LIVRE V
misère. De noirs pressentiments venaient agiter leurs âmes. Isméne sur-tout succombait à la douleur, et elle s étonnait toujours de plus en plus du courage de la pieuse Antigone. Elle lui demandait, avec larmes, quel appui leur restait. « Hélas! disait- «elle, qu avons-nous à foire dans de si grandes « calamités? Que peuvent deux vierges timides? « Étéocle pourrait peut-être nous faire sortir de «Thèbes; nous nous réfugierions à Athènes. Cette « ville a voulu rester étrangère à la guerre : son m prince, le vaillant Thésée, vous a déjà reçue à sa «cour, ô ma sœur! il ne craindra pas d'accueillir « les deux filles d OEdipe. »
«Isméne, lui répondait Antigone, nous devons « nous abandonner à la clémence des Dieux immor- « tels. Pourquoi irions-nous chercher ailleurs le « repos qui fuit tous les nôtres? C'est sur-tout dans « les dangers que nous devons être fidèles à la pa- « trie. Les épouses et les mères restent pour soigner « ceux qui partagent leur couche ou qui leur doi- < vent le jour; elles restent pour apprêter le repas, « pour laver les blessures, hélas! et pour ensevelir « les morts. Ainsi les femmes d'Argos remplissent la « tente du vénérable Adraste. Quant aux vierges, « elles demeurent sous la protection des Dieux do- « mestiques; elles demeurent pour préparer les 'choses nécessaires aux blessés, ou pour veiller
« dans les temples des Dieux immortels, et tâcher « de fléchir leur courroux. »
« Savez -vous, disait Isméne, quels maux la guerre «traîne après elle? Savez- vous les dangers que « court une vierge solitaire et délaissée? Les épouses, «du moins, ont un motif; et d'ailleurs elles sont « protégées par leurs époux. »
« Ma sœur, répondait encore Antigone, les Dieux « veillent sur l'innocence. »
« Je n'ai pas assez de force , reprenait Isméne , je « n'ai pas assez de force pour les circonstances af- « freuses où nous nous trouvons. Comme le héros « cherche les dangers, comme l'aigle place son aire «sur les rocs escarpés, ou s'élève dans la région « des orages, toi, ma sœur, tu sais t'imposer de ri- « goureux devoirs; tu ne connais que les hautes « pensées, ton ame ne sait exister qu'au milieu des "dévouements et des sacrifices. Ah! du moins, « prends pitié de ma faiblesse; permets-moi d'espé- « rer. Hélas! tous mes vœux étaient si faciles à ac* « complir, que je les forme encore au-dedans de « moi avec quelque confiance. Il me semble que les « Dieux ne peuvent pas refuser de m'accorder le « peu que je leur demande. Le bonheur le plus u simple , la condition la plus modeste est ce qui « me convient. J'aime par-dessus tout la douce desu. tinée de la colombe, qui vit cachée au fond des