PREMIÈRE PARTIE
laisser ignorer. Seulement la persécution, ainsi que je vous lai déjà dit, fut quelquefois éveillée par mon nouveau nom; et je in enfuyais pour éviter de laisser soulever ce voile de deuil et de châtiment qui faisait toute ma consolation. Mes absences ne furent jamais ni longues ni fréquentes; je retombais bientôt dans l'oubli que je desirais.
« Quoique si bien séparé du monde et de tout ce qui se passait sur la terre, je ne pouvais empêcher la renommée d'apporter de temps en temps jusqu'à moi le bruit confus de tant d'événements qui se succédaient avec une effroyable rapidité. Ces grands théoriciens , ces sophistes législateurs, ces fabricateurs d'essais cruels de gouvernement, dont je venais de me séparer, que j'avais laissés sur l'arène du crime et de l'anarchie, ne devaient pas tarder, pour la plupart, d'être immolés au milieu de la risée féroce de cette multitude qu'eux-mêmes avaient soulevée. Et souvent , du fond de ma retraite , j ai pleuré sur eux. Hélas ! plusieurs n'étaient point détrompés. Ils croyaient encore qu'il aurait pu en être autrement; ils ne s'accusaient donc point; ils mouraient avec un stoïcisme farouche. Moi qui avais partagé leurs erreurs sans partager le courage et le fanatisme qui font que Ion admire en condamnant; moi, que toute la philosophie du siècle avait ébloui plutôt que convaincu, je m'instruisais de plus en plus
à me mépriser. Lorsque, parmi ceux qui, comme moi , s étaient faits juges de Louis XVI , et qui étaient successivement désarmés de la faux terrible de la révolution pour en être dévorés à leur tour, je venais à découvrir tout-à-coup des prodiges de scélératesse que toute la force des circonstances, que tout l'emportement des passions, ne pouvaient expliquer, alors je m'écriais : « A quels monstres , grand Dieu ! aviez-vous livré l'innocent! A quels monstres ai-je associé ma mémoire dans les siècles à venir! Alors je n'étais point même un affreux Séide d'une religion nouvelle, dune religion barbare; je n'étais plus à mes yeux que l'infâme et stupide complice d'une bande d'assassins. Quelquefois aussi je contemplais ce qu'il y avait de si odieusement ignoble dans ces étranges simulacres de gouvernement, et je me disais encore avec une singulière amertume : « Voilà donc l'héritage que nous ont laissé toutes les élégances du siècle de Louis XIV ! voilà donc l'héritage que nous ont laissé toutes les mollesses et toutes les gloires littéraires du siècle suivant! voilà donc ce qu'est devenu le peuple le plus poli et le plus éclairé de l'univers ! »
« Mais toutes ces funestes méditations ne suffisaient point à mon supplice. Il fallait bien un autre aliment à mes remords ! Je sentais comme un besoin infini d'augmenter mes angoisses, d'ajouter à mes