LIVRE II. io
« songe? Ainsi passeront tous les autres jours. Les u lapides instants que tu donnes à ton père s'éva- « nouiront eux-mêmes comme le rêve de la nuit. Ces « vains projets de repos et de bonheur qui viennent « quelquefois endormir nos peines ressemblent à « ces fables milésiennes dont on amuse les enfants. « Il n'est rien dans la vie de réel que les larmes. Eh ! » quel pourrait être ton avenir, ô mon Antigone! « Fille déplorable d'un père qui est en horreur aux « Dieux et aux hommes , quel pourrait être ton «avenir? Tes frères, tout occupés de leurs dissen- « sions cruelles, n'auront point d'appui à t'offrir; et «ta sœur, la faible Isméne, est un roseau qui ne « sait que plier sous le poids de l'orage. Un époux « selon le cœur d' Antigone rassurerait peut-être ma « tendresse. Mais où trouver un tel époux, l'homme « bon et fort à qui je voulusse confier ton inno- «cence, tes vertus, tes malheurs; l'homme géné- « reux qui ne craignît pas cet héritage de douleur «et d'opprobre, le seul qu'OEdipe en mourant « puisse te léguer, ô ma fille? Si tu m'en crois , An- « tigone, jamais tu ne subiras le joug de l'hymen. « Telle est la fatale condition des mortels, que plus « ils multiplient leurs affections , plus ils multiplient « aussi les chances de leurs misères. Ma fille, je t'en «conjure, ne subis point le joug de l'hymen! Tu «soupires, Antigone! Ah! si je n'étais pas privé
io4 ANTIGONE.
«de la lumière du jour, peut-être verrais-je l»n « visage couvert de rougeur! Parle, ô ma fille! puis- « que je ne puis lire dans tes yeux ni sur ton front « ingénu; parle, y a-t-il quelque mortel à qui Famé « de mon Antigone soit connue? »
«Mon père, répond la vierge timide, le plus «jeune des fils de Gréon a pris pitié de vos cruelles « infortunes , et le sang d'OEdipe ne lui est point « odieux. »
«Nouveaux tourments! s1 écrie OEclipe; le fils de « Gréon ! Sans doute c'est un prince noble et géné- « reux ; mais son père ! ah ! son père barbare ! « Grois-tu donc que le cœur de cet ambitieux puisse « s'ouvrir à des sentiments désintéressés? Il approu- « vera une telle alliance , si elle est pour lui un « moyen d'assurer le trône dans sa famille ; il la rejettera avec mépris, si elle doit l'en éloigner; tu « seras pour Gréon ou l'héritière du sang royal, ou « la fille de l'inceste. Ah ! mon Antigone est-elle « faite pour un pareil outrage? »
« Mon père, dit Antigone, ne craignez point pour « moi : tant que vous vivrez, je mettrai toute ma fé- « licite à vous soulager dans vos douleurs. Et, lors- « que les Dieux m'auront envié ce bonheur, je sais « ce que je devrai à votre mémoire. »
« Depuis cet entretien , la tristesse d'OEdipe n'avait fait que s'accroître. Pressé par toutes ses ter-