LIVRE IV
«ligone, écoute encore: OEdipe a connu mon u amour; il n'en a point été irrité, non, il n'en a m point été irrité. Il a craint qu'il n'y eût entre nous
une barrière éternelle: et cette crainte agitait son < a me à l'instant même où il recevait toutes les révé- « lations de la tombe. Il me disait, oh! il m'en sou- « vient bien ; il me disait que je serais pour Gréon, « ou l'héritière du sang des rois, ou la fille de l'in- « ceste; et son cœur paternel ne pouvait supporter la * pensée que son Antigone fût exposée à une pareille « alternative. Il voulut, avant de mourir, m'appren- « dre combien il faut peu se confier aux promesses a de l'espérance ; il voulut me montrer comme tout -« passe, le bien et le mal. Ainsi, avec une tendre «sollicitude, il attirait mon ame vers le véritable « avenir, vers cette autre vie où rien n'est passager, « où l'on est exempt de malheur, lorsque l'on est « exempt de faute. »
« C'en est assez, s'écrie Hémon d'une voix op- « pressée ; c'en est assez, noble fille, il me suffit de « savoir que tu m'aimes. Oui , Antigone, je le sens à « présent, si vous eussiez pu consentir à devenir « mon épouse, je n'aurais peut-être pas supporté cet «excès de bonheur. Hélas! j'ignorais que l'homme « n'était pas né pour de grandes félicités; j'ignorais « que les larmes et la douleur fussent son seul par- « tage. Eh bien, Antigone, ma vie sera comme la
«vôtre, une vie de sacrifice; et, clans cet oubli de «moi-même, que vous m'avez enseigné, je trou- « verai le véritable soulagement à mes peines. Ainsi « vos vertus deviendront en quelque sorte les mien- « nés; et nous serons du moins unis par cette asso- « ciation intime de pensées généreuses et de senti- « ments élevés. Ah ! j'embrasse avec joie ce moyen « de lier encore ma destinée à celle de l'être le plus «parfait qui ait jamais existé. Oui, je t'appellerai « toujours ma sœur; mais , à ce titre, je te consacre, « dès à présent, mon existence tout entière. Tu seras « l'objet de toutes mes actions , tu seras mon unique « but, et mon unique modèle. »
« Pendant qu'il parlait ainsi, sa voix altérée décelait le trouble de son aine. Antigone n'osait regarder le fils de Gréon : elle pleurait aussi ; son cœur était en proie à mille douceurs et à mille amertumes. «Antigone, dit le héros, y a-t-il sur la terre deux « mortels plus malheureux? »
«Hémon, répond la vierge, ne parlons plus de « nos maux , n'usons pas notre courage à creuser « nos propres infortunes. Peut-être l'avenir nous « réserve-t-il , dans ses mystérieux trésors, quelque «félicité inconnue! Mais cet opprobre de la nais- «sance, mais cette haine de deux frères, qui m'en « délivrera? Qui me délivrera de ne pouvoir pleurer « sans honte les déplorables auteurs de mes jours?