‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 203 sur 217 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

leuse peut-être fascine vos yeux, peut- être se fait un jeu cruel d entasser les probabilités contre le malheureux qui est devant vous. Il lui restera sa conscience; mais vous, quaurez-vous au jour où il sera prouvé que vous vous êtes trompé?

Savez -vous ce que dit Plutarque? Il dit: « La première fois que les Athéniens condamnèrent un homme à mort, ce fut pour faire périr un scélérat, et ils finirent par faire boire la ciguë à Socrate, par répandre le sang de Théraméne. »

Une terreur intime qui souffle quelquefois de la multitude aveugle sur des juges prévenus... Ah! le plus grand nombre de ceux qui ont condamné Louis XVI ne voulait pas la mort du juste.

Une chose peint dune manière bien étrange les temps de crime, d'erreur, et de folie, qui ont terminé ce siècle. Il est bon de le remarquer; à toutes les époques de la révolution , devant toutes les législatures qui se sont succédé, il a été demandé que la peine de mort fût abolie. La Convention elle-même n'a-t-elle pas, une fois, admis le principe? Ainsi, pendant que Ton égorgeait des milliers de victimes dans les prisons et sur les places publiques , pendant que Ion organisait d'immenses massacres, pendant que Ion proclamait la guerre sans merci, ce vœu de l'humanité pouvait seul se faire entendre, pareeque c'était alors un vœu sté-

rile, une vaine spéculation. Encore n était-ce pas tout-à-fait inutilement qu'il se faisait entendre; et, quoique ironiquement suspendue, la protestation n'en subsiste pas moins dans les chartes immortelles de l'humanité.

Mais vous qui voulez ôter le repentir à l'homme criminel ou égaré, avez -vous donc appris que jamais il n'est arrivé à aucun coupable de reconquérir son innocence? Oui, c'est ici ma cause que je plaide! Que serais-je devenu , si j'eusse été frappé de mort à l'instant de mon fatal vote , si j'eusse comparu tout-à-coup devant le Juge suprême, ayant encore sur mes lèvres les paroles funestes que je venais de prononcer? Dieu, plus pitoyable que vous; Dieu, qui voyait dans ma conscience plus avant que je n'y voyais moi-même; Dieu voulut que je vécusse de longues années, afin que j'eusse le temps d'expier et de raconter aux autres mon expiation. Voilà pourquoi je ne succombai pas sous la rigueur des tourments qui vinrent m' assaillir.

Qu'auraient donc fait ceux qui, m'ensevelissant dans mon crime, m'auraient immolé?

Quia septempliciter vindicabitur Cain , Et Lamech septuagesies septies.

Gen. , IV, 23,

Page 1