LIVRE II
« blable à cet insecte merveilleux qui se retire à IV- «cart, sur des arbustes solitaires, pour s'y con- « struire un tombeau. Ah! laisse-moi, Antigone, « laisse-moi ; veux-tu donc me suivre sur les bords « affreux du Styx? »
« Oui, s'écrie Antigone, oui , je vous suivrai sur « les bords affreux du Styx ! »
«Fille magnanime, reprend Œdipe, ton cou- « rage me confond : quoi ! pour ton père tu re- « nonces à la vie; eh bien ! je veux à présent que tu « y renonces pour toi-même. Viens t'asseoir à mes « pieds, repose ta tête sur mes genoux; je t'enve- « lopperai de mon manteau pour te dérober à la « douce clarté du jour. »
Antigone obéit; et son père l'enveloppe de son manteau, symbole des ombres mystérieuses de la mort. « Voici que je suis satisfait , dit OEdipe à voix « basse , mon Antigone est séparée de toute la terre. « Qui pourrait être digne de respirer le même air « qu' Antigone ? Ah ! ma fille, tiens-toi bien séparée « de tous les mortels ! que tes sentiments leur de- « meurent inconnus ! Garde le secret de tes nobles « pensées ! Puisque les Dieux n'ont pas encore fixé «le terme de tes jours, ensevelis-toi dans une soli- « tude profonde. Dédaigne tout ce qui parait, au «premier regard, embellir l'existence. J'ai cru au- « trefois, oui, j'ai cru que les destinées humaines
io2 ANTIGONE.
«avaient quelque chose de désirable. Insensé que « jetais! je me jouais en quelque sorte sur les bords « dun abyme. Dans le temps même où je paraissais «enivré de bonheur et de gloire, je méprisais au « fond de mon ame et le bonheur et la gloire. J'y « trouvais je ne sais quoi de fade et damer qui me « rappelait le triste sourire du Sphinx. »
« Pendant qu'OEdipe parlait ainsi , Antigone poussait de plaintifs gémissements, semblables à ceux delà colombe délaissée, lorsque le chasseur lui a ravi sa compagne. « Tu pleures, ma fille, disait « Œdipe, tu pleures, infortunée! Ah ! mes discours « sont donc bien nouveaux pour toi ! Je te corn- « prends ; malgré tous nos malheurs, tu as encore « conservé quelque confiance en l'avenir. Dis-moi « la vérité; la douce espérance n'habite-t-elle pas « toujours au fond de ton cœur? »
«J'avoue, répond Antigone dune voix entrecou- « pée, j'avoue que l'espérance n'est pas tout-à-fait « bannie de mon cœur, et que mon ame quelque- « fois se réfugie involontairement dans l'avenir. »
« Désabuse-toi , ô ma fille ! reprend Œdipe , dés- « abuse-toi; tout passe autour de l'homme, tout « passe au-dedans de lui. Ses sentiments, ses souve- « nirs, ses douleurs même, n'ont que peu de durée. « Antigone, les jours de ton enfance, encore si près «de toi, ne se sont-ils pas évanouis comme un