‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 47 sur 60 · CINQUIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

CINQUIÈME ENTRETIEN

L'espèce humaine a marché d'affranchissement en affranchissement. L'esclavage n'existe plus que dans les débris des civilisations anciennes. Le régime féodal, qui avait ressaisi la portion de l'espèce humaine émancipée par le christianisme, a réellement été aboli par Louis XIV. Je ne puis m'abstenir d'avouer que la féodalité est peut-être l'institution sociale la plus forte qui ait jamais existé , puisqu'elle était rivée dans le sol même, et qu'elle enchaînait tous les rangs les uns aux autres. Ce qui prouve en effet toute sa force, c'est qu'elle ait pu résister si long-temps à l'ascendant du christianisme, cest qu'il n'y ait pas eu assez d'une succession nombreuse de rois pour affaiblir sa puissance. La grande occupation de la troisième race a été de lutter sans cesse contre elle corps à corps, comme le peuple romain a lutté pendant plusieurs siècles contre le patriciat. La révolution française, toute terrible et toute sanglante qu'elle a été, n'a pu achever la destruction de cet arbre vigoureux si profondément enraciné dans la terre. Ce qui avait été épargné,

ce qui avait résisté à tant d'orales, ce qui avait survécu au prince le plus absolu de la monarchie, a essayé de ressusciter sous une autre forme. Cette sève des siècles est venue tourmenter les racines qui avaient échappé au fer et au feu. Mais le chêne de Dodone, consumé par la foudre et la caducité, ne rendait plus d'oracle ^ la mission de la féodalité était finie. Au reste, comme puissance fortement constituée, elle a été protectrice, parceque le fort est toujours protecteur : ainsi la société doit beaucoup au régime féodal. La portion du peuple, qui était dans les liens de la servitude , mais qui connaissait la dignité de Thomme par l'Evangile, devait parvenir tôt ou tard au bienfait de Témancipation. Sans doute il fallait, si toutefois il est permis de sonder les vues de la Providence , sans doute il fallait qu'auparavant cette grande masse fût imprégnée de principes moraux et religieux; car si elle eût été livrée à son propre instinct, comment aurait-elle pu être contenue? Si donc l'on voulait nous rendre nos institutions anciennes, il faudrait nous rendre en même temps nos anciennes mœurs , nos tournois, notre culte pour les femmes, nos habitudes chevaleresques, notre naïve ignorance, tous les prestiges éclatants qui servaient à cacher nos misères, à dissimuler nos secrètes douleurs. Que dis-je? ce serait à la haute classe, à la classe privi-

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lép^iée, 4L1 il faudrait rendre toutes ces choses. Mais à la classe qui a produit le tiers-état, à la classe qui porte le poids du jour, ne faudrait-il pas lui rendre fabjection d'où elle est sortie, et, avec cette abjection , tous les sentiments et toutes les pensées de la servitude? ne faudrait-il pas enfin lui rendre ce (jui faisait qu'il était peut-être indispensable qu elle restât dans les liens dont à présent elle est délivrée? et sur-tout ne faudrait-il pas rendre à toutes les classes la jeunesse de la foi, la vivacité, j'ai presque dit le fanatisme du sentiment religieux? Lorsque les croyances spéciales et positives ne sont plus à fusage de tous les individus, lorsque le sentiment religieux est venu se réfugier dans le même sanctuaire que le sentiment social, alors il devient bien nécessaire que la société n'impose plus au grand nombre ces sortes de sacrifices dont la religion' peut seule adoucir lamertume, ou faire supporter l'humiliation. Alors, pour tout dire en un mot, la religion na plus autant à s'occuper du bonheur de l'homme sur la terre, parceque la société peut s'en occuper davantage ; elle n'a plus à relever le courage, la patience, le sentiment de soi-même dans des hommes déshérités des prérogatives sociales , puisque les prérogatives sociales sont pour tous , ou du moins sont accessibles à tous. Dans les anciennes républiques, la liberté des citoyens se

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fondait sur Tesclavage , et encore les citoyens étaient très peu libres. Ceci embarrassait à-la-fois Montesquieu et Rousseau ; ils n'avaient pas à cet égard les lumières que fournit l'état actuel de la société; ils n'avaient pas vu comme nous la société se faisant.

Mon fils , il faut que la vérité sorte de ma bouche; et, quelles que soient vos répugnances, vous ne pouvez refuser d'entendre un vieillard. Ce n'est pas depuis bien long-temps que le sentiment de Fliumanité commence à s étendre. Vous n'avez point fait cette remarque, noble jeune homme, parceque tout ce qu'il y a de généreux dans le temps où nous vivons a dû naturellement passer dans votre anie. Réfléchissez cependant : combien voyons-nous en effet de classes d'hommes mises hors de l'humanité par des sociétés très perfectionnées? Les Ilotes, à Sparte , n'étaient point des hommes ; on pouvait les tuer impunément. A Athènes , il y eut dans le sort des esclaves une amélioration qu'il est juste de remarquer. L'esclave qui était trop maltraité par son maître pouvait demander à être vendu à un autre maître ; mais toujours il était vendu comme un vil bétail. Sou venez- vous ,mon fils , du sort des esclaves à Rome ; souvenez-vous des combats de gladiateurs ; et gémissez avec moi en pensant combien cette image de Dieu , empreinte sur le front de tous les

jL hommes, a souvent été avilie et méprisée. Sous la loi paternelle de Jésus-Christ , on a vu des hommes, et Ton en voit encore, descendre dans Tarène ancienne pour y disputer leur vie contre des animaux furieux. Juste ciel î le sang des martyrs versé dans les amphithéâtres n a donc pas 'été une expiation suffisante! Enfin c'est sous la loi de Jésus-Christ, c'est sous des princes chrétiens qu'il y a eu une gent taillable et corvéable, que la servitude de la glèbe a été connue ; et les serfs du Mont-Jura n'ont été affranchis que la veille du jour où le tocsin de 89 fit entendre son glas funèbre. Souvenez-vous de l'espèce de légèreté et d'insouciance avec laquelle une femme dont vous aimez tant à lire les lettres , une femme à qui l'on ne peut refuser ni les grâces de l'esprit, ni les sentiments du cœur, une femme qui fut l'un des ornements du siècle le plus poli de la monarchie , parlait des exécutions cruelles de la Bretagne. Souvenez-vous que les amis de l'humanité avaient eu à peine le temps de se réjouir de l'abolition de la torture, lorsquont commencé les Vêpres Siciliennes de la révolution. Combien de Parias ou de Guèbres , de toutes les sortes , ont produit dans l'opprobre leurs générations asservies d'avance! Vous sentez bien, mon fils, que je n'entends point rappeler ici les proscriptions, ni les massacres de populations entières , ni les suites ter-

ribles du droit de conquête; il serait trop long et trop douloureux de retracer tous les crimes et tous les excès qui ont été la suite de cette absence du sentiment de rhumanité pour une partie de Fespéce humaine : je ne veux signaler que cette tendance des esprits, qui portait tout naturellement à exclure de sa pensée habituelle certaines classes d'hommes , qui portait à les faire considérer comme j)ctris d'un autre limon , comme animés d'un autre souffle de vie, comme étrangers à nos affections. Mais il est certain que ce sentiment d'humanité, en s'appliquant à tous les hommes qui composent une même société, qui vivent sous les mêmes lois, sous l'empire des mêmes mœurs, s'étendra graduellement au-delà de la société restreinte et spéciale, hors des murs de la cité, hors des limites de la patrie. Il n'y aura plus plusieurs patries sur le même sol: et cette confraternité domestique enseignera la pratique de la confraternité générale. Dès-lois il y aura parmi les peuples un patriotisme moins exclusif; ce qui constituera un nouveau droit public , soit pour la paix , soit pour la guerre , un nouveau droit public pour les colonies, un nouveau système d'économie politique relativement à la balance du commerce et aux prohibitions : ce qui entraînera labolition de ces droits d'aubaine, restes étranges du code des naufragés dans la Torride. Dès-lors la

tolérance protégera tous ceux qui professent un culte différent. Dès-lors on s accoutumera à ne pas jeter hors de riiumanité les coupables mêmes dont la société aura à se défendre. Dès-lors on cessera d'opposer à Tabolition de la peine de mort les mêmes arguments que l'on a si long-temps opposés à l'abolition de la torture.

Oui, le sentiment de l'humanité est une chose nouvelle, dans le sens que je viens d'expliquer. Le malheur n'est plus à lui seul une note d'infamie , carie malheur, lors même qu'il est mérité, excite à présent tout notre intérêt; et sans doute un jour, encouragé par cette bienveillance attentive qui refusera de flétrir le malheureux, l'homme ne courra plus autant le risque d'être perverti par les revers. Le sentiment moral n'aura plus à se prémunir que contre la prospérité; et les chances de ce danger sont et seront toujours moins nombreuses.

Que tout ceci ne soit point cependant une raison pour couvrir d'anathèmes les anciens états de la société ; ils étaient ce qu'ils devaient être. On ne peut pas accuser les hommes lorsqu'ils ne pratiquent pas une vertu qu'ils ne connaissent point, dont ils n'ont point le sentiment. Il fallait du temps pour que la morale de lEvangile, pour que le sentiment chrétien , fussent identifiés avec le sentiment social perfectionné. Les paroles d'un Dieu mort pour

racheter la noble créature de Dieu, pour partager avec elle le fardeau de la solidarité , ces paroles de paix et de vie qui s adressaient à tous , venaient consoler rhomme exclus de la société par la rigueur des institutions, mais ne l'avaient point fait entrer dans la société. L'esclave , le serf de la glèbe , le paysan taillable et corvéable , l'artisan dont le salaire était calculé pour la plus stricte et la plus indispensable subsistance, Tindigent, le prolétaire, tous étaient les fils de Dieu aussi bien que lenfant né dans la pourpre, ou sur les marches du trône; mais ils n'étaient pas les frères de tous dans la communauté sociale. A cette époque, la distinction des classes mettait une barrière, non seulement pour les emplois, pour les distinctions, pour les hiérarchies, mais même pour le genre des affections. Au reste nous n'avons encore, à cet égard, aucun juste reproche à faire aux temps anciens qui ne retombe plus ou moins sur nous-mêmes, tant que nous ne serons pas entièrement entrés dans l'adoption du sentiment le plus général, le plus universel, le plus complet de Ihumanité. Une seule exclusion les fait toutes comprendre. La moindre expression d'indifférence ou de dédain qui résulte d'un préjugé, et non dun sentiment raisonné, qu'elle n attaque qu'un petit nom.bre ou qu'elle embrasse un grand nombre, tient toujours à ce fond d aristocratie que

les progrès de la société ont tant de peine à détruire, et sert à nous expliquer ce qui était autrefois. Sans doute à présent Fincendie du Palatinat ne pourrait plus être ordonné ; et , dans le temps de la terreur, la Convention , qui reculait si bien vers la barbarie, ne put parvenir à organiser la guerre sans merci. Mais n'avons-nous pas encore le duel , reste du jugement de Dieu , quand le jugement de Dieu a disparu de nos préjugés?N est-on jamais tenté, tout en proclamant l'égalité des droits, de ne pas proclamer l'égalité des égards et de la considération, de regarder encore quelques uns de ses semblables comme si le regard d'une personne quelconque pouvait encore tomber de baut sur une autre personne? Désormais cette politesse française , l'un de nos plus aimables attributs, ne doit-elle pas être le partage de toutes les classes?

A l'époque dont nous parlions tout-à-l'heure, la religion, qui prit toujours le faible sous sa protection, qui voulut toujours effacer les distances, adoucir les injustices, les oublis et les dédains de la société , la religion dut fonder les hôpitaux pour donner un asile à la misère , pour garantir du désespoir, pour arracher h l'infamie des personnes du sexe , pour sauver d'innocentes créatures d'une mort plus ou moins certaine; mais, par les progrès de la société, les hôpitaux doivent peu à peu cesser

d'exister, comme les lazarets et les léproseries ont cessé d'exister dans les lieux où la lèpre a éparjO^né à rhomme ses ignominieux ravages, dans les lieux où les hommes sont parvenus à se garantir du redoutable fléau de la peste, dans les lieux enfin où , accidentellement apportées du dehors, ces deux terribles maladies ne sont plus endémiques. Les hôpitaux ont dû remplacer également et certaines nobles coutumes qui ne peuvent s allier qu'avec la simplicité des mœurs primitives, telles que l'hospitalité des anciens; et certains usages atroces, tels que l'infanticide légal; et certaines lois oppressives et dégradantes, telles que l'esclavage, qui assurait au moins la subsistance des misérables. La religion recueillait ainsi l'héritage de toutes les civilisations précédentes ; elle réparait les maux inévitables qui résultent de Tinégale répartition des fortunes, de l'inégale répartition des facultés de Fintelligence. Maintenant les hôpitaux, faits pour une seule classe , blessent le sentiment de l'égalité : d'ailleurs le bien-être social tendant à setendre de plus en plus , il y aura toujours graduellement moins d'hommes à qui ils seront utiles. Ce tableau de l'entassement de tant de misères dans un seul lieu blessera toujours de plus en plus nos regards. Notre dédaigneuse indifférence aime sans doute à se reposer du soin de soulager tant de

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maux sur radmirable dévouement des sœurs de la Charité ; mais notre dette est-elle acquittée?

Je sais que la paresse et l'imprévoyance seront toujours mères de la pauvreté, et de tous les malheurs qu'entraîne la pauvreté; mais elles seront plus rares, à mesure que le bienfait de 1 émancipation se fera plus sentir, et sera mieux apprécié; à mesure que le bien-être social sera à Fusage du plus f^rrand nombre, les répugnances pour cette dernière ressource de la misère augmenteront : nul ne voudra s'abstenir des soins de sa propre famille, lorsque la maladie viendra interrompre le travail de ses mains; nul ne voudra mourir dans le lit de la pitié publique. Il faudra bien alors que la société trouve d'autres moyens de secourir les infirmes, les indigents; et elle les trouvera, car la société ne peut manquer à elle-même.

La religion dut prendre aussi sous sa protection les êtres délaissés de toute compassion humaine, ces êtres que la justice des hommes, si courte et si imprévoyante, flétrissait ou faisait mourir; mais la société , maintenant qu'elle est devenue essentiellement chrétienne, s'occupera elle-même de l'amélioration du sort des détenus. Elle finira sans doute aussi par renoncer au droit de mort.

Souvenez-vous , mon fils , du profond dédain que conserva toujours Bonaparte pour l'espèce humaine.

Ce n étaient pas certaines classes qu'il excluait de rhumanité; mais rhumanité tout entière était par lui mise hors de l'humanité. Un tel dédain était sans doute dans sa nature intime, dans la ténébreuse profondeur de son égoisme; mais ce qui avait dû contribuer à le fortifier en lui, c était l'inaltérable servihté de ceux qui l'entouraient, servilité qui se faisait d'autant plus remarquer qu'elle était plus opposée aux mœurs, qu'elle était plus en contradiction avec les opinions manifestées du siècle. Et ici, mon fils , je ne puis m'empêcher de justifier encore à cet ég^ard une des époques les plus glorieuses de notre monarchie, et que l'on est si souvent tenté d'accuser : il s'a(]it du règne de Louis XIV. On ne fait pas assez attention que dans un temps où les démarcations sociales sont profondément enracinées dans une nation, chacun a le sentiment du rang où il se trouve placé, chacun aussi a le sentiment de sa subordination et de son infériorité relativement aux classes plus élevées. Le rang suprême, dans une telle contexture d'idées , était hors de toute proportion et de toute analogie. Le regard du souverain tombait de trop haut. La même raison que j'expliquais tout-à-l'heure , qui faisait que le sentiment général d'humanité n'existait pas, faisait aussi que le sentiment de la dignité de l'homme, abstraction faite du rang que chaque homme occu-

^ pait, ne pouvait pas exister non plus. Le tiers-état ne demandait point à être affranchi de la dure nécessité d'assister aux états -généraux dans une attitude humiliante , il demandait que les autres ordres y assistassent également à genoux. Tout se tient dans les mœurs d'une nation. Ce qui n'était pas servile sous Louis XIV, parcequ'on n'y attachait pas les idées de servilité, pouvait fort bien être servile sous Bonaparte, parceque le fond des idées était changé, et parceque c'était à des égaux que les bassesses étaient commandées. Il faut toujours juger les hommes d'après les idées qui sont répandues dans le temps où ils vivent, et d'après les idées qu'eux-mêmes attachent aux choses. Tout homme qui ne se respecte pas lui-même ne peut pas être respecté par les autres. Ainsi je n'entends point justifier la bassesse pour un temps , et la blâmer pour un autre temps; je n'entends point justifier non plus l'insensibilité pour de certains malheurs dans un temps, et la blâmer pour un autre temps. Mais si vous voulez être juste pleinement, faites entrer en ligne de compte dans les motifs de vos jugements les mœurs et les idées, les opinions et les sentiments de chaque époque de la civilisation ; prenez dans son entier un âge de la société, un âge de l'esprit humain. Ne séparez point l'individu de tous les résultats du temps où

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