TOME V. lO
sur la vie, sur Pamour, elle renfermait en elletiiéme tous les sentiments dont elle était agitée. Elle cbercfaait à repousser doucement les inquiétudes charmantes qui faisaient battre son cœur; plus doucement encore, elle eût voulu s'abandonner aux incertains enchantements de son ame. Ce voyage silencieux, parmi de muettes ténèbres, devenait trop long pour le faible époux. Non , il n'accomplira pas sa promesse, et le roi des épouvantes sera inexorable à tenir la sienne. Cependant le couple divin s'avançait toujours dans la route de mrs* tère et d'effroi. Un moment de plus, et Orphée sauvait sa conquête, et il allait être affranchi de la loi cruelle qui lui fut imposée. Maïs il ne peut supporter le poids de ce moment trop rempli de délices. Déjà un crépuscule douteux commençait à remplacer l'obscurité immense; un rayon de pâle lumière, qui vint flotter autour de ses yeux, lui fit oublier le passé et l'avenir : ce n'était pas une lueur trompeuse, c'était bien un rayon détaché de la clarté du jour ; la marque de son salut devint te signe de sa perte. Ainsi donc il touchait au seuil qui sépare Tempire des morts du séjour des vivants, lorsqu'il s'arrêta involontairement pour
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jeter un regard d'amour sur Fépouse qui lui était rendue, hélas ! rendue et ravie à-la*fois. Si du moins il eût eu le temps de soulever le voile qui retombait sur le visage d'Eurydice ! Mais c'était à une moindre infraction que tenait son destip. Alors le pacte fut rompu , et le tyran des morts reprit ses droits ; alors toutes les voûtes de l'Averne retentirent, dans leurs vastes prpfondeurs, d'un long gémissement; alors les supplices des coupables, qui avaient été suspendus, reprirent une a<ïtivité nouvelle ; alors le terrible gardien des demeures désolées poussa d'affreux rugissements. Eurydice, exhalant à peine un dernier adieu, s'évanouit comme un songe vain; sa plainte, semblable au léger frémissement d'une feuille qu'agiterait le vent du matin, sa plainte ne fut qu'un faible et doux murmure, et sa fuite au travers des ombres jOiC laissa point de trace après elle. Orphée, le malheureux Orphée, repoussé par la puissance de la mort, revint seul sur la terre. Dès cet instant affreux, plus de concerts même funèbres , et cependant ils eussent calmé ^on désespoir; son luth harmonieux dédaignait jusqu'aux sons de la douleur ; sa triste voix, se refusant même aux paroles qui peignent le
ntieuz les tennuis des mortels, pour toute expression de ses chag^rins amers, ne conserva que le nom de sa chère Eurydice. Il errait inconsolable sur les bords de THébre , parmi les g[Iaces hyperborëes , au sein des solitudes les plus sauvages. Insensible désormais à l'amour, eh ! qu'est-il besoin de le dire? insensible aux distractions que présentent et le spectacle toujours nouveau de la nature , et, les scènes variées de la société des hommes, il traîne seul sa déplorable vie , ignorant et les heures du jour et les heures de la nuit. Les Ménades qui, dans leurs fêtes orgiques , crurent pouvoir le ramener au charme de l'existence, et verser dans son ame un peu de ces doux oublis qui endorment les peines ; les Ménades , irritées à la fin de ses dédains implacables, Fimmolèrent à leur jalouse fureur, u Muses de FOEnotrie , «disait Pallas, oseriez-vous essayer de rendre u les derniers accents d'Orphée ? »
Thamyris, souriant avec bonté, applaudit aux chants de Pallas : ils seront embellis un jour par celui que Ton nommera si justement le cygne de Mantoue , et par le poète ingénieux de Sulmone. Ainsi se forment et s'accrc^ditent les aimables fictions, car les fictions de
la poésie ne sont pas de vains mensonges ; elles sont vraies , en cela qu'elles sont fondées sur les plus nobles facultés de rhomnie; elles sont vraies encore, en ce qu'elles, sont une juste et vive image de la vérité même, un eniblèm»
animé de ce qui est : la vérité seule tri)omphe du temps.
Toutefois Thamyris]ne voulut pas la^^er ignorer à Évandre combien il trouvait que la fantaisie avait déjà voilé du reflet de ses brillantes couleurs les poétiques aventures d'Orphée. Quel est cet Âristée qui s'efforce de ravir Eurydice? N'est-ce pas le droit inexorable qui cherche h dominer la justice reposant sur l'égalité , ou, en d'autres termes, le patriciat qui veut ranger le plébéianisme sous son empire indissoluble? Aristée n'est-il pas un héros, italique, le vir dont le droit repose sur la force? Que fut Actéon , fils d'Aristée? On dit que pour se délivrer de la poursuite de ses chiens, ignoble emblème de ses clients révoltés, il dut^ regarder dans la fontaine. N'est-ç§ point là une première promulgation de cette fa^ieuse sentence , à l'usage des hommes et des peuples : a Connais- toi toi-même?» Le taureau d'Aristée, qui produit la ruche, image et type
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lli ORPHÉE.
d^Doe société humaine, ce taureau que Pallas a passé sous silence, n'est-il pas ce quHci tous avez nommé le mundùs, ou le sillon sacré de la cité? et les abeilles ne représentent-elles pas les patriciens formant la cité primitive? Cette peau féconde du taureau ne serait-elle pas alors cette outre de Tétemité, si célèbre dans les histoires antiques , Téternité promise aux sociétés humaines? Les chants de Pallas ne disent rien des deux cordes ajoutées par Orphée à sa lyre, et qu'il est obligé de couper dans les Enfers. Cependant c'est toute une doctrine.
£t cette descente aux Enfers , qu'est-eUe? N'eutelle pas pour but de visiter les Cabiies, et d'apprendre d'eux le mystère profond du oonnubiùm? Le mariage et la cité sont une seule et même chose : la glèbe, qui est la propriété, les grains, qui sont le mariage, sont enfouis en même temps dans le sillon , dans le niondùs. Eurydice avait goûté les grains de Koré ou Proserpine, la vierge ineffable, et elle ne put revoir la douce lumière du soleil : œs grains sont, chez les Grecs , ceux de la grenade; chez les Latins, ceux du pavot. N'est-ce pas Orphée qui a institué la trêve des peines , première victoire de l'humanité? Quant à
cette tradition d'Orphée déchiré par les Ménades, il faut savoir qu'elles s'étaient emparées des armes laissées par les viri, pendant qu'ils s'entretenaient avec le héros; il faut savoir qu'Orphée lui-même avait chanté Bacchns déchiré aussi par les géants. Les Ménades ne seraient-elles point un emblème ple'béîen? Dans la pensée d'Orphée, Bacchus, l'initiateur, ne devait-il pas périr par les mains des géants initiés? Nous le saurons par la suite, u Maïs, ajouta le divin Tha m y ris, l'innocent uPallas, qui ne connaît point le secret sur u lequel repose l'initiation sacrée du connu- K biùm, n'a pu nous dire, ni quelle fut la loi tt imposée' par le sévère D\s à Orphée , ni u quelle fut la véritable infraction du héros. »
Au moment oiiThamyris explique les chants dePallas, trois virae, mâles sibylles, se présentent Elles ne comptent leur âge, ni par le cours et le décours des lunes, ni par les vicissitudes des saisons, ni par les révolutions du soleil. Elles ont vécu sur la terre un cycle inconnu , et elles n'ont point vieilli à l'égal des autres mortelles. Leur taille est imposante; une généreuse majesté respire dans
tous leurs traits. Ces trois virœ sont Carmenta, mère d^Évandre, Pallatia, dont on ne raconte point la génération , la sœur innommée de Cacus. Gardiennes des religions terribles, en dehors des dispositions législatives ) elles chantent les divinités que vénèrent lès dieux , la Vesta des dieux , et enfin le Destin des dieux. Les lois religieuses qui font courber le front des hommes ne seraient-elles qu'une imitation des lois religieuses qui gouvernent les dieux? Le serment par les fontaines pérennes ne serait-il qu'une imitation çlu serment par le Styx? Les cités des mortels seraient-elles fondées sur le modèle de la cité de rOlympe? N'y a-t-il pas plusieurs sortes d'asile , selon la nature des réfugiés? Les opes, qui peuvent faillir, mais qui ne peuvent être punis; les inopès qui ne peuvent faillir, puisqu'ils sont privés de la capacité du bien et du mal, ne doivent-ils pas être reçus dans des asiles différents? Les virae dédaignèrent de s'expliquer davantage, et, semblables à une apparition qui tiendrait du vertige, elles se retirèrent.
Évandre voulut alors conseiller à Thaoïyris d'aller dans les montagnes de la Sabine, u La
(( Sabine, lui dit-il , est une contrée où l'on fc- « trouve les doctrines antiques de la Scythie* « Un jeune enfant, né d'une vira latine, diriuQera vos pas. Il sera non seulement votre ag[uide, mais encore votre casmilès, votre «condominùs. Lorsque vous vous présenttterez, vous le placerez sur vos épaules; il a chantera pour vous en vers saturnins les (I théogonies saHennes, et vous serez reçu dans ules sanctuaires. C'est sans doute parceque u vous n'aviez pas d'hérès, qu'il vous a été rea fusé de pénétrer toute l'initiation qui vous « eût été due. Orion recouvra la vue en maru chant contre le soleil lorsqu'il se lève. Tha- « myris , ne pouvez-vous pas espérer la même «faveur?»
Telles furent les circonjstances qui accompagnèrent les chants de Pallas. Ainsi, quoique colorés par une brillante fantaisie, ces chants contiennent des traditions vraies. Les récits de Thamyris, lorsqu'il nous les fera entendre, seront d'autres traditions également vraies; on y trouvera les mêmes faits réfléchis par d'autres langues, revêtus d'autres formes par des imaginations différentes. L'écho part d'un l'ocher : on s'approche du rocher, et le son
refa$e de se faire entendre. Une magie inconnue crée dans les airs une contrée fantastique, pleine de frais ombrages et de verdoyantes prairies : on s'approche du paysage aérien, et l'on ne trouve qu'un désert Les choses se déplacent, subissent des transformations; mais, pour se déplacer, pour subir des transformations, il faut que les choses soieïit. Les origines, quoique reculées dans les profondeurs du mystère, n'en sont pas moins des origines. Souvent une cause ne nous est révélée que par ses effets, comme la pensée, par l'acte qu'elle produit ; néanmoins l'effet peut ne pas ressembler à la cause , ainsi ^e l'acte peut différer de la pensée. De plus, les diverses races humaines ont chacune leurs formes de réalisation, rendues vivantes par le génie qui réside en elles , et que Dieu leur a données en signes de son alliance. C'est la chaîne d'or attachée au trône de l'éternelle vérité. C'est la chaîne d'or et d'électre qui unit les Gaulois entre eux et à leur chef Ogmiùs. Thamyris racontera donc ce qu'il sait , même les traditions contradictoires : qu'importe? il sortira toujours de ses récits la vérité, c'est-à-dire cette grande renommée d'Orphée,
pour qui la postérité exista dès le commencement, et qui doit remplir l'univers; il en sortira la puissance de ce nom , qui sera lui seul un législateur, et qui traversera les générations et les siècles. Et n'est-ce pas cet ensemble qui est toute la vérité? C'est, au reste, la forme d'initiation qui fut choisie pour instruire le vieil Évandre de ce qu'il devait savoir.
Pendant que Thamyris revêtira de poésie les leçons de la sagesse , dans le palais phéacien du dernier roi pasteur, déjà l'infortunée sœur de Didon , jetée par la tempête à l'embouchure du Tibre, dans ces lieux où elle doit avoir un jour des autels , errera non loin des collines du Latinm, et apportera, pour premier gage des destinées nouvelles , les im* précations d'une reine mourante. Un grand empire vient de s'écrouler en Asie, un autre empire va s'élever sur la terre si long-temps ignorée de Saturne, pour peser dans l'avenir stir le monde entier. Thamyris dira des aventures pacifiques , enfouira dans un sillon douloureux le germe fécond de doctrines harmonieuses ; et, au même instant, des bruits
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inaccoutumés de g;uerre', troublant d'ayance le repos de cette heureuse portion de FEoxonie, annonceront dig;nement les destinées de Rome future. Janus, antique divinité de ces peuples, frémit dans son bocage sacré, oii un simple tronc d'arbre est Fautel modeste qui reçoit les offrandes champêtres, les herbes et les fleurs offertes par les chefs des peuples. Le Numicùs se réveille avec inquiétude sur son lit de roseaux, et remue en g;émissant la vase de se^ eaux profondes. Les prêtres des religions cruelles demandent si de tels pressentiments n'anuoncent pas que, par Tabolition des sacrifices humains, la terre de Saturne a été soustraite à une rançon légitime. L'illustre Garmejita parle d'expiations. Et cependant le ciel se prononce. Les dieux vieillis de la contrée se retirent pour faire place aux dieux de Pergame vaincu. Le dieu Terme et Juventùs restent seuls immobiles; nulle puissance ne pourra les déplacer sur le Gapitole. Voici donc qu'Énée peut s'avancer sur le dos des mers, apportant d'une main ses pénates fugitifs, de l'autre , le glaive des combats. Le père de la race romaine n'aura touché au rivage qui lui est donné par les dieux, qu'après avoir
fait verser les premières larmes de Carthage.
Évandre, dont le régne et la race vont finir, Évandre n'aara pas en vain recueilli les enseignements de Thamyris. Le germe fécond s^en développera successivement. G est par ces instructions, restées vivantes, que la nymphe Égcrie , à son tour, inspirera Numa. Le génie d'une législation morale existe toujours avant d'être réalisé par les lois, comme la pensée, avant d'être manifestée par la parole. Et qui sait si les livres sibyllins qui ne furent jamais consultés sans fruit, tant qu'ils subsistèrent, qui sait s'ils n'étaient pas dépositaires des préceptes légués par Évandre?
Et toutefois souvenons - nous qu'Orphée, dans la suite, fut honoré par une statue élevée sur une des collines de Rome. Elle a subsisté plusieurs siècles, en regard de celle de Prométhée.
n nous reste maintenant à écouter les récits initiateurs de Thamyris.