LIVRE II. ni
victime que désire son père. «A présent, lui dil « Œdipe, retire-toi. » Antigone se jette à ses pieds. «O ma fille, lui dit le roi, nous ne pouvons rien «contre la volonté des Dieux. Hélas! je te laisse «seule sur la terre: je ne puis te confier ni à tes « frères barbares, ni à la faible Isméne ; ni à Gréon, «qu'une secrète ambition dévore, ni même à son « généreux fils. Tu ne trouveras d'appui qu'en toi- « même, dans ton innocence et ta vertu. Antigone, « tu iras trouver Thésée. Le héros d'Athènes est dé- « signé par les Dieux pour protéger les nobles pro- « jets que tu pourras encore former. Il se souviendra « de l'hospitalité qui nous unit. Ma fille, rends-toi «dans l'illustre cité de Minerve, avec le rameau « des suppliants; car il faut toujours se conformer « à sa fortune. »
« La vierge , baignant de larmes les genoux du roi, n'entend qu'à peine les dernières paroles d'OEdipe ; elle ne songe qu'au triste sort de ses frères : sa propre misère et son délaissement l'occupent bien moins que les malheurs dont ils sont menacés ; elle voudrait détourner les funestes effets de la malédiction paternelle : « Mon père , s'écriait-elle , avant « que de mourir pardonnez à mes frères. Les Dieux, « n'en doutez pas , ferment l'oreille aux vœux de la « bonté et de l'amour lorsque ces vœux n'embras- « sent pas tous les enfants : ah ! pardonnez à mes
ii2 ANTIGONE.
« frères, pour que le malheur cesse de s'appesantir « sur moi-même. »
«Ma fille, reprend Œdipe, pourquoi parler « ainsi? Ame sublime d'Antigone, que t'importe le « bonheur ou le malheur? N'auras-tu pas toujours « la paix de la conscience , les louanges des hommes, « et l'amour des Dieux ! Va , ma fille, je t'ai devinée; « tu n'as parlé de toi qu'à cause de mes malheureux « fils. Hélas! c'est à eux maintenant que tu vas te « consacrer. Un seul sentiment aura donc rempli « tous tes jours ! Ta vie entière n'aura été qu'une vie « de dévouement et de sacrifice. Non, tant de vertu « ne restera pas sans récompense ; ma fille , crois-en « les paroles d'OEdipe qui va mourir. Adieu. >»
« Antigone s'éloigne en pleurant. Bientôt elle entend un bruit effroyable. Le jour paraît s'éteindre; seulement quelques éclairs rares, mais prolongés, traversent l'obscurité profonde. Les sommets du Parnasse, les cimes de l'Hélicon, semblent jeter des flammes. Le torrent de la vallée rend un gémissement pareil à celui dont OEdipe venait de parler. Tout-à-coup retentit au loin comme le roulement d'un char qui se précipite du haut d'une montagne dans le fond d'un ravin , où il arrive brisé. Antigone se retourne , le cœur serré de mille angoisses , et elle voit, entre les deux chênes embrasés, le malheureux roi de Thébes, le visage couvert d'un