LIVRE II
lais allé consulter l'oracle; je ne voulus pas retourner à Gorinthc, que je croyais être ma patrie. Je me dirigeai du coté de Thébcs. Ma fille, le chemin n'est-il pas étroit? Ne tourne-t-il pas rapidement? N'y a-t-il pas un précipice à ma droite, et un rocher menaçant à ma gauche? Un torrent
< ne roule-t-il pas au fond de Fabyme ses ondes tu-
< multueuses? Je l'entends gronder. J'entends aussi • la source qui était alors consacrée aux Muses , et
< qui maintenant est chère aux Euménides. Ma fille, conduis-moi sous les deux chênes qui prêtent
< à la Naïade une ombre hospitalière. Il [me semble «les voir. Le ciel était tout en feu ce jour-là. Les
branches des deux chênes pliaient sous l'effort de la tempête. Le torrent produisait un bruit tout semblable aux gémissements confus de mille mourants qui exhalent leurs dernières plaintes sur un champ de bataille. Pourquoi résistai-je à de si funestes présages? Pourquoi vis-je sans terreur le rapide roi des airs, l'aigle, frappé de la foudre, tomber à mes pieds? Pourquoi refusai-je de croire tous les pressentiments que les Dieux faisaient naître dans mon ame? Lumière du soleil, que n'étais-je alors privé de tes bienfaits! que n'étaisje aveugle comme à présent! »
« Antigone, tremblante aux discours dOEdipe, se hâtait de répondre à toutes ses questions. « Oui ,
io8 ANTIGONE.
mon père, disait-elle, un torrent roule au fond de l'abyme ses ondes tumultueuses ; un précipice est à votre droite, un rocher menaçant à votre t gauche. Nous voici près de deux chênes : ils protègent de leur ombre une fontaine qui s'écoule en filets d'argent. Le chemin tourne avec rapidité , et, au bout de l'horizon , je vois les remparts deThèbes. »
«Tu vois la ville de Cadmus, ô ma fille! je la voyais aussi ; et jetais bien loin de croire que j'allais in emparer de sa fatale couronne. Eh bien ! arrêtons-nous. C'est ici! oui, c'est ici, je le sens! Dis-
< moi , l'ombre de Laïus n'est-elle pas assise sur ce t rocher? »
« Non , répondait Antigone , l'ombre de Laïus
< n'est point assise sur le rocher. »
«Ah! je la vois, reprenait OEdipe, je la vois! grande , terrible ! une large blessure ; des torrents de sang qui en découlent : ses gardes fuient : il est étendu sur son char : ses mains défaillantes abandonnent les rênes : un son qui se forme en vain dans sa poitrine , et qui ne peut devenir une parole articulée sur ses lèvres mourantes... Dieux ! il a reconnu son fils! Visage auguste, pourquoi es-tu sur moi ? Tes yeux lancent des éclairs. Toutes mes pensées se troublent. Ombre vénérable, si tu n'es pas vengée par toute une vie remplie de