LIVRE V
Nous partagions les inquiétudes mortelles de la vierge magnanime qui élevait en vain vers le ciel ses mains suppliantes. Elle refusait de se livrer au penchant qui l'entraînait vers l'exilé. Hélas! elle ne pouvait souhaiter la victoire ni de Tun ni de l'autre; mais Polynice était le plus malheureux.
« Enfin les Argiens plient de tous les côtés. Ils se réfugient dans le camp d'Adraste, au pied du mont Teumesse , où ils sont poursuivis par les guerriers de Thébes, qui brûlent d'y porter l'incendie et la mort. Déjà les fortes palissades soutenues par des pieux de chêne durcis au feu sont enlevées. Spectacle lamentable ! le vieil Adraste est debout sur son char, ses yeux sont fixes et immobiles, sa barbe vénérable descend jusqu'à sa ceinture ; il est entouré de ses serviteurs fidèles et d'un grand nombre de femmes d'Argos. Il ne voit point auprès de lui ses chefs vaillants; il interroge avec anxiété tous les guerriers qui arrivent successivement dans sa tente; et, à chaque fois, il apprend, hélas! que le sort des combats ou la colère des Dieux a moissonné celui qu'il vient de nommer. Argie est à ses pieds , et demande, au milieu des sanglots, son époux chéri. Le cœur oppressé et les yeux noyés de larmes, ce roi malheureux appelle à grands cris ses deux gendres. «Tydée, lui dit-on, a péri sous les coups « du généreux Hémon. On a vu Polynice s'enfon-
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« çant dans les bataillons thébains , où il est resté < enveloppé ; néanmoins le bruit de sa mort n'est « point parvenu jusqu'à nous. »
"Dieux! dit Adraste, voilà donc l'oracle accom- « pli ! je reste seul de tous les chefs que j'ai conduits «au siège de Thébes. Qui protégera ma vieillesse? « qui protégera ces femmes? »
« Alors on entendit les hurlements des femmes. Argie et Déiphile s'arrachaient les cheveux. Évadné accusait Jupiter qui l'avait privée de Capanée. Eriphile exhalait ses plaintes touchantes ; elle s'avouait coupable de la mort d'Amphiaraiis. Et cependant le carnage et l'incendie exerçaient leurs ravages dans le camp. Créon, l'impitoyable Créon, au milieu de ses soldats victorieux, égorgeait sans pitié tous ceux qui se présentaient devant lui. Il allait porter sur le vieux roi sa main homicide ; il commençait à l'insulter: «Insensé, lui disait-il, les « Dieux t'avaient sans doute ravi la raison , lorsque « tu t'es laissé persuader de prendre pour gendres « deux aventuriers, l'un fuyant pour éviter de por- « ter la peine d'un crime , l'autre poursuivi par les « malédictions du ciel. Mais où les Dieux t'ont le l< plus aveuglé , c'est sans doute lorsqu'ils t'ont con- « seillé de donner ta fille à un fils d'OEdipe. Le mal- « heur attire le malheur. » Il achevait à peine , que Polynice lui-même, échappé à la défaite des troupes