‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 38 sur 217 · LIVRE IL io(j · texte numérisé non relu

LIVRE IL io(j

« trouble, si tu n'es pas vengée par cet excès d'in- « fortune et de misère où je suis précipite, sois-le « du moins par tout ce cpie je souffre en cet instant. « Laisse tomber un regard sur mon Antigone : elle «est innocente, et elle implore mon pardon. Mon «Antigone, viens dans mon sein; entoure-moi de « tes bras , fille chérie , je me mets sous ta protec- «tion. Ah! prie pour moi le ciel! prie le grand « Jupiter ! prie les Muses consolatrices des hommes! « Terribles Euménides , laissez-moi ! Nulle puis- « sance ne vous est donnée sur la vertu douce et « modeste ; et Antigone in enveloppe de ses embras- « sements. Je sens ses larmes qui inondent ma poi- « trine. Ses lèvres pressent sur mon front mes che- « veux blanchis avant le temps. »

«Ainsi disait OEdipe. Antigone consolait son père par de douces paroles: mais, lorsquenfin il n a plus que la mort devant lui, son trouble s apaise ; et dune voix pleine de tendresse : «Ma fille, dit-il, « tu vois en moi une victime destinée au sacrifice. « Mon heure suprême est arrivée. Je ne sais com- « ment s'accomplira ce dernier acte de la justice des «Dieux; mais enfin je vais mourir. Ma fille, coupe « sur mon front une boucle de mes cheveux , et tu « la placeras sur la tombe de 1 infortunée à qui tu « dois le jour. Tu feras des libations de lait et de « miel sur cette tombe solitaire , qui est restée sans

no ANTIGONE.

« honneurs. Ah ! c' est la première fois qu'une reine, « qu'une épouse, qu'une mère, a été ainsi déposée « sans pompe , et comme à la dérobée , dans le sein « de la terre. Ma fille rien ne pourra t' empêcher de « remplir ce pieux devoir : la mort aura tout pu- « rifié. »

« Après un long silence , il ajouta : « Je vais mou- «rir! A cet instant solennel, je sens à-la-fois la « puissance de la vie et la puissance de la mort. La « vie n'a plus rien à m' apprendre ; la mort com- « mence à ni instruire. Clarté du jour, tu ne luis « plus à mes yeux; mais une autre clarté luit à mon «intelligence. Demeures fortunées, ouvrez -vous « pour recevoir celui qui deux fois fut appelé au « rang suprême ; tant son front était fait pour le ban- « deau royal ! ouvrez-vous pour recevoir l'homme « qui con nut toutes les misères! Et toi, Antigone, «fille courageuse et magnanime, implore de nou- « veau la clémence des Dieux immortels. Et puis- « sent mes derniers sentiments et mes dernières « pensées, en se reposant sur toi , te rendre un objet « sacré ! Mais tu as encore un service à me rendre. « Pendant que je me purifierai dans la fontaine, va «chercher une brebis noire; je l'immolerai aux « déités infernales. »

« Antigone, plus légère qu'un chevreuil, s'élance dans la vallée, et court demander à un pâtre la

Page 1