PREMIÈRE PARTIE. 35(j
je ne vis point la tète de mon roi tomber sous le fer du supplice. Un bandeau de lumière s'étendit en ce moment sur mes yeux éblouis, et changea l'instant du sacrifice en une apparition céleste. Je n'entendis ni ce que dit le bourreau en présentant la tète au peuple, ni le sinistre cri de triomphe, qui, m'a-t-on assuré , s'éleva tout seul du sein d'un morne et religieux silence.
« Je me perdis aussi derrière la foule ; mais , bien différent du saint prêtre , ce fut pour traîner après moi tous les fardeaux de ma conscience ; car, rendu à moi-même , ce qu'il y avait de si terriblement irrévocable dans la suite funeste de ma lâcheté se présenta devant moi comme une image certaine de lirrémissibilité de mon crime. Dès-lors ne pouvant in abjurer moi-même, j'abjurai mon nom.
« Je quittai Paris , après avoir réglé quelques affaires, afin de ne laisser aucune trace après moi. Je ne voulus pas même revoir mes parents navrés de douleur, ni mes amis , qui sans doute auraient renié le Régicide. Hélas ! devenu le vil rebut des humains, j étais seul sur la terre; je me rappelai avec amertume que j'avais souvent désiré fixer mon sort dans une douce et paisible union. Différentes circonstances de ma vie avaient de jour en jour retardé ce moment fortuné; mais l'espérance de cette grande félicité ne m'avait jamais entièrement abandonné.
36o L'HOMME SANS NOM.
Ah ! il fallait que le sentiment du bonheur domestique fût enfoncé bien avant dans mon cœur pour que le regret de ne lavoir point obtenu vînt y trouver place au milieu de mes plus cruelles angoisses. Gomment aurais-je entraîné une pauvre misérable femme dans cet abyme de douleur et d'ignominie où je m'étais précipité? Gomment aurais-je condamné de malheureux enfants à recevoir un tel héritage d'opprobre et de malédiction? Ne pensaisje pas quelquefois, dans mon égarement, que ma réprobation avait été prononcée avant l'heure de ma naissance, et que, victime lui-même d'une destinée implacable, mon vénérable père avait peutêtre commis quelque crime secret qui lui faisait mériter un fils parricide, quelque crime inconnu dont je devais à mon tour porter la peine? Oh! pardonnez à votre malheureux fils d'aussi funestes pensées! N'était-ce pas assez d'avoir souillé la vie que vous m'aviez donnée, ô mon père, sans vous attribuer encore toute la misère de ma chute? Non, non, ma famille fut toujours irréprochable; c'est moi qui ai commencé et qui finis pour elle les traditions du crime.
« J'errai quelque temps sans savoir où j'irais cacher mes honteuses douleurs, enfouir le reste de mes jours coupables. Enfin j'arrivai dans ce lieu solitaire; j'y étais tout-à-fait étranger, et j'ai pu m y