LIVRE V. i
la ville. La porte Homoloïdc roule avec fracas sur ses gonds pesants. Monté sur son char, et revêtu de ses armes, Hémon franchit le seuil vénéré; et, s'avançant vers le magnanime fils d'Oïclée: «Prêtre «d'Apollon, lui dit -il, votre présence alarme les « habitants de Thébes ; ils n'ignorent point votre « science des formules puissantes, et ils craignent que « vous n'invoquiez contre eux quelque divinité en- « nemie. Prêtre d'Apollon , retirez -vous ! Les Thé- « bains souffrent assez de maux; je vous en sup- « plie, n'en attirez pas sur eux de plus grands « encore. »
« Non , répondit Amphiaraus , non , je ne fais « point de conjuration contre la ville infortunée de « Gadmus. J'erre sans projet autour de ces murailles « élevées au son de la lyre d'un poëte divin. Jeune « guerrier, j'ai été instruit dans l'art de prédire l'avenir; mais l'avenir n'existe plus : il n'y a plus « maintenant ni crainte, ni espérance; nous som- « mes tous comme sous le poids d'un anathème. «Chacun se sent frappé dans sa patrie, dans ses « affections les plus chères : le deuil est dans toutes « les familles ; et chaque famille me paraît participer « en quelque sorte de cette destinée obscure et fu- « neste qui poursuit le sang d'OEdipe. Une main « divine est étendue sur les nations de la Grèce : « c'est un mystère de vengeance et de mort qui s'ac-
« complit. A Argos, comme à Thèbes, une douleur « intime et profonde, une tristesse sans mesure, ré- « gnent au fond de tous les cœurs.
«Hier, pendant que je prenais, avec les chefs « d'Argos , un repas qui sera peut-être le dernier « pour moi, un aigle a enlevé ma lance. J'ai accepté « avec joie ce présage; il me confirmait la promesse « que me fit Apollon de me dispenser de cette guerre « odieuse, de cette guerre qui ne ressemble à nulle « autre. L'aigle a ensuite laissé retomber ma lance, « qui s'est enfoncée dans la terre fertile, et qui s'est «changée en laurier, dernier témoignage, sans « doute , de l'honneur qu'Apollon veut que l'on « rende à son grand-prêtre. Oui, ma fin est pro- « chaine. Jeune guerrier, ce n'est pas volontiers que «je suis venu contre Thébes. La trahison de mon « épouse, la belle Eriphile, m'y a forcé. Ah! je sens « au-dedans de moi une secrète terreur, comme ces « terreurs que l'on verse dans lame des initiés, aux «mystères d'Eleusis, pour éprouver leur courage. « Il me semble que la mort habite déjà ma poi- « trine. Ce n'est point la crainte des hasards qui me «cause de telles angoisses. Regarde -moi, j'ai des « victimes sur mon char, j'ai les vêtements de grand- « prêtre, une mitre couvre mon front; mais je suis « guerrier aussi, et je puis à l'instant même revêtir « la cuirasse et le casque, et armer mon bras d'un