‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 84 sur 217 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

« glaive menaçant. Mes armes jamais n'ont trompé «mon courage. Écoute encore, jeune guerrier, «écoute; ne crains pas d'approcher de moi: je sais « que tu es le généreux Hémon; je sais que tu aimes

< la pieuse fille d'OEdipe; je sais que les plus nom blés sentiments sont dans ton cœur. Les malheurs « qui te sont réservés touchent mon ame. Un seul « instant tu tes confié aux séductions de l'espé- « rance; mais bientôt tu as compris ce que l'expé- « rience seule enseigne à ceux qui ont vécu de longs «jours. Courage, magnanime jeune homme! con- « tinue de consacrer ta vie aux mâles vertus, aux «généreux sacrifices! Ne t'importune point de la «pensée de l'avenir; accomplis tes devoirs. Hélas! «je ne puis le dissimuler, tu auras besoin de toute « la force de ton ame. Ce que les Dieux exigent de « toi n'est point un dévouement ordinaire. G est sur « les sombres bords qu'Orphée retrouva son Eury- « dice; c'est aussi sur les sombres bords que tu sa- « lueras du nom d'épouse celle qui , sur la terre , « est déjà l'épouse de ton choix. Quel homme pou-

< vait, en effet, espérer que la vierge sublime fût la u compagne de son sort? Toi-même, Hémon, t'en «croyais-tu digne? et, au fond de ton ame, n'as-tu « pas dit qu'un tel bonheur était au-dessus de ton « attente? Réjouis-toi cependant : à cause de tes sen- « timents élevés, tu suivras de près les pas de ton

« épouse future, lorsqu'elle sera enlevée à la douce « lumière du jour. »

« Il finissait à peine, et, Dieux immortels! un abyme s'ouvre devant le char du grand-prêtre. Le ciel était en feu , la terre exhalait des flammes. Les chevaux épouvantés se cabrent et reculent; mais le vieillard auguste, les animant du geste et de la voix, les invite à descendre dans ce chemin nouveau. "Adieu, Argos, dit-il, je ne te verrai plus; « adieu, ville de Thébes, que je considère pour la « dernière fois; adieu, noble prince! Et toi que j'ai « aimée au-delà de tout, trop faible Eriphile, adieu! « Sache que, sur les sombres bords , tu seras encore «l'objet de mes regrets! » Ses chevaux, cependant, poussaient des hennissements douloureux. Une fumée épaisse sortait du gouffre profond ; il en sortait aussi une vapeur de soufre: on vit encore quelques instants la belle figure du vénérable vieillard. Plein de sérénité, il semblait sourire au fils de Gréon, en le saluant d'un geste amical. Il disparut ainsi , tout semblable à ces apparitions merveilleuses produites par les paroles d'une Thessalienne savante dans l'art d'évoquer les morts. La terre s'était refermée aussitôt. Ce lieu semblait comme brûlé par un incendie; on l'eût dit embrasé de la chaleur d'un vaste bûcher ; ou plutôt on l'eût pris pour un de ces champs de Phlégra qui fument encore

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