‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 56 sur 60 · TOME U · texte numérisé non relu

TOME U

n'ai point de tort réel. Oui, noble Gamille,je le sens, il me sera toujours impossible de mériter avec justice l'accusation du plus lé[>er manquement à ta mémoire. Néanmoins, messieurs, soyez-en bien prévenus, cet éloj^e, quoique tardif, ne sera point complet; et l'amitié, aussi bien que la religion de vos usages, seront loin d'être satisfaites. Elles le seront plus tard; c'est un engagement que j'ai pris avec moi-même, et qné je ne crains point de prendre avec vous, messieurs. Quant à présent, deux raisons puissantes contribuent à contenir dans d'étroites limites fensemble de ce discours. La première, c est que la vie de Camille Jordan est pleine de faits qui demandent à être traités avec de certains développements, pour caractériser Thomme excellent que nous avons perdu, et que ces développements ne peuvent entrer dans le cadre resserré d'un éloge académique; la seconde, c'est que je parle à des opinions opposées qui sont toutes vivantes au milieu de nous, et au-dessus desquelles j'aimerais à m'élever, s'il ne s'agissait pas de respecter pour vous d'autres convenances. Je ne voudrais ici ni condescendre à celles de ces opinions qiji ne sont pas les miennes , ni les contrister en les attaquant face à face. Je voudrais être vrai sans faiblesse, être fidèle à l'amitié sans réveiller des baines; et sur-tout en parlant d'un généreux citoyen, de mœurs si douces, si indulgentes,

qui eut tant de vertus publiques et privées, tant de nobles sentiments, tant de tolérance pour tous, n'être point une triste occasion du réveil de ces passions toujours violentes , souvent aveugles , que suscitent au fond des âmes les grands changements dans les institutions humaines. Tous ces ménagements que je suis forcé d'employer, et dont on me saura sans doute quelque gré, ne seront un jour considérés que comme de vaines précautions oratoires ; car, il faut le dire dès à présent, la postérité, qui met toujours à leur place les hommes et les choses, fera une part très grande à celui que nous voulons honorer aujourd'hui, et elle lui décernera le nom d'irréprochable. Quoi qu'il en soit , je commence par mettre la mémoire de notre Camille sous la protection de tous les honnêtes gens, ([ui jamais ne doutèrent de son cœur, qui jamais ne soupçonnèrent la sincérité de ses convictions ; je la mettrai, de plus, cette mémoire qui nous est si chère, sous la protection même de notre Roi , sous celle de deux princes à qui Camille Jordan fut particulièrement et j'oserai dire intimement connu.

Camille Jordan naquit dans cette ville le 1 1 janvier 1 7 7 1 . Il appartenait à une famille honorable dans le commerce, où s'étaient perpétuées toutes les bonnes traditions de la plus sévère probité et des mœurs antiques, à une famille dont la plus

grande partie existe encore , fidèle à ces mêmes traditions. En 1788, il se trouva chez son oncle, Claude Périer, à cette célèbre assemblée des états du Daiiphiné, de Vizille, d'oii partit le premier cri de rénovation qui devait retentir sitôt et se prolonger si long-temps dans le monde. Il était bien jeune alors, et déjà son cœur battit pour une gloire inconnue, et déjà sa pensée entrevit un immense avenir, et déjà il put être en sympathie avec Mounier, caractère loyal et austère , citoyen courageux et sujet fidèle, qu'aucun entraînement, qu'aucun danger, ne feront sortir d'une ligne de devoirs tracée d'avance. Ces deux hommes sont destinés à être bientôt réunis par les liens d'une longue amitié que rien ne pourra briser; car, ainsi que toutes les amitiés de Camille, elle reposera sur l'accord des plus dignes sentiments, sur l'analogie des directions les plus désintéressées.

En 1 790, il fit le voyage de Paris avec son excellente et vénérable mère, qui a laissé, après sa mort, de précieux souvenirs dont la trace est loin d'être perdue parmi nous. Ainsi Camille Jordan put assister à ces premières lices qui n'étaient pas de simples débats parlementaires, puisqu'il s'agissait non point d'appliquer les conséquences d'institutions faites, mais de créer des institutions, chose toute nouvelle dans l'histoire des peuples. N'attendez pas,

messieurs, que je remette sous vos yeux le spectacle qui s'offrit à ceux du jeune néophyte, ardent, plein de force, d'énergie , d'espérance, plein sur-tout de cette sorte d'enthousiasme que j'oserai appeler poétique, méconnaissant les périls de routes si peu frayées, et de toutes les émotions qui agitaient les esprits n'entrant en partage que des émotions généreuses. Il venait, dans ses études, de se livrer à sa vive admiration pour les prodiges de l'éloquence antique , et voilà que l'éloquence antique renaît parmi nous. Le Forum qui , pendant plusieurs siècles, ne fut qu'une tradition classique, dont notre barreau venait toutefois de ressaisir quelques prérogatives, le Forum était devenu tout-à-coup une conquête du peuple français. Sans doute le jeune Camille sentit dès-lors qu'il était appelé à entrer un jour dans cette belle carrière.

En effet, dès qu'il fut revenu à Lyon, on le vit préluder aux combats de la tribune par des écrits qu'il jetait à la dérobée dans le public. Son instinct le porte vers les questions ks plus sérieuses et les plus morales. C'est par la défense de la religion qu'il essaie ses armes novices. Il livre à l'Eglise constitutionnelle des assauts multipliés : ces premières manifestations de courage sont le présage de toute sa vie; vous ne le trouverez jamais dans les rangs des vainqueurs. Ces écrits où il commençait

à s'élever aux principes qui fondent la liberté des cultes, et leur complète indépendance, ces écrits sont devenus très rares; et sans doute dépouillés de Tintérêt des circonstances qui les virent naître, ils n'auraient à présent d'autre importance que celle de montrer les premiers mouvements d'un esprit élevé, d'une imagination vive, d'une ame profondément religieuse.

Cependant les temps deviennent de plus en plus terribles. Les journées les plus funestes se sont succédé, le trône de nos rois s'est écroulé au sein des orages, une république, violemment improvisée, est sortie de mille débris fumants, le plus grand crime était consommé , les destinées les plus fatales s'accomplissaient: qui pourra prévoir la suite et la fin de tant de maux? Ceux qui avaient salué l'aurore de la révolution , voyant toutes leurs grandes espérances trompées, gémissaient plus que les autres au sein de tant de calamités. Ici, messieurs, j'aurais besoin de vous retracer le tableau de la France à cette époque désastreuse, pour expliquer le but et les motifs de la magnanime insurrection lyonnaise. Ce tableau , j'en suis certain , je pourrais le peindre avec lame même de Camille Jordan , car toutes les expériences qui m'ont éclairé depuis me font comprendre mieux que jamais ce qui se remuait au fond de tous les cœurs ; mais ce tableau, tracé dans

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de justes proportions, m entraînerait trop loin, et une esquisse rapide serait insuffisante : ainsi tout ce qu'il y a d'énerji^ique et de passionné dans les opinions humaines , dans les instincts des partis , ne se ranimera pas encore à ma voix; je ne veux que reporter votre pensée vers des souvenirs honorables , sans leur rendre cette vie terrible qui se nourrissait de san(> et de larmes. Qu'il me soit permis seulement de regretter que cette insurrection lyonnaise, si pure au milieu du vertige de tant de crimes , n'ait pas éclaté quelques jours plus tôt. Une grande ville au centre de la France, se soulevant spontanément pour ressaisir la liberté légale, sans rétrograder vers les vaines désuétudes du passé, aurait offert un spectacle qui eût prévenu, n'en doutons pas, la journée du 3i mai, c'est-à-dire le triomphe complet de l'anarchie à Paris. Dès-lors le torrent de la révolution aurait pu couler dans un large lit, mais puissamment contenu par de fortes digues. Noble Camille, tu te trouvas à cette journée du 29 mai, tu t'y trouvas avec les courageux citoyens qui achetèrent de leur sang le triomphe de la plus juste des causes. Après la victoire, le peuple lyonnais se constitua lui-même, et chercha dans ce qui était, dans l'assentiment de tous, les éléments de l'ordre. Les assemblées sectionnaires furent organisées , et l'on y vit le jeune garde national déposer, à la barre

iijême du lieu des séances, le mousquet avec lequel il venait de vaincre , pour s'élancer à la tribune , et de là faire entendre de patriotiques accents.

Ce n'était pas tout d'avoir obtenu la victoire par les armes , il fallait encore lassurer ; il fallait faire entendre dans toute la France une voix de conciliation, de paix, de salut. Il fallait protester contre le 3 1 mai. Camille Jordan ne fit point partie de l'autorité qui gouvernait; la vivacité de son enthousiasme, Ja nature même de son talent, le portaient à exercer une influence plus directe et plus animée sur les esprits; il assistait aux assemblées où le peuple qui venait de s affranchir délibérait, non point sur ses intérêts, mais sur ses dangers et sur les dangers de la patrie. Plus d'une fois, dans ces assemblées calmes et solennelles, quoique si cruellement agitées , notre Camille entraîna d'énergiques résolutions, commanda des sacrifices douloureux mais nécessaires. 11 ne se bornait point à parler , il agissait ; comme soldat, il parcourait le Forez, pour étendre la ligne de défense; député de la ville, il allait en mission dans le Jura pour rallier les peuples à la cause lyonnaise, qui était la cause de la France.

Cependant l'assemblée qui s'était laissé décimer, et qui , sous le nom de Convention nationale , réunissait en elle tous les pouvoirs légaux et tous les pouvoirs usurpés, disposait de plus de force, de

plus de puissance qu'aucune association humaine des temps anciens et des temps modernes. Proscriptions, levées en masse, guerre civile, guerre étrangère, tout lui était bon, tout était instrument. Elle créait l'anarchie, elle organisait la terreur, elle combinait la barbarie des peuples sauvages avec la farouche énergie du moyen âge , avec les plus savantes conceptions militaires. Le siège de Lyon commence. Après des prodiges de courage, après une héroïque défense, où tous les genres d'efforts avaient été épuisés, la ville succombe. Jours de malheur, jours d'épouvante et de crime, éloignez-vous de ma pensée, et n'y laissez subsister que la gloire de ma ville natale! Un grand nombre de victimes, dévouées à une mort certaine, purent s'échapper. Camille Jordan se réfugia en Suisse , où il demeura six mois; de là il passa en Angleterre, où il lui fut donné d'étudier les ressources du gouvernement représentatif. Ce fut alors que le culte de la liberté qui , dans sa jeune imagination et dans son esprit sans expérience n'avait été qu'un culte instinctif, devint pour lui le culte de la raison , mûrie par l'expérience et la méditation.

Après le 9 thermidor, les proscrits de Lyon rentrèrent successivement dans leurs foyers.

Camille Jordan revint en France en 1796. Il assista à Grenoble aux derniers moments de sa

mère, cette femme forte qui fut si bien la di^ne mère d'un tel fils , comme il fut le difjne fils d'une telle mère.

Au commencement de 1 797, à peine âgé de vingtsix ans, il fut élu à Lyon pour le renouvellement du second cinquième du Conseil des Cinq-Cents. Vous vous rappelez , messieurs , de quel éclat il brilla dans ces jours qui ressemblaient si bien à des jours de renaissance. Mais on était toujours sur le bord d'un abyme, et il fallait encore du courage pour faire cesser toutes les proscriptions , pour faire cesser la plus immorale de toutes, celle de la religion. Déjà Camille Jordan avait contribué à faire révoquer la déportation et les lois pénales contre les prêtres. Le rapport que, peu de temps après, il fît sur la police de cultes lui acquit une sorte de popularité immense , qui commençait à être de la célébrité. Tous ses écrits politiques sont tellement empreints du mouvement des esprits au moment où ils ont été faits , qu'il est impossible de les en séparer. Ce sont de vives improvisations inspirées toujours par une circonstance pressante et passagère. Ses discours sont de véritables actions. On retrouve dans celui dont nous nous occupons ici toute cette jeunesse de lame, toute cette véhémence d'un noble cœur qui s'indigne de linjustice. Ce qu'il réclamait pour les cultes n'était autre chose que la liberté, le

droit commun, lexercice des devoirs les plus chers à l'homme. Il voulait que nul ne fût trouble dans l'asile intime de la conscience, que tous pussent manifester leur foi par la pratique extérieure dé la reli(>ion. Il ne demandait ni des privilèges ni des prérogatives pour le clergé. Ah! les temps n'eussent pas été favorables à de telles prétentions. Les habitudes de la persécution ne se perdent pas toutà-coup, et le triomphe de la vertu n'était encore qu'une capitulation que l'on discutait article par article, que même l'on discutait en frémissant. Le sarcasme et les plaisanteries n'épargnèrent pas le député homme de bien, en attendant qu'il fûtl'objet d'injustes allégations et de persécutions ouvertes, ce qui ne tardera pas d'arriver.

Peu de temps après , la ville de Lyon fut solennellement accusée au sein des Conseils , par le Directoire exécutif, qui aurait dû réprimer des désordres particuliers et empêcher des vengeances, au lieu d'appeler l'animadversion sur une cité dont les souffrances avaient été si grandes. Les réactions, il faut l'avouer, qui, dans cette ville infortunée, furent si affreuses, se prolongèrent déplorablement. Camille Jordan crut devoir réduire à sa juste valeur l'accusation du Directoire; peut-être alla-t-il trop loin dans la défense , entraîné qu'il fut par la méfiance qu'il portait avec raison à l'autorité accusa-

trice. Nous ne discuterons point ici de tels faits c|ui eussent dû être éclaircis par une enquête impartiale. Lorsque je me serai investi de la fonction d'historien , je me ferai un devoir d'apprécier les témoigna^ores d'après les documents du temps. Quoi ({u'il en soit , j'adopte d'avance les motifs élevés qui animèrent notre loyal député, .l'ai une telle confiance en la hauteur de ses sentiments que je n'ai aucun doute à cet éf>ard, et je pense, messieurs, que je n'aurai nulle peine à vous faire partager toute ma sécurité.

Les orages étaient loin d'être apaisés. Les Conseils législatifs sont menacés dans la liberté de leurs discussions. Des malintentionnés inondent Paris , une force militaire s'approche. Camille Jordan élève la voix pour signaler les symptômes sinistres qui donnent de graves alarmes. 11 était temps, pour le pouvons éphémère, à-la-fois faible et violent, du Directoire, de sortir dune situation où l'avait placé son impéritie. Il frappe le coup d'état du 1 8 fructidor. IjC régne des proscriptions et des mesures révolutionnaires recommence. Des Français qui étaient à peine revenus de l'exil sont obligés d'y retourner, pendant que d'autres Français dont le retour était prochain voient leur cruel bannissement indéfiniment prolongé. Des députés fidèles sont chassés comme des séditieux. Camille Jordan ne pouvait

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manquer d'être inscrit sur la fatale et honorable liste. Cependant il parvient à échapper à l'odieuse police du Directoire, et du moins il pourra choisir le lieu de son exil. Les dévorantes solitudes de Sinnamari ne l'engloutiront pas avec tant d'autres victimes du devoir. M. Degérando, l'ancien ami de son enfance, et M. Tabarié, parviennent à le soustraire à toutes les recherches. C'est du milieu de ces dangers, dans une retraite enveloppée de mystère, où il ne cessa de recevoir les soins de quelques amis, de mesdames de Grimaldy et de Sivry, que Camille Jordan écrit un premier avis à ses commettants. Il dévoilait tout ce que la révolution qui venait de s'opérer avait d'illégal et de menaçant pour la liberté. Toujours secondé par l'infatigable dévouement de M. Degérando, de M. Tabarié, de madame de Sivry, il parvient à sortir de France. M. Degérando ne le laissera point partir seul; cet incomparable ami veut l'accompagner dans l'exil. Ils se rendirent l'un et l'autre à Baie, d'où Camille écrivit et publia sa protestation contre le 18 fructidor, philippique éloquente qui caractérise la calamité nouvelle dont la patrie venait d'être frappée , et dont les suites devaient être si funestes. Ils allèrent ensuite en Souabe, à Tubingen , à Weimar. C'est là qu'ils acquirent des connaissances profondes dans la littérature allemande. La philosophie et la poésie y feront de riches

conquêtes qui ne seront pas perdues pour la France. C'est là, en effet, qu'en philosophie et en poésie, ils connurent les chefs des- diverses écoles. Ils se trouvaient au foyer du mouvement des idées, et ce n'étaient pas de tels hommes qui devaient rester en arrière. Camille , dont l'exil dut se prolonger, cherchait ses consolations dans l'étude : par-tout il se faisait aimer, parceque par-tout il portait les charmes de sa belle ima^yi nation, le commerce profitable d'un esprit élevé , les séductions d'un bon cœur. Il retrouva Mounier; et il resserra les liens de l'amitié qui l'unissait avec cet austère stoïcien des principes delà révolution, principes qui, pris dans leur source même, sont des principes d'amélioration et de progrès, et pour les(juels, malgré les terribles mécomptes des événements , il ne cessa jamais de professer la plus inébranlable fidélité. Les funestes erreurs où l'on avait été précipité, et les malheurs immenses qui avaient pesé sur la patrie, n'avaient atteint ni les solides pensées de l'homme d'état, ni les profondes convictions de l'homme de bien. L'orateur de la célèbre assemblée de Vizille, le modérateur des états du Dauphiné, le courageux président de l'Assemblée nationale dans les journées les plus orageuses, était resté immobile au miliieu de circonstances si grandes, si diverses, si pressantes. Camille Jordan avait déjà tout

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ce qu'il fallait pour entrer dans Tintimité d'un tel caractère; et lui-même, à son tour, se montrera également immobile, lorsque, ramené sur la scène politique , il se trouvera en présence des partis, et rju il devra appuyer ses opinions de tout l'ascendant d'un caractère analogue à celui de Mounier.

Enfin en février 1 800 , les portes de la France se rouvrirent pour Camille Jordan. Il vint à Paris; il habita, avec son ami Degérando, la maison de madame de Staël, à Saint-Ouen. L'amitié qu'il avait contractée antérieurement avec cette femme vraiment extraordinaire, dont le nom est placé si haut par la renommée, et qui sut de bonne heure comprendre tout ce qu'était Camille Jordan , cette amitié ne se démentit jamais. Je dois encore vous rappeler cette autre amitié qui, fondée aussi sur les qualités les plus nobles et les plus sympathiques, était également destinée à subsister toujours malgré la dissidence des partis. M. Mathieu de Montmorency et Camille Jordan étaient faits pour s'estimer et s'aimer dès qu'ils purent se connaître. Si, plus tard, ils doivent trop rarement se rencontrer dans Fappréciation des circonstances et dans les discussions politiques , ils sont sûrs de se rencontrer toujours dans la sphère des sentiments religieux et moraux. Ils ont tous les deux un tel amour du bien , et une telle candeur dans Tame, qu'à chaque instant ils se re-

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trouveront comme des hommes qui appartiennent à des patries différentes, et qui sont réunis par Fardent amour de l'humanité.

Bonaparte, premier consul, vint tenir à Lyon la consulta cisalpine. Il s'ag^issait d'y réguler les destinées de cette belle Italie qui cherche depuis plusieurs siècles à secouer le joug de l'étranger, dont toutes les révolutions tiennent à la pensée intime et profonde d'affranchir son territoire, mais qui, impuissante pour s'affranchir elle-même, demandait alors l'appui de la France pour se soustraire à la domination de l'Autriche. Pendant son séjour à Lyon , vous le savez, messieurs, nous l'avons tous vu, le premier consul voulut attacher Camille à son nouveau gouvernement. Il ne put parvenir à vaincre les répugnances de cet homme dont toute l'habileté consistait dans une grande droiture , et que la pureté de son patriotisme rendait si méfiant. Camille Jordan ne crut pas que le moment fût venu de sacrifier son goût pour la retraite et ses habitudes d'une vie sérieusement occupée des études les plus élevées.

Jusqu'à présent il n'a été que dans une opposition d'inertie, il ne craint pas de s'élancer dans une opposition plus formelle et plus active. Il faut remarquer une telle conduite au milieu de l'approbation ou du silence qui entourait les usurpations pro-

gressives de celui qui sétait si fortement empare des destinées nouvelles. T.orsque Bonaparte se décida à s'investir du titre de premier consul à vie, il voulut tenir, du moins en apparence, son mandat du peuple français lui-même , et consacrer ainsi un principe qu'il est inutile de discuter ici. Il suffit de remarquer que c'est le principe sur lequel reposaient toutes les constitutions qui ont été données à la France depuis 1 789 jusqu'à cette époque. Camille Jordan publia une brochure courageuse où il s expliqua comme Français. La question de l'origine du pouvoir n'y était point traitée; et il faut avouer qu alors elle occupait fort peu les esprits. Ce qu'il y avait pour le moment de réellement important, c'était la question des garanties; et celle-là y était abordée franchement et même avec une courageuse énergie. Tout ce qu'il y a de prévision dans cette brochure confond actuellement la pensée. Rien n'est si éclairé qu'une haute conscience , et un désintéressement complet de tout intérêt personnel. Cet écrit sur le consulat à vie est nécessaire pour juger tout Camille dans ses rapports avec les circonstances qui ont précédé , et avec celles qui ont suivi. Il est toujours resté le même; c'est qu'il ne puisait ses régies de conduite que dans ses sentiments, et que ses sentiments tenaient à tout ce qu'il y a de bon, d'élevé, de religieux dans la nature humaine.

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