TOME I. o
i3o ANTIGONE.
« Je n'essaierai point de vous peindre cette entrevue déchirante. Lorsque les deux filles dOEdipe se furent livrées à toute l'amertume de la douleur, elles se retracèrent mutuellement lune à l'autre les maux qu'elles avaient soufferts. Antigone racontait le voyage de l'Aulide, et la catastrophe du Gythéron. Ismène racontait à son tour les malheurs de Thébes, et sur-tout les pensées cruelles qui agitaient Polynice à l'instant où il quitta sa ville natale. «C'était le lendemain du jour où tu sortis du «palais de Laïus, avec mon père aveugle, disait «Ismène. Etéocle avait un air calme, mais ce n'é- » tait qu'en apparence ; de temps en temps quelque « chose de sinistre s'échappait de ses yeux. Il venait « seulement d'entourer son front du bandeau royal, « et déjà il paraissait dégoûté du pouvoir suprême. « Au moment où les deux frères se séparèrent , Po- « lynice versait des larmes. Il voulut serrer pour la « dernière fois dans ses bras Etéocle , qui le re- « poussa en disant avec une voix concentrée : « Quelle valeur peuvent avoir nos embrassements, « nous qui venons de chasser OEdipe? Nous avons « cessé d'être fils, pourrions-nous être restés frères?» « A ces paroles , ils fondent en larmes , et le remords « entre dans leur ame. Mais Créon, avec un sourire « dédaigneux , leur disait : « Vous êtes bien les di- « gnes fils du faible OEdipe ! Vous ne savez être ni
LIVlîE III. i3i
m coupables, ni vertueux 1 Choisissez donc enfin, et m ne vous livrez pas ainsi à ce trouble éternel. Den nie urez affermis dans vos resolutions, ou, si ce K trône vous embarrasse déjà, sortez, allez chercher « OEdipe; maintenant qu'il est aveugle, il saura h peut-être mieux diriger les destinées des hom- « mes. Peut-être il vous pardonnera votre impiété! « Vous, vous lui pardonnerez votre opprobre! »
« A ces mots, Etéocle se retire en silence; et Po- « lynice, ^enveloppant dans son manteau, prend « la route de l'exil. Jetais avec lui; je l'accompagnai «jusqu'à la porte d'Electre, comme je vous avais « accompagnés la veille. Je suis destinée aux tristes " adieux. L'infortuné considérait , en gémissant , « ces temples, ces places publiques, tous ces monu- « ments de Thébes. Hélas! il semblait qu'il quittât « pour toujours les lieux de sa naissance; il semblait « saluer pour la dernière fois sa patrie. Funestes u pressentiments, puissiez- vous n'être jamais réa- « lises ! m
« Tels étaient les récits d'Ismène. Antigone ne veut pas retarder plus long-temps son voyage à la cour d'Argos. Un reste d'espérance est encore au fond de son cœur : hélas! la vierge timide ignorait la puissance de l'ambition sur lame des mortels. Isméne l'accompagne , et la confie , en pleurant , aux soins de Pirithous.
i32 ANTIGONE.
« Antigone, livrée seule à l'incertitude de ses résolutions généreuses , méditait sur la manière de se présenter devant une cour étrangère. Elle priait les Muses de placer sur ses lèvres les paroles qui persuadent les hommes, et qui font tomber les armes de la main des guerriers. « Voici ce que je dirai « à Adraste , pensait -elle en elle-même : « Illustre « petit - fils de Persée , vous qui êtes célèbre dans « toute la Grèce par votre équité , vous ignorez « peut-être que vous entreprenez une guerre impie. « Thèbes est sous la protection de Bacchus et du « Dieu de Tyrinthe ; ses murs ont été élevés au son .< de la lyre ; ses annales sont toutes remplies de « merveilles. Et qui veut renverser la ville de Gad-
« mus?... Mais, disait-elle en se reprenant, dois-je « mêler dans mes discours le blâme de mes frères? « Non , j'ajouterai seulement : « Roi d'Argos, retirez- « vous , et laissez aux Dieux le soin de régler les « destinées des hommes. » Muses protectrices, disait- « elle encore, si vous savez quelque autre parole qui «ait plus de pouvoir sur le sage Adraste, daignez « me les enseigner. »
«Enfin elle arrive à Argos, placée au sommet dun rocher comme l'aire d'un aigle : seule elle traverse la ville; car Pirithoiis, toujours fidèle aux ordres de Thésée, n'était point entré avec elle, La vierge du Cythéron excite sur son passage la même