LIVRE VI
connaître son frère; mais elle ne doute pas que ee ue soit lui-même. Polynice lui parait seulement endormi; puis elle croit le voir se réveiller doucement, se lever et marchera sa rencontre. Il a une taille plus haute qu'à l'ordinaire; son air est calme et solennel; et il salue sa sœur d'un geste amical. Alors elle s'arrête et pousse un grand cri; mais elle ne tarde pas de reconnaître son erreur : elle voit que le malheureux est resté couché dans la poussière. Elle fait un effort sur elle-même, et elle continue de s'avancer, quoique ses genoux défaillants se dérobent sous elle. Hélas ! rien ne favorisait le pieux dessein de la vierge timide. Il n'y avait aucun bosquet où elle pût se cacher pour épier le moment favorable ; aucun nuage ne troublait la sérénité d'un ciel étoile. Cependant elle s'approche, toujours à pas lents, et la tête baissée, car ses yeux ne peuvent regarder autour d'elle sans voir de grandes ombres qui se traînent sur les rives des fleuves et le long des fontaines. Elle prie les Dieux immortels de la pardonner si son action renferme quelque chose de répréhensible. Elle tremble de frayeur au milieu de ces campagnes désolées; et son oreille épouvantée entend de longs et sourds gémissements qui sortent du sein de ce morne et vaste silence: « Terre de deuil , dit-elle en elle-même, tu «gémis!» De temps en temps, les bêtes féroces,
26o ANTIGONE.
réveillées par l'odeur du carnage , se lèvent à moitié dans leurs tanières , et poussent d'affreux rugissements qui retentissent dans la profondeur des forêts! Déjà elles se sont rassasiées de cadavres; mais elles voudraient s'en rassasier encore. La nuit n'est pas assez avancée; elles attendent le moment où elles ont coutume de tromper la vigilance des chiens et de surprendre plus facilement les troupeaux dans le parc du berger qui a succombé au sommeil.
« Les gardes allaient et venaient auprès du corps de Polynice; et, lorsqu'ils se rencontraient, ils s'arrêtaient un instant pour vouer le proscrit à la colère des Dieux infernaux. Antigone se présente à eux : « Soldats , leur dit-elle avec douleur , pour- « quoi outragez-vous ainsi ce corps sans défense? « Ah ! c'était lorsque la voix de Polynice pouvait « se faire entendre, lorsque son front attendait le « bandeau royal , qu'il fallait lui prodiguer vos «menaces! Maintenant où est le courage?»
« Jeune fille , répond un des soldats , vous qui «errez ainsi, pendant la nuit, au sein de ces ter- « ribles solitudes, qui êtes- vous? Qui êtes-vous, « pour venir nous interroger et nous blâmer de ce « que nous exécutons les ordres sévères qui nous « ont été donnés? »
« Je ne vous blâme point, réplique Antigone en « pleurant, je ne vous blâme point de ce que vous