obéissaient à la forme de civilisation alors existante. Henri IV, ne dédaignant pas de se faire compter au nombre des bourgeois de Paris, s'avançait vers une popularité qui présageait déjà une grande modification dans l'esprit des peuples. Louis XVIII ne se présentait ni comme le premier gentilhomme du royaume, ni comme bourgeois de Paris; il n'eut besoin que de se dire Français, parceque la nation française, qui s'était substituée tout entière à la classe privilégiée , et qui en avait affecté les droits, avait déclaré par-là même qu'elle était noble tout entière. Le représentant de la société, qui ne fait qu'un avec elle, avait consenti, c'està-dire avait senti en même temps. Ainsi la nouvelle
noblesse de la nation devint la noblesse nouvelle du monarque. Ce pacte des pensées et des sentiments n'eût pas été écrit dans la Charte, s'il n'eût pas existé auparavant. La Charte a été le procès-verbal d'un fait.
Le droit divin , comme pensée sociale , est une émanation du sentiment religieux; la société, plus fortement imprégnée du sentiment religieux que ne le sont les individus , est venue affirmer de nouveau le droit divin, que les individus contestaient ou adoptaient sans le comprendre.
Les hommes qui voudraient à présent ou un changement de dynastie en conservant les institutions, ou un changement d'institutions avec la dynastie actuelle, seraient également insensés : nos institutions et la dynastie ont étendu ensemble toutes leurs racines sur le sol nouveau de la société. Il faudrait donc remuer encore dans toute sa profondeur ce sol si long-temps ébranlé et qui commence à se raffermir.
Il est impossible , en effet , de ne pas être frappé de la tranquillité actuelle. On peut l'attribuer à deux causes. Le peuple se regarde comme désintéressé dans les questions qui s'agitent en ce moment, parcequ'il regarde Tordre nouveau comme irrévocablement établi. Une tendance aristocratique, qui est dans la nation , peut à présent chercher à se dé-
velopper en liberté, parceque le peuple ne craint plus pour ses droits nouveaux.
Je ne saurais, au reste, trop insister, mon fils, sur le peu que sont les hommes. Les opinions ellesmêmes n'ont pas toute la puissance qu'on leur attribue. La grande force , la force irrésistible est dans les situations sociales.
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