TOME y. g
u rhistoire d'Orphëe , je ne dois pas vous le (( dissimuler, prince pacifique , se compose de tt faits incertains , façonnés par les voix con- « fîises de la Renom mée et par l'imagination des u peuples. La multitude et la rapidité des meru veilles qu'il a opérées autour de lui , et qui u se sont aussitôt propagées au loin , ont suffi tt pour couvrir sa noble vie comme d'un voile u analogue à celui des souvenirs antiques; on u ne le voit plus en quelque manière que dans u la nuit des temps , où l'on dirait qu'à force u de prodiges il ait voulu se réfugier d'avance. u Son apothéose dans les adytes de FÉgypte tt est venue mettre le comble à sa gloire ; car, u pour que vous ne l'ignoriez pas , les prêtres (i des saints mystères jugent non seulement les tt rois et les princes des nomes sacrés , après tt que la mort a éclairé leur vie d'une lunûère tt définitive , mais ils jugent aussi les princes tt et les rois des autres contrées ; ils jugent entt core à leur auguste tribunal tous ceux à qui «il a été donné d'exercer une grande inu fluence sur les sociétés humaines. Ainsi voustt même, roi pasteur, vous le dernier des rois ttde cet âge du monde, vous n'échapperez tt point à cet impassible jugement. Et moi .
UVRE PREBOER. 99
u moi qui ne devais être qu'un obscur voyait geur sur la terre, mais que les Muses ont udaig^né visiter, moi à qui a été confié un «flambeau pour éclairer les peuples, flam* u beau qui n'a pu m'étre retiré lorsqu'une fois u il a été remis entre mes mains , je serai jugé u à mon tour comme les rois et les princes des u nations; en celales poètes sont les égaux 4le8 (( maîtres de la terre, et le bandeau de l'inspia ration est aussi un diadème. »
Tbamyris s'explique ensuite sur le message dont il est chargé par les prêtres de l'Egypte* « Vous savez peut-être, dit-il à Évandre, qu'il uy SL plusieurs sortes d'initiations ; celle des tt hommes appelés au pouvoir souverain, celle u des héros législateurs , et celle des poètes : u diverses routes, en effet, sont ouvertes pour «gouverner les mortels, pour les perfectiontt ner et les diriger vers le bien ; la route de la a force, la route de la raison, la route de « J'enthousiasme. Mais les prêtres mesurent la « science à la capacité de chacun ; ils ne s'imu posent point de règle fixe et immuable. C'est t( comme poète que j'ai été introduit dans le u sanctuaire, et cette première initiation ne fut f* que le prélude des grandes initiations. Quoi*
roo œtPHÉE.
u que mon ame ne soit pas venue directement « du ciel, puisque mes parents n'ont point con- « tracté leur union sous les auspices de Jnpia ter, il m'a été permis de connaitre les ensei- « gnements réservés d'ordinaire aux chefe des « peuples. Les motifs d'une telle conduite à u mon égard sont faciles à comprendre : le»
« p«ëtes aussi sont les instituteurs des nations; a mais ceux-là seulement qui sont instruits dans « les profonds mystères de la morale et de la apolitique. Nul de ces secrets n'eut besoin a d'être dévoilé à Orphée; il le» avait tous troutt vés en lui : il en est d'autres encore sur les « traditions primitives du genre humain, qoi u sans doute furent accessibles à sa haute ina tdligence, et qui m'ont été déniés. Peut-être «étais-je destiné à trouver dans le Latium k tt complément de la science théogonique. Quoi (( qu'il en soit, on a voulu me tenir compte de a la persévérance que je mettais à suivre les tt traces d'Orphée, à m'identifier avec le sen- <( timent des vérités qu'il répandait parmi les tt hommes , à étudier les institutions dont il u enrichissait les peuples nouveaux.Vons serez, (I me dit*on, le disciple de ce beau génie, en ce tt sens que toutes les sources de la sagesse voos
UVRJS PREMIER. 101
«seront ouvertes comme à lui, et qu'il vous
u sera donné de pcopager les mêmes doctrines.
u Vos chants seront également doués de fécon<-
«dité, mais d'une fécondité restreinte, moins
u puissante et moins sympathique, puisqu'elle
u n'est pas puisée en vous , et que déjà elle est
u transmise. Vous avez reçu l'inspiration et la
((lumière d'un autre; vous ne les avez pas
A puisées vous-même à la source de toute lu-
u mière et de toute inspiration : ce n'est pas
u un souvenir de l'idée éternelle; en un mot,
u vous n'avez pas vu Protée, mais sa fille« Vous
u n'êtes point du sang royal ; vous n'êtes point
uissu du sang royal; votre mère, nymphe,
u charmante, chaste épouse, mais épouse .d'un
u profane, a. dû ne point revêtir le voile pu-
u dique du connuhiùm. Vous ne pouvez donc
u'être ni héros législateur ni fondateur d'un
« empiire, et le genre humain vous est refusé.
u II vous sera ordonné d'aller à l'hespérie de la
«Grèce initier le. vieux roi Évandre. Ce roi
u pasteur est destiné à rajeunir cette terre an-
(( tique, en y jetant les fondements d'une force
<( mrorale qui lui survivra, en la coordonnant
«toutefois aux lois-morès et aux traditions
u particulières dé la contrée ; car nul coin de
lot ORPHÉE.
u terre n'est privé de traditions qui remontent a aux temps cosmogoniques. Il ne sera pas sans u nécessité que de tels fondements soient étatt blis par vous : le prince guerrier qui s'ap- « proche pourrait ne vouloir r^p:ier que par u la violence des armes ; et le peuple de fugiu tih qo^il traîne après lui serait un peuple de u brigands s'il n'était sagement contenu par an u joug Êiçonné d'avance. Dans cette merv^- « leuse tore d'Egypte, nous ne faisons pas aaotrement pour la distribution des eaux iett coudes du Nil. Lorsque nous voulons en a étendre, en multiplier les bienfaits, après a avoir creusé des canaux pour le fleuve {utur, unous les revêtons d'un fcMtciment; et bientti6t Ponde tumultneuse coulera docilement u parmi les solides rivages que nous lui faisons. u Ainsi , ajoutait Tbamyris , ainsi vous voyex, Il 6 roi pasteur, que si je veux vous faire par- K dciper aux mystères de l'initiation , ce n'est u point pour les trahir ; et de plus vous saurez «sur Orphée tout ce qu'il m'est possible de Il vous en apprendre, tout ce que j'en ai pu reu cueiUir moi-même. »
Puis il dit encore ces mots obscurs, dont le sens mythique nous sera connu plus tard :
u La sibylle à qui vous devez le jour, ô
« Evandre, sait qu'uu empire cyclique s'établit
u par le meurtre de celui qui représente Fem-
u pire précédent. C'est ainsi qu'Uranôstua son
u père Acmon ; que Saturne à son tour immola
« son père Uranôs ; Jupiter pour régner a osé
u mutiler son père Saturne ; et Saturne, relé-
u gué dans les sombres royaumes du Tartare,
a est réduit au triste emploi de tenir les Titans
a enchaînés. Les dépositaires des sciences se-
u crêtes prétendent qu'un jour Jupiter sera dé-
u tràaé par Bacchus , chef et roi futur de cette
H nouvelle race humaine, dominée aujour-
ad'hui par les patriciats, rigides successeurs
« des Titans. Tel est donc l'ordre rigoureux du
a destin qui gouverne le monde. Vous, Évandre,
u parceque les rois de la terre sont tenus aux
a mêmes lois que les rois des sphères étoilées ,
u vous avez voulu, je le sais \ vous avez voulu,
u d'après les conseils de votre mère illustre ,
a fonder en Arcadie une puissance dynastique,
<< prématurée. Mais il fallait plus de force et
« plus de courage que vous n'en aviez. Vous
a avez dû vous exiler de la région anté-lunaire.
« Vous avez été poursuivi par les furies, comme
« Prométhée le fut avant d'être enchaîné sur le
Ci Caucase. La thyade, intrépide conseillère du « menrtre, a pu devenir vira magnanime sur u les bords du Serranus ; le meurtrier arcadien « ne saurait s'élever au rang de héros législactteur dans la citadelle latine. Toutefois je M vous expierai. Après la cérémonie de Fexpiaution, lorsque vous aurez symboliquement M avalé un de vos doigts, je pourrai procéder u pour vous à la cérémonie plus auguste et u toute pacifique de Finitiation. Vous aurez à «choisir un bain, comme les barbares; une u libation ou un sacrifice , comme les Grecs : u la plus solennelle de toutes, celle du tauro- «bole, je ne puis vous l'accorder, puisque tt votre règne va finir. Encore votre initiation « restera incomplète , car il ne vous sera pas (( donné d'ôter la vie au vieillard malheureux « qui vous aura initié. Une image de cette loi « terrible des destinées humaines, qui fonde la M vie sur la mort , une image de cette loi se u rencontre chez vous : le prêtre de la Diane u farouche ne peut être remplacé que par son u propre meurtrier. Quoi qu'il en soit , cette u nouvelle race humaine, dont je vous parlais « tout-à-l'heure, et que Bacchus doit faire ad> u mettre un jour aux banquets de la cité, c^est