LIVRE V
peuples de Thèbes, vous fûtes frappés de surprise! Mais l'étonnement se change en terreur pour les Thébains, lorsqu'ils voient Capanée au sommet des murs élevés. Les flèches avaient glissé sur sa cuirasse, les pierres avaient rebondi sur le vaste bouclier dont il couvrait sa tête. Son glaive redoutable brille dans sa main comme l'éclair qui traverse une nue obscure, comme un météore précurseur de mille fléaux. Les soldats qui gardaient les tours élevées, pâles, éperdus, s'enfuient en jetant leurs armes. Capanée, debout sur la muraille, et semblable à un Titan, reste immobile sur ses jarrets nerveux; il promène autour de lui des regards terribles, et pousse un cri de désolation et de mort qui retentit par toute la ville. « Race hideuse d'OE- « dipe, s'écrie-t-il , ton jour est arrivé ! Nous allons « voir ce que feront les Dieux ! » A ces mots , il arrache des blocs de pierre , et écrase la foule éperdue des Thébains; mais l'impie ne jouit pas long-temps de son triomphe : un foudre parti du marchepied de Jupiter vient le frapper. Le corps du géant fume un instant du tonnerre qui lui a ravi le jour; et il tombe du sommet des remparts, pareil à un chêne renversé par l'orage.
« Cependant Tydée continuait d'assiéger la porte Proétide. Déjà les ais d'un bois de chêne réunis par de fortes bandes d'airain sont à moitié consumés
2o8 ANTÏGONE.
par le feu. Tantôt le farouche Étolien attise la flamme avec le fer clesa lance, tantôt il pousse d'un bras vigoureux un frêne énorme contre la porte, qui rend de sourds gémissements. Enfin les ais embrasés tombent, les fortes bandes d'airain fléchissent, et les débris de la porte continuent de brûler dans le foyer de l'incendie, qui gagne les pièces de bois et les chars entassés derrière. « Je puis donc «enfin me venger! s'écrie le prince de Calydon. «Satellites du tyran, reconnaissez ce Tydée qu'il « n'a pas craint d'outrager! il avait bien raison de « vouloir ma mort ! Femmes et filles de Thébes , je « vous épargnerai la vie, parceque je veux de belles « esclaves pour aller puiser l'eau dans les fontaines «d'Argos! Mais où est Polynice? qu'il vienne! « Voici le chemin que je lui fraye vers le trône. »
« Il dit, et il appelle à grands cris l'époux d'Argie. Polynice accourt; son cœur est ému de douleur et de pitié, en revoyant, pour la première fois, au travers, pour ainsi dire, d'un rideau de flamme, 1 intérieur de la ville qu'il avait quittée, couvert de la malédiction de son père. Un soupir sortit de sa poitrine oppressée, quelques larmes échappèrent de ses yeux, et il resta immobile, absorbé dans les plus funestes pensées; il lui semblait entendre comme une voix intérieure qui lui criait : « Jamais « tu ne régneras sur la race vaillante de Gadmus! »