‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 33 sur 217 · LIVRE IL 9y · texte numérisé non relu

LIVRE IL 9y

gion du malheur. «Tu le vois, ma fille, disait « alors OEdipe, acheté-je assez cher le peu de jours « que la clémence des Dieux ma laissés? Nous avons « fui les palais des rois pour éviter leurs superbes « dédains , mais par-tout la pauvreté est un op- « probre. Ah ! sans doute, il y a sur mon front quel- «que marque d'anathème; personne a-t-il jamais « essuyé de pareils outrages? Ma fille, abandonne- « moi à mon sort déplorable. »

«Non, mon père, répondit Antigone, non, je « ne vous abandonnerai point ; ne repoussez pas les « soins de votre fille; avec vous, les mépris des hom- « mes ne me font aucune peine. »

Après avoir parcouru pendant quelque temps les ports de l'Aulide , les illustres bannis se retirèrent dans un hameau écarté, sur les bords de la mer. Antigone s'occupait à filer la laine, afin de nourrir son père. OEdipe aimait à rappeler l'histoire des premiers âges du monde, et à tirer de nouveaux sons de la lyre. Ils se promenaient ensemble sur la grève solitaire, ou s'asseyaient sur un rocher battu par les ondes menaçantes. Antigoiie décrivait la forme des navires qui traversaient l'Euripe ; elle disait quelle était la couleur des voiles , les emblèmes qui décoraient la poupe, et le nombre de rameurs: OEdipe expliquait alors à quelle nation appartenait chaque vaisseau, car il connaissait

ioo ANTIGONE.

les mœurs et le gouvernement de tous les peuples.

« Cependant le roi portait dans son sein un trouble qu'il ne pouvait plus contenir: son front chargé d'ennuis devenait de plus en plus sombre et terrible; son ame tout entière s'élançait vers le redoutable avenir. Tel un vieux chêne de la forêt de Dodone : l'arbre prophétique a vu s'écouler plusieurs générations d'hommes : son front chenu est tout noirci des coups du tonnerre, son tronc robuste a résisté aux vicissitudes des saisons et aux ravages du temps; mais, au premier orage, il succombera ; et il ne sait plus que prédire sa propre fin. Tel était OEdipe.

« Ma fille , dit-il un jour, je ne sais ce qu'il y a en « moi; il me semble que jamais je n'ai senti une telle « tristesse. C'est plus que de la douleur, ma fille ; « oui , c'est plus que de la douleur. Je suis comme «jeté hors de la vie, et tu m'y rappelles encore. Je « voudrais pouvoir ne rien aimer, ne rien regretter ; « peut-être que je me plairais dans cet excès d'aban- « don et de désespoir. Tes soins me sont importuns , « ta tendresse me fatigue. Ah ! que ne puis-je me « soulager par des malédictions ! Ma fille , pardonne « ces derniers égarements à ton malheureux père ! « J'ai à-la-fois et les désirs et les terreurs de la mort. « J'ai comme une sinistre pudeur qui me porte à « enfouir dans l'ombre mes derniers instants , sem-

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