LIVRE V
sont-ils domines encore par cet ascendant fatal et irrésistible que conservent jusqn à la fin ces hommes de 1er à qui Némésis livre quelquefois les peuples. Tel un voyageur, perdu sur les sommets escarpes des monts Riphées, lorsqu'il arrive inopinément sur le bord d'un précipice: oubliant sa femme qu'il a laissée seule avec des enfants en bas âge, oubliant tout ce qui peut lui faire aimer l'existence, l'infortuné, fasciné par la puissance mystérieuse du vertige, et attiré par le précipice même, s'y élance avec force , et va chercher, au fond de l'abyme , une mort ignorée. Polynice, qui fut doué d'un caractère naturellement humain, et en qui reposent quelques sentiments élevés , environné d'ailleurs de cet intérêt qui accompagne toujours une destinée aventureuse, Polynice a rencontré des compagnons non moins fidèles , mais plus dévoués : ses Argiens meurent volontiers pour la cause du proscrit, du gendre de leur roi, le vénérable Adraste. Etéocle a trouvé dans les charmes de la royauté assez de force pour braver l'anathème qui ceint de misère son front orgueilleux ; il a conservé toute son énergie et toute son assurance , quoiqu'il sente en son cœur de cuisants chagrins et d'amers déplaisirs. Polynice, au contraire , qui fut frappé par l'exil en même temps que par la malédiction paternelle , plein de trouble , n'a plus qu'une audace apparente; et sa faiblesse
se change en férocité. Le misérable, lorsqu'il se trouve en présence d'un Thébain qu'il connut clans sa première jeunesse, se hâte de lui porter son fer au visage, comme pour se délivrer du poids du remords. « Illustre famille de Priam , je vous ai promis de ne point peindre tous les combats qui se livraient autour des murailles de Thébes. Ah ! quand je le voudrais, je ne le pourrais pas; je succomberais de douleur et de fatigue. Vaillance malheureuse ! courage perdu! Et le ciel lui-même semblait vouloir couvrir de ténèbres tant d'actions qui eussent été glorieuses dans toute autre guerre. La tempête était dans les régions de l'air; la tempête était sur la terre. Les cris des combattants, les plaintes des mourants , les gémissements des vents furieux , formaient un bruit confus et terrible. J'étais monté, avec ma fille, sur une des tours de la ville; Antigone y était, au milieu de quelques femmes thébaines. Là, j'entendais avec effroi raconter tout ce qu'on apercevait au loin, dans les instants où les masses de nuages noirs s'entrouvraient pour verser des torrents de feu qui inondaient la campagne. Antigone voyait ses frères se cherchant pour se livrer d'odieux combats , s' évitant lorsqu'ils s'étaient rencontrés , disparaissant ensuite de nouveau dans la mêlée et dans l'ombre. Elle leur adressait la parole, comme si elle eût pu être entendue par eux.