LIVRE V. 2o
« forêts : elle est heureuse sans charmer les bocages u de l'harmonie de ses chants. Je n'envie point le « sort du cygne, qui ne sait faire entendre ses ac- « cents mélodieux qu a l'heure de sa mort. Ma sœur, « laissons aux hommes les choses éclatantes de la « vie; laissons-les acheter la gloire au prix de leurs « sentiments les plus chers. »
«Qui ta dit, répliquait Antigone en souriant avec une douceur infinie, qui t'a dit que je ne « saurais pas me contenter de cette sorte de félicité «obscure que tu desires pour toi? Mais les Dieux « ne nous ont pas donné le choix d'une vie calme « ou d'une vie agitée. »
« Isméne pleurait. Alors Antigone reprit en ces mots: «Ma sœur, tu soupires, je vois des larmes «dans tes yeux; sans doute quelque secret repose « au fond de ton cœur. Mais pourquoi me cèlerais- « tu des chagrins particuliers qui viennent aug- " menter en toi la douleur des maux de la patrie? » En parlant ainsi, la voix de la vierge magnanime était légèrement altérée, et annonçait une tendresse inexprimable.
«Hélas! répond Isméne , comment oserais-je en- « tretenir Antigone de peines qui lui furent tou~ « jours si étrangères? Ma sœur, je vous l'ai dit, votre « ame habite une région trop élevée pour moi. Vous « êtes au-dessus de toutes les faiblesses; vous dédai-
« gnez le joug des affections domestiques; et peut- « être vous ne concevez même pas le charme que « Ion peut trouver à vivre dans un autre. » Elle se taisait de nouveau ; mais encouragée par un sourire aimable d'Antigone, sourire plein de bienveillance et en même temps de mélancolie, Isméne entoure de ses bras le cou de sa sœur ; puis, la flattant de caresses timides, comme une jeune fille qui veut obtenir quelque grâce de sa mère, elle fait, en rougissant, l'aveu de l'amour qu'elle a conçu pour Acis, beau jeune homme né dans l'opulente Gyrrha, et que, dans des temps plus heureux, elle vit pour la première fois à une solennité des Muses.
« Antigone, émue d'une douce compassion, et répondant aux caresses de sa sœur: «Non, lui dit- « elle, non, mon ame n'habite point une région si « élevée; non, je n'ai point de mépris pour le joug n aimable des affections domestiques. Je comprends « toute la félicité que l'on peut trouver à vivre dans un « autre que soi-même. Je sens, oui, je sens le charme « qu'il y aurait à partager . sa bonne et sa mauvaise « fortune avec un époux selon son cœur, à appuyer " son existence sur la sienne, à lui confier sa destinée « tout entière. Noble, plein de sentiments généreux, « il sait s'oublier; il sait, puisqu'il le faut, renoncer « à son amour même. C'est le malheur qui me la