TOME T
M OBPHÉE.
^aré loin de sa patrie, semblait ne chercher qu'une sépulture ignorée; car, à force d'avoir survécu à tous les siens, dont peut-être jamais il ne partagera les paisibles habitudes , il était devenu étranger à la génération nouvelle: il ne reverra plus la terre de sa naissance, et c'est une terre, pour lui sans souvenirs, qui doit recouvrir ses os. Et toutefois Ëvandre était à présent le seul homme dans le monde avec qui il put parler des anciens peuples de la Grèce, et des événements d'un autre âge.
Au reste, il fout le dire avant tout, c'était pour le genre humain un temps de crise , une époque de fin et de renouvellement , et bientôt nous admirerons comment, sous les yenx de la Providence, s'opèrent les renaissances sociales.
Le roi vénérable s'est empressé d'accueillir le dépositaire de mille traditions diverses, pour en acquérir la connaissance; à son tour, il ne craindra point de communiquer à son hôte illustre les secrets de la sagesse italique. Ainsi l'échange des présents de l'hospitalité n'a été pdur eux que l'emblème d'un autre échange bien plus précieux, celui des doctrines puisées dans mille sortes d'initiations. Ils auront
l'un avec l'autre de tristes et doux entretiens, dans plusieurs langues, tantôt sévères, tantôt flexibles, toutes issues de cette langue sacrée, qui fut ensuite nommée barbare , cette langue qu'on dit avoir été le produit spontané de l'étonnement et de la reconnaissance des peuples, alors qu^ Apollon, fils de Jupiter, perça de ses flèches divines le serpent Python.
On voyait les deux vieillards , nobles et pacifiques témoins de ce combat merveilleux entre les destinées anciennes et les destinées nouvelles^ errer seuls au sein des collines dont la gloire alors était obscure, mais oiï devait être Rome, et sur les bords du Ser^ ranus, également inconnu, qui sera le Tibre, père immortel. Us allaient ensemble visiter les débris de Saturnia , de Vola , d'Atys-Janus, villes dont la célébrité a péri dans la mémoire des hommes. Ensemble ils affrontèrent les mystères terribles du Gapitole, les mystères amphictyoniques de la Junon farouche assise sur l'Aventin. Ensemble ils étudièrent les phénomènes de la foudre, signe sublime, un et varie , qui est aussi toute une langue , la langue du hutùs 'divin, langue détachée du sour-
cil redoutable de Jupiter. Ensemble ils apprirent les secrets de Tharuspicine , par laquelle Famé de la victime est interrog;ée; car pour les Étrusques la palpitation était Famé même des animaux; et cette ame, qui réside dans la palpitation y ils la croyaient en contact avec Famé universelle. Ensemble ils lurent dans les anciens rituels les présages tirés du vol des oiseaux, et ils surent ainsi que ces présages étaient fournis et dirigés par Famé des ancêtres opes , raison pour laquelle les inopès étaient inhabiles à prendre les augures. Enfin ils parvinrent ensemble à connaître la dUEférence des âmes , celles qui sont émanées directement de Jupiter ombrids, celles qai, après avoir habité des natures patriciennes, viennent ensuite subir le châtiment d'être comprimées dans des natures plébéiennes ; telle était pour ces temps Fexplicatîon du çéniùs des familles , du lare domestique.
Mais n'anticipons point sur] Fexposition de telles doctrines, que nous verrons se développer successivement. Oui, nous pourrons y atteindre sans craindre ou la cécité de Thamyris, ou le supplice de Prométhée sur le Caucase. La muse qui m'inspire n'est point
une muse jalouse; et, g^race au christianisme, il n'y a plus deux natures humaines.
Le vieux roi aurait désiré que le vieux poëte eût retracé sans cesse à sa pensée la peinture de ces contrées ing;énieuses, dont ni Fun ni l'autre ne respireront plus l'air embaumé ; de ces contrées, échappées les premières k la conjuration des éléments , et pleines déjà de souvenirs qui charmeront toute la suite des âges. Lorsque Évandre sortit -de la Grèce, l'expédition des Argonautes venait d'être terminée. Alors le nom d'Hercule se répandait dans le monde entier, qu'il avait rempli de ses exploits^ des sommets du Caucase au détroit de Galpé, ouvrage de ses mains puissantes.
Alors une renommée, non moins éclatante, mais pleine de plus touchantes merveilles , commençait à naître; c'était celle du législateur de la Thrace, qui, avec Atalante , avait pu voir les magnifiques mystères de Golchos, qui , dans ses courses civilisatrices , avait rencontré Jason, le héros juste, la mélodieuse sirène du Phase, le centaure Asbolus, devin infaillible.
u Depuis, disait Évandre, bien des événe-
tt ments ont travaillé la race misérable ded a mortels. J'ai connu tous les détails de la u guerre odieuse de Thébes. D'ici j'ai en quel* tt que sorte entendu le bruit des batailles teruribles, qui a ensuite retenti en Asie et en « Europe. Sait-on à présent la cause secrète et « profonde qui a produit la guerre de Troie?
Cl Est-ce le combat des idées de TOrient et de a l'Occident qui se sont revêtues de cette cruelle tt manifestation? Les sages ne disent-ils pas, u en effet, que tous les événements de la terre tt se passent dans les sphères de l'intelligence « avant d'être éclairés par la lumière du sott leil ? Paris , le premier auteur de cette fîitt neste division qui coûta la vie à tant d'il- « lustres victimes , était-il le chantre d'une u cosmogonie contestée? Pourquoi l'Assyrie, tt ce premier grand empire qui sans doute tt marche à sa décadence, pourquoi l'Assyrie a* « t-elle lâchement abandonné son malhearenx « tributaire? Enfin est-ce, comme je l'ai ouï tt raconter, le refus de l'mitiation du mariage tt qui a allumé tant de haines furieuses? Quoi « qu'il en soit, cette puissante métropole du tt roi Pria m .n'a pu s^écrouler au milieu du « sang et des flammes sans que le fracas d'une
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« si grande catastrophe n'ait frappé mes oreilles t( inquiètes. Je n'ai pu rester insensible à de si a lamentables infortunp. Chaque jour, sur f( les côtes des diverses régions euxoniques , u on recueille les débris de cette vaste ruine. il Grecs et Troyens errent sur toutes les mers , o cherchent des abris dans les profondes anses u de tous les rivages , pénétrent par toutes les « embouchures des fleuves. Également pouru suivis parle sort, ils viennent tous demander « une hospitalité menaçante. Mais , parmi de « si prodigieux revers , qui ont enveloppé les «vainqueurs et les vaincus dans de sembla- «bles douleurs, j'ai dû sur-tout m' intéresser « aux calamités sans nombre qui ont pesé sur ({ les enfants de Dardanus. Nos ancêtres sont «les mêmes; nous reconnaissons pour pre- « mier auteur de notre race un sage Atlante , u qui nous a transmis toutes les plus émi- « nentes prérogatives du sang royal ; et des u oracles , qui agitent sourdement les peuples, a nous annonçât que la postérité d'Assaracus « doit régner sur la terre de Saturne. J'entreu vois donc des destinées noufelles , qui se « préparent à l'insu des faibles humains , à a l'insu même des anciens rois, pasteurs des
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u peuples, et qui précipitent les jours de ma tt vieillesse dans d^incroyables troubles dont je « ne suis pas le mal^. Je me confie toutefois tt à la bonté et à la sagesse des dieux immor- (( tels. Pan et Diane, divinités arcadiennes que «j^ai transportées dans le Latium, finiront, tt je l'espère, par former une alliance avec les «dieux indigètes de la contrée. Peut-être, tf ajoutait-il , poëte savant, pourrez-vous m'aittder à sonder de tels mystères, peut-être tt pourrez - vous rassurer mon ame si justeu ment et si profondément agitée. »
Ainsi parlait , avec une tristesse pleine de douceur, le vieil Évandre, dans son modeste palais , vaste ruine d'une citadelle phéacienne, au sein des collines qui devaient être la ville éternelle.
Thamyris ne pouvait rassurer son hôte bienveillant; il ne saurait, hélas! qu'ajoutera ses terreurs intimes, en l'encourageant à supporter avec constance les événements qui paraissaient se préparer et se mûrir. Seulement , laissant échapper quelques mots sur la rigueur des destinées humaines : u U est à croire, tt disait-il, que les peuples ne doivent pas touu jours demeurer sous le scepti*e des rois pas-
ttteurs. Les dynasties royales, dont Texistence u merveilleuse se compose à-la-fois des direc* ft tioQs du passé et des lois qui rég;issent l'a- « venir....; mais est-il bon, ajoutait-il en se «reprenant, de vous faire ainsi connaître d'att van ce les choses qui vous seront trop rêvéu lées par la suite de nos entretiens ? n
Thamyris n'avait pas voulu d'abord dévoiler à son ancien ami le but et le motif de son voyage. En effet, ce n'était point un vain Qoût d'aventures qui l'avait porté à confier aux orages des mers les restes d'une vie inquiète. Le poète divin, dépouillé en quelque sorte de ses propres pensées, et transformé par la haute mission qu'il avait reçue , était chargé de répa^idreles lumières, de l'initiation, et de les distribuer selon le besoin des sociétés naissantes. Dépositaires de notions primitives , dont le secret jusqu'à présent est resté enseveli dans leurs souterrains, les prêtres del'É* çypte , attentifs alors à tout ce qui pouvait produire l'avancement des hommes sur la terre, habiles à suivre et même à diriger les destinées des différents peuples , n'ignoraient pas qu'Énée allait, avec les débris de Troie, fonder nn empire dans le Latium. Cette con-
trée , où les travaux de Phomme venaient d'être renversés par la formidable puissance d'une nature ébranlée, où des fleuves de feu avaient coulé sur les monuments à peine achevés des Ombriens et desSicans; cette terre , encore mal affermie, attirait en ce moment tous les regards. Énée avait été reconnu, dans rassemblée des sages , père et chef d'une nouvelle race royale. La Parque s'était, dit*on, expliquée. Il fallait donc préparer les voies, et s'assurer que les symboles de l'Orient, les pénates d'Ênée, ne seraient point repoussés de toutes les côtes de l'Italie , que le héros pourrait fonder l'empire promis à ses armes. Les sages avaient pensé que le vieil Évandre devait être le lien naturel entre des fortunes si diverses. Le parjure de Laomédon avait été assez puni, et la justice divine, une fois satisfaite, il n'y a^t plus de place que pour la clémence. Le châtiment ne doit point se perpétuer à l'infini sur la terre. Le sceptre d'IIus fleurira sur d'autres rivages; et les choses fvtales de Troie deviendront les choses fatales d'une cité qui ne sera vassale de nulle autre. L'outre gonflée, marque et gage de l'éternité, sera respectée de la tempête. La noble Vesta de Pergame trouvera
un sanctuaire où elle recevra les hommages nouveaux. Ainsi 4es vénérables traditions se succéderont sans être interrompues, et se perpétueront religieusemexit parmi les hommes.
Toutefois les sages, dans leurs conseils, n'eurent jamais le fol orgueil de rendre des arrêts dont ils voulussent exiger l'exécution ; ils ne faisaient qu'acquiescer d'avance à ceux où ils reconnaissaient la marque de la volonté divine. lU ne faisaient point le destin , ils y obéissaient les premiers. Ils savaient ce qu'exigent d'adoration l'économie générale de la Providence, et de respect la liberté des êtres intelligents. Toute vue élevée, toute vue intime, dans les affaires humaines, consistent seulement h voir ce qui est, et, dans ce qui est, le germe infaillible, la prophétie de ce qui doit être.
Thamyris se décide à accomplir une tâche qui lui est imposée. Les préceptes de la sagesse ne doivent point être arides ; ses oracles animent une poésie quelquefois mâle et sévère, quelquefois douce et persuasive, selon le besoin des hommes, selon le grade de l'initiation. Des récits touchants et variés sopit le cadre heureux qu'a choisi l'envoyé des prêtres de l'Egypte , pour instruire le roi de la
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forteresse phéacienne ; Orphée sera Fobjet de ces récits , quTÉvandre ne pourra se lasser d'écouter. uJe n'ai point été son disciple, di* «sait Thamyris, je n'ai point vécu avec lui.
uj'ai suivi de loin la trace lumineuse qu'il a laissait après lui , par-tout où il portait ses a pas. Je l'ai à peine aperçu ; et , re^et sans ((ég;al! je ne l'ai aperçu que lorsque déjà sans « doute il recelait la mort dans son sein. Les u seules paroles que j'aie entendues sortir de «sa bouche sont leè paroles de l'heure sa- « préme , alors que la vie concentrée au fond de a l'être, mais toujours fidèle aux grandes symu pathies de l'humanité , commence à se détaa cher des organes terrestres, et à revêtir les « ailes immortelles qui doivent la porter dans ({ une sphère plus élevée. Il ne m'a pas même ((été donné de l'appeler par son nom glo- ((rieux et mystique, car j'ignorais entière- M ment quel était celui qui refusait d'entrer en (( communication avec moi. Je venais de le «chercher par toute la terre, et il m'échappe « au moment où je le rencontre; il m'échappe u aussi inconnu que s'il n'eût jamais été l'objet «de mes pensées. Toutefois les paroles de « l'heure suprême sont restées dans ma mé-
« moire , comme la plus haute révélation de
«Dieo, de l'homme, de la société. Mais,
« étrange dédain de sa propre gloire ! il est
« mort loin du mouvement des peuples dont
« il fut le bienfaiteur. Il s'est survécu ; et son
« nom lui arrivait à lui-même comme le nom
«d'un autre; il lui arrivait, tantôt vénéré,
a tantôt détesté, car les créations de son génie
M avaient eu déjà en plusieurs lieux le temps
« de se pervertir: Les Muses toutes seules ont
a reçu son dernier soupir, ont pris soin de sa
« dépouiUe mortelle, et lui ont élevé un tom-
u beau dans la solitude. J'ai vu le tombeau
u élevé par les Muses au poète divin ; il sub-
« sistera toujours , parceque l'ouvrage des
« Muses ne doit point périr. Un oracle cepen-
« dant , que je ne puis passer sous silence , in-
« dique la destruction dé ce tombeau sacré.
«Lorsque les cendres d'Orphée, est -il dit,
« verront le jour, un porc détruira une ville.
« Quelle est cette viUe ainsi menacée? Le porc
u n'est-il point le hiéroglyphe du patricfat?
« Li'oracle lui-même n'est-il pas un symbole,
« le symbole de l'effort que fera l'initié pour
« se saisir des cendres de l'initiateur , et con-
u quérir à ce prix un tombeau? Le reste de