‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 16 sur 217 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

espérances, et veut les faire partager à ses fils; tous les deux repoussent, par un profond silence, la pensée de leur père. Le courageux Ménécée , dévoué au culte de la patrie, ne connaissait que la gloire des armes , et n'en voulait point d'autre ; son frère , le généreux Hémon , plein de sentiments nobles et désintéressés, ne voyait qu'avec douleur son père fonder tout son avenir sur les malheurs dont la famille d'OEdipe était menacée.

« L'infortuné roi de Thébes , retiré au fond de son palais, cherchait la solitude, et semblait craindre l'approche de sa famille. Là , il était troublé encore par les gémissements d'une multitude qui souffrait mille maux dont il se croyait coupable; car il s'accusait dans son propre cœur. Il disait avec amertume : « Qu'ai-je fait de mon courage ? qu'ai-je fait « de cette brillante intelligence qui avait répandu « ma renommée parmi les nations de la Grèce? Ah ! « combien, aujourd'hui que je suis devenu faible « comme un enfant , je tremblerais devant le Sphinx, « devant ce monstre venu de la mystérieuse Egypte, « qui se plaisait à faire deviner des énigmes , et à « égorger ceux qui ne pouvaient remporter une si « étrange victoire! Je ne fus point épouvanté de « cette nouvelle sorte de combat. Mon cœur ne con- « naissait aucune crainte , et mon génie n'était « étonné de rien ; d'ailleurs je ne voyais que le prix

«qui m'était réservé, un sceptre, et la main dune « reine. Ce jour mémorable est encore présenta mon « esprit. Le Sphinx était assis sur une des croupes « arides du mont Phicéus; delà, il répandait la terreur « sur toute la contrée. J'arrive en sa présence , au « lever de l'aurore : un rideau de nuages transpa- « rents couvrait sa stature immense. Il avait le visage « d'une femme ; tous ses traits , parfaitement régu- « liers, étaient immobiles : j'aperçois encore cet œil « scrutateur qui semblait vouloir arracher les plus « intimes secrets de la pensée , et , dans les contours « de sa bouche , une sorte d'ironie triste et terrible « qui me faisait frémir. Oui, je puis l'avouer à pré- « sent, quand je vis ses mains terminées en griffes « énormes s'avancer hors du nuage, toutes prêtes à « saisir une proie assurée, je commençai à me repen- « tir de ma témérité. Cependant l'énigme m'est pro- « posée , mais d'une manière toute nouvelle et toute « merveilleuse. Aucun son articulé ne retentissait à a mon oreille, aucun mouvement ne paraissait agi- « ter les lèvres du monstre ; seulement j'entendais « comme une voix intérieure qui résonnait sourde- « ment au fond de ma poitrine ; au même instant , « les regards du Sphinx s'allumèrent , une joie fé- « roce anima son visage , ses griffes s'abaissèrent «sur ma tête: alors je tirai mon glaive, et, me « couvrant de mon bouclier, je m'élançai sur mon

Page 1