TOME V
13i ORPHEE.
ttdît*t1, pourquoi veux-tu sacrifier à un u lard les heures fortunées de ta brillante jeu- « nesse? » Vola, souriant avec une grâce inexprimable, répondit : « Je ne sais qui tu es, mais tt je sais que tu es grand : ta renommée, obscure ce pour tous, éclatante pour moi; ta renommée a est comme un manteau magnifique dont je «voudrais me revêtir. J'envie ta.gWiCJgno- « rée, noWe vieillard,, et tes entretiens feront a toute ma joie. Ainsi donc si tu ne me Uwaves u pas indigne -de toi , je serai ton épouse bîeoci aimée. C'est moi, je le'sens, c'est moi que les u destins nouveaux ont daigné choisûr poor u une œuvre toute nouvelle. Quand je serab a chargée seulement d'acquitter envers toi les u dieux que tu as honorés , les hommes à qui « tu as consacré les travaux de ta forte inteUîa gence ; quand je devrais faire seulement que u la fin de ta vie sublime ressemble ausoir d'un u beau jour : une telle faveur du ciel me suffit u Va, ne sois point effrayé de ma jeanesse:
« mon père m'a appris les pensées sérieuses, il u m'a accoutumé à goûter les graves discours. u Ma main n'est pas inhabile «ux travaux de u mon sexe, et la poésie m'a révélé qadqoes u uns de ses secrets. Oui , lorsque tu me le per-
M mettras, lorsque ton esprit, lassé de hautes u médita lions , démandera quelque repos , je tt viendrai m'asseoir à tes pieds , et je ravirai (( ton ame par de charmants concerts, n Telles furent les paroles de Vola; et dès ce jour elle devint l'heureuse épouse de Talaoh.
a Les dieux sourirent à cette union ; un an s'était à peine écoulé, qu'une nymphe merveilleuse, destinée à d'immortels souvenirs, naquit dans la maison du sage. Elle fut nommée Eurydice, c'est-à-dire, dans la langfue maternelle, la fille de la vision, parceque Vola reconnut l'enfant qui s'était offert à elle dans un songe divin. »
Ici Thamyris, saisi d'un enthousiasme poétique, suspend son récit, et prenant sa lyre il se met à chanter u un roi détrôné et fugitif «qui, exilé de ses antiques domaines, a pu (( créer une autre sorte de royauté, a pu rem- « placer par d'autres clients ses clients exter- « minés. Le chaos est apaisé. Les éléments, (( sortis de la confusion , deviennent dociles k u l'harmonie. Les limites de la propriété et des M héritages, marquées seulement dans le ciel, « vont se dessiner sur la terre. Les facultés hu-
U6 OBPHÉE.
tt maines entrent en {mrtage de l'empire uni- » vers^. Le yièux Titan, qui n'a plus à livrer « une guerre terrible aux forces maintenant u domptées de la nature, pourra égaler encore « lés héros de Tâge qui commence. Nî le» Lait pithes, ni' les Centaures, ni les Telchines , ni u les Cyelopes , ni les hardis navigateurs qui u montèrent avec lui le aavire Argo , ne le suret passèrent. Gloire au père d'Eurydice, de celle u qui fut le vrai sourire de la bonté céleste. u Virae magnanimes du Latium, vous vous en u alarmeriez en vain, Eurydice est le gage d'une Il vertu nouvelle , qui doit se développer socu cessivement ; cette vertu nouvelle est l'équité u opposée à la force. L'isonomie, autre nom de u l'équité, pénétrera graduellement au sein de « toute ville, quel que soit son fondateur, qu'elle u soit Vola, Oppidum ou Asti. Dès que la lutte u des éléments a été finie, la lutte des facultés u humaines a dû commencer. »
Après ce coup d'œil de l'inspiration jeté sur l'avenir, Thamyris reprit son récit en ces mois:
« Il eut été difficile de trouver une beauté plus accomplie qu'Eurydice, lorsqu'elle fiit parvenue à son quineième printemps. Elle
tIVRE DEUXIEME. ^ 137
était la joie de son vieux père et de sa mère vertueuse ; ils plaçaient l'un et Pautre suc elle leurs plus douces espérances, moins à cause de sa forme extérieure, qu'à cause de ses généreux sentiments. Us n'ignoraient cependant pas que la beauté est une chose toute morale, et que c'est là son attrait le plus puissant , la raison de son véritable empire sur les cœurs. Il n'en a pas toujours été ainsi. Les dieux, vénérable Évandre , qui voulaient la perpétuité de notre race, destinée à se perfectionner ellemême, donnèrent d'abord à l'homme des sens grossiers, suffisants pour accomplir ce dessein de la Providence divine. Oui , il ne faut pas craindre de l'avouer, avant la naissance du monde civil, avant le régne des lois, nos ancêtres di^ersés.au hasard sur la surface de la terre tkdn cultivée durent être presque réduits à la vile condition des animaux , condition malheureuse où ils ne pouvaient pas rester long-temps. Le moment est donc venu d'initier là race huinaine au sentiment de la beauté et de la pudeur, initiation admirable à laquelle £«rydice doit bientôt contribuer. Eurydice en effet sera pour la Pélasgie barbarç la prophéiesse intacte de l'amour chaste et re-
lig^îeux. On ne sait quel avenir de prodiges était déjà sur le front ingféna de la jeune fille : ses songes lui rëvëlaieut une antre terre et d'autres cieux. Élevée pour ainsi dire sur les genoux de sa mère, elle recelait dans son sein tons les enchantements de la poésie. Son berceau avait été placé parmi des fleurs, et son oreille n'avait encore connu que des sons harmonieux. MaisTalaon voulut faire comprendre h sa fille que Thomme ne repose pas toujours sur une couche molle et emhaumëe, que son oreille n'est point faite seulement pour le charme de la musique; il voulut lui apprendre enfin que la vie n'est pas un rêve sans terreur. Lorsqu'il voyait un violent orage menacer la nature, il prenait Eurydice dans ses bras, et la conduisait sur les arides sommets du Gargaie; ou bien il gravissait avec elle uff rocher qui dominait sur la mer retentissante. Là il lui montrait les vagues mutinées qui s'éleTaient comme des montagnes. Eurydice s'iiMdinait avec effroi , et cachait son charmant visage dans les plis du manteau de son père. Talaon souriait en voyant la terreur naïve de sa fille chérie. Il la contemplait avec une sorte de ravissement, enveloppée ainsi dans les plis de
son tnanteau; et, la serrant doucement contre sa poitrine, il baisait avec tendresse le front pur de la vierge innocente, u Eurydice , lui di» M sait-il, ces orages et ces tempêtes, qui boulett versent les éléments, sont une image, et une (I image affaiblie de ceux qui agitent quelqueu fois le cœur de l'homme. » De telles paroles étonnaient et épouvantaient la nymphe incomparable ; un jour elle les comprendra, mais elle ne les comprendra qu'à demi.
u Eh quoi ! le sage Titan n'aura-t-il rien de plus à apprendre à sa fîlle? Je le sens, vénérable Ëvandre, vous ne pouvez savoir encore et ce qu'est Talaon, et ce que sera Eurydice, et ce qu'Orphée lui-même sera un jour. Vous ne pouvez savoir ce que l'humanité leur devra. Eussiez -vous donc voulu que le Titan ytnt raconter à une jeune nymphe Tiiistoire de Fancien monde, la lutte des éléments, les contrées habitables sortant peu à peu du chaos, comme des lies qui s'élèveraient du sein des tempêtes? Âh! si les destins eussent consenti à ce qu'un fils dût lui succéder, sans doute il aurait préparé d'une façon toute différente l'ame d'un fort. Mais, je vous l'ai déjà dit, la race des Titans est finie; nul fils n'hé-
^rr
ritera des facultés ëm inentes de Talaon; et sa fille, doux reflet de si hautes facultés^ n'aura rien à accomplir par elle-même.
il Cependant Talaon et Vola, plongés à cet ^ard dans la même ignorance que vous en ce moment, n'étaient point sans inquiétude sur le sort futur de leur fille chérie. Au sein de cette solitude profonde ils ne pouvaient concevoir l'espérance de lui voir former des liens qui dussent assurer à jamais son bonheur. Leur demeure était rarement visitée, et ce n'était le plus souvent que par des hommes obscurs, voyageurs égarés, qui venaient implorer l'hospitalité , ou , pécheurs indigents, qui manquaient de subsistance, u Hé- (ilas! disaient souvent les deux époux, notre u fille ne connaitra-t-elle jamais une félicité u semblable à celle dont nous avons joui eni( semble? ne trouvera-t-elle jamais un époux u selon son cœur? ne verra-t-elle jamais des u enfants se jouer autour d'elle? Une grande u puissance d'aimer repose dans son ame déjà a sérieuse. Déjà en effet elle se plait moins a «tresser en guirlandes les ^fieurs des prairies. a Déjà elle prend plus rarement sa harpe, ou u bien elle la quitte pour se livrer à de vagues
M pensées. Elle écoute plus long-temps le mur- «mure du ruisseau, et le souffle du vent qui i( agite les feuilles des arbres. Nous la surpreu nous toujours égarant vers le ciel de longs tt regards quf semblent chercher Tinfini ; elle tt rêve quelque chose d'inconnu et de mystétt rteux. Mais, il ne faut pas nous le dissimua 1er, Eurydice est d'une nature trop élevée M pour qu'il soit facile de lui trouver un époux M digne de la protéger, digne de connaître «toute son ame, digne d'être tout pour elle.
'a Plusieurs princes, se disaîent-îls encore, se u tiendraient peut-être honorés de notre al- M Uance; mais parmi les enfants nombreux u qui croissent à l'ombre du chêne majestueux u d'Assaraeus, il n'en est point à qui nous vou* u lussions confier de si chères destinées. D'ailu leurs cette grande renommée n'est point assez u pure, et de trop justes malheurs viendront « sans doute bientôt assaillir et jeter sur la u terre cet arbre qui nous parait si puissamu mettt enraciné dans le sol. La fille d'un roi u dont le règne est fini trouverait un bien frêle u appui dans le fils d'un roi dont le régne va' u finir. Âh! les jours où toutes les destinées se u renouvellent sont des jours bien cruels ! La
M douleur est la loi progfressive de Funtven. n u Ainsi parlaient entre eux les deux époux , et ils se détournaient pour pleurer, lorsqu'ils considéraient Eurydice, a Ma fille , lui diu saient-ils quelquefois, ouvre-nous ton cœur, u avoue tes secrètes pensées et les désirs que c('tu formes. » « Je ne forme aucun désir, récc pondait la vierge innocente, et je n'ai point u de secrète pensée.» La jeune fille croyait dire la vérité, et cependant elle pleurait comme ses parents vertueux. Elle pleurait, tout étonnée de sentir en elle quelque chose qui ressemblait à la tristesse de la solitude. Elle ne pouvait s'avouer que ses parents ne loi suffisaient plus. Mais sur-tout une faculté prophétique, qui s'éveillait obscurément en elle, venait aussi troubler tous les enchantements du premier âg^e, toutes les fêtes les plus riantes d'une jeune imagination. Alors le triste pressentiment d'une mission dure à accomplir l'agitait profondément.
« Un jour Talaon et Eurydice erraient au hasard non loin de leur demeure, ils s'étaient arrêtés sur la pointe d'un rocher battu par les vagues menaçantes. Le ciel tout- à -coup se couvrit de nuages. Une nuit anticipée s'éten-
dit sur les eaux; et du $eîn de cette nuit sortaient des éclairs terribles; à la lueur sinistre de météores affreux , ils virent un frêle esquif ballotté sur Fabyme mugissant. Dieux immortels ! dans Fesquif si misérablement perdu parmi les flots en courroux , sauverez-vous ce mortel intrépide qui seul lutte contre la tempête? Taiaon d'une voix forte appela ses serviteurs, et se lit apporter des torcbes de pins résineux. Il mit aussitôt le feu à un chêne toulfo qui dominait sur le rivage, arbre antique, retraite accoutumée de mille oiseaux divers, arbre sacré, fatidique comme ceux de Dodone, et que le Titan affectionnait entre tous les autres. Ainsi le vieillard obéit contre son gré à une soudaine inspiration : l'arbre condamné par le destin ne rendra plus les oracles de l'ancien monde; l'homme nouveau échappera au naufrage. Bientôt le chêne embrasé, pétillant avec un mumure tout semblable à des voix tumultueuses, jette au loin une grande lumière; et l'infortuné, qui était suspendu sur tant de gouffres prêts à l'engloutir^ put diriger ses efforts du côté de la clarté secourable. En effet, l'esquif approchait; il roulait, se précipitant de vague en
144 ORPHEE.
vague, et criait dans ses aïs désunis. On put distinguer alors la noble figure d'un jeune héros qui agitait avec force et calme ses rames à demi brisées. Son ame, restée paisible au mOieu de ce redoutable chaos , son ame semblait dominer les éléments et commander aux flots. Une lyre était à ses pieds. Enfin la tempête é'apaise, et en quelques instants Fétranger courageux touche au rivage. Du geste il salue le vieillard vénérable qui avait dirige sa course sur la mer orageuse, et prenant sa lyre il l'offre en souriant à Eurydice mille fois émue. Avant de quitter la barque rompoe par la violence des vagues; il vent mériter le don de l'hospitalité.
tt Eurydice, qui avait passé par tontes les anxiétés de l'inquiétude, et qui était à peine rassurée, laisse tomber un doux regard svr le hardi navigateur, tout éclatant de jeunesse et de beauté. Lui , sans autre émotion que Pinspiration poétique qui gonfle sa poitrine généreuse, qui enflamme tous ses sens, qui est son ame et sa vie, il promène avec rapidité ses doigts sur sa lyre divine, et en fait sortir des sons ravissants, des flots d'harmonie, il semble en quelque sorte ajouter à la tranquil-
lité des vagues, qui vienoent d'être rendues au calme.
u Puissance infinie qui gouvernes le monde, «chante le vainqueur de la tempête; amour u qui fécondas le chaos des âëments, amour u qui fécondes le chaos de l'humanité, recevez u avant tout ma prière! Les sept cordes primiu tives de la lyre sont pour les hymnes de la «reconnaissance envers les dieux immortels^ u deux cordes ajoutées sont pour les lois des a sociétés humaines, lois qui doivent être conu sonnantes aux accor^ds des sphères célestes. u Que toutes soient ébraiilé(^ à-la-fois ! Salut, u rivage hospitalier! salut, vieillard auguste uqui m'as sauvé d'un naufrage certain! car « mes forces étaient épuisées, et j'allais périr u sans le chêne embrasé qui m'a montré un u asile. Salut, vierge merveilleuse, qui m'es u apparue comme une divinité dans un nuage u de feu, comme une divinité bienfaisante qui <r veillait sur moi ! Mais, ô vieillard auguste, n et vous, vierge merveilleuse , savez-vous ce- « lui que- vous venez d'arracher à la mort? Je u suis un malheureux sans demeure et sans pa* « trre. Je ne puis cueillir les fruits d'aucun « arhre, et dire ; Ces fruits sont à moi. Je ne TOME V. r3
140 OatHJKE.
tt pui^eudora le plu» petit espace de terre, et u dire : Ce champ m'appartient ; c'est là que (* sera mon toiobaau. Je suis comme les aniu maux sauvages ; je , n'ai d'autre jardin que M les forêts inhabitées ; la solitude est mon do« umaine, leeieleat mon pavillon* Encore des u hommes, mes semblables ^ ont ^^ ils voulu tt m'arracher la vie. N'y Avait*il pas asses de « place pour eux et pour moi sous le soUil? tt Mon seul refuge a doue été la mer orageuse. u Ma route tracée dans le firmament toutràucoup s'est obscurcie, et la tempête m'a seu couru. On me nomme Orphée; je n'ai connu (* jamais ni le père qui m'engendra, ni la mère tt qui me donna le jour. Si je puis en croire tt les songes qui se rapportent à mon enfwDoe, <( j'ai été trouvé dans les bocages sacrés de Rliéa. M Les abeilles de la Piérie me nourrirent de tt leur miel, qu'elles venaient déposer sur mes tt lèvres. Plus tard d'autres songes m'ont rétt vêlé que j'étais né d^ns les déserts de la Scytt tbie. Non, je ne sais rien sui* ma n^ssance ; tt je ne sais si c'est lesang d'un Scythe barbare ou « d'une glorieuse divinité qui Qoule dans naes u veines. Quoi qu'il en soit, cette lyre lut mon u seul héritage , et c'est I4 lyre qui civilise a les hommes. J'ai cru à l'instinct qpi était
UVR8 DEUXIÈME. 141
« eo moi 9 j^ai cm k la puissance fatidique de
a ma lyre, et j'ai été ëjg^alemeht trompé par
u mon gfénie et par ma lyre. Jusqu'à présent
M je n'ai trouvé que des hommes entraînés par
UUQ6 puissance ennemie à refuser les bien-»
u faits de la civilisation, des hommes qui , dé»
« daignant l'harmonie , préfèrent la nourri"
« tare grossière du chêne au blé , aliment
u nouveau que je venais leur offrir. Ils ne
u veulent ni de la religion des tombeaux ni de
« la sainteté des mariages* Vieillard auguste ,
«j'en dirais davantage sans la vierge inoo*
«cente qui est à vos côtés. Ces hommes in^
u domptables sont sortis de leurs foi^s pour^
u briser ma lyre, pour m'immoler sur l'autel
«de divinités sans nom* Et je dots marcher
«désarmé au milieu des hommes, puisque
u mon père m'est inconnu. Puissance infinie
u qui gouvernes le monde, amour qui Mcon-*
u das le chaos des éléments ^ amour qui té*
u condes le chaos de l'humanité, recevez avant
M tout ma prière I Les sept cordes primitives
u sont pour les hymnes de la reconnaissance
M envers les dieux immortels ; deux cordes
u ajoutées sont pour les lois d6s sociétés hu-
it maÎDes, Ipis qui doivent être consonnantes
148 ORPHEE.
a aux accords des sphères célestes. Que tontes (i soient ébranlées à-la-fbis! n
M Ainsi chanta Orphée; et le vieillard, qui fut un Titan, toujours appuyé sur Eurydice, eacouraçea d'un sigpne le chantre mélodieux.
Aussitôt, tenant sa lyre dans ses mains, il sauta légèrement sur le rivage. Talaon et sa fille le conduisirent dans leur demeure, où il fut accueilli avec une douce cordialité par Vola, belle et irréprochable épouse.
tt Vénérable Ëyandre, ne soyez point étonné si les coutumes ordinaires de Thospitalité n'ont pas été exactement accomplies dans cette circonstance. Une aventure d'un genre tout-àfait nïerveîlleux pouvait^elle être soumise aux lois qui règlent toutes les communications des hommes entre eux? Ce sont ici des apparitions, et non des voyages et des rencontres.
Les Muses seules sauraient bien raconter de telles histoires; seules elles sauraient les bien entendre : il faudrait donc être également inspiré par elles, et pour écouter, et pour dire.
« Orphée demeurait inconnu à ses hôtes. 11 aimait à errer au loin dans la solitude, et rarement il se trouvait avec le vieillard. Talaon, assouplissant sa voix austère , lui disait : u No-
U\RÉ DEUXIEME. Ié9
u h\e étranger, seraiS'tu dùnc sotimis à la loi udu silence? f« «Non, rët)ond ait Orphée^ je u ne duis point soumis a la loi du silence; tnais «je n'ai que des pensées donfuses jldxquelles «je puis difficilement ddniler de la réalité^ et « aur-^tout la r^lifé de la parole. Je ne sais « d'ailleurs , père aug'uste , si vous et moi <{ sommes néa dans la même sphère d'idées et a de sentiments; et ma bouche se refuse à u toot langage qui n'est pas le vétenient même «de la pensée. Yieillard, si je tous disais ce «qui se passe en moi, tous me regarderiez u pënt-étre comme un inseRsé» Toutefois j'ai « conçu un dessein que je dois exécuter avant (t toutes choses. Le génie des ancêtres habite (( le promontoire de Leu<^ade^ Celui qui ignore tt à quel père il doit le jour, et qui est animé c( dft vif éesir dé lé eônnaitre , afin de pouvoir u transmettre de» facultés trafvsmissibles elles- N mêmes ^ celui qui veut afoir à-la-fois des an-* « cétres, un tombeau, une postérité, celui-Hi, « après avoir observé les cérémonies prescrites, «se précipité dd haut du promontoire dans « la mer. Ou son ame éphémère s'éteint dans « les flots , ou le père immortel qui vît en lui « sauve une race impérissable , en révélant le
lâO ORPHÉE.
u nom de l'auteur primitif. Un simple mortel M ne doit pas craindre d'affronter une tdle a épreuve , puisqu'il est des dieux , dit-on, qui u n'ont pas dédaigné de la subir. Cest ainsi M que plusieurs ont conquis une place dans le tt ciel , et je ne veux en conquérir une que sur « la terre, n
u Ton ame, dit Talaon , n'est point de celles « qui s'éteignent dans l'eau ; car elle n^est pas a de ces âmes vulgaires qui, semblables an sel, u sont destinées seulement à garantir de la di»u solution le corps dont elles sont la vie in- (( complète; ton ame est une flamme éthërée u descendue de Sphaïros, et qui ne peut moua rir. Je t'ai entendu te plaindre aussi de ce u que tu n'as point une portion de terre iden» utifiée avec toi. Apprends, Orphée, que la Ci lyre est le signe incommunicable de la pro* M priété aux confins célestes , type et gage de u la propriété aux confins terrestres. Ainsi tu «es doué de la propriété éminente, sans la- « quelle l'autre n'existerait pas. C'est donc Taflie «d'un Ops qui vit en toi. De Titan je suis M devenu héros ; toi , tu ne veux pas de hén>a u devenir plébéien ? »
M Y aurait-il donc deux sortes de vies, di-
LtVRE DEUXIÈME. 151
«sait Orphée, y aurait-il donc deux sortes de u vies pour la racé* extérieurement semblable «des hommes; Tune passagère et périssable «comme toutes les productions de la nature, a l'autre immortelle comme le feu de Vesta? » u Oui , répondait Talaon ; et même il y a « deux sortes de vies parmi les quadrupèdes u et parmi les oiseaux : c^est sur cette difféa rence qa'est fondée toute la science des sacri- Cl fiées et de l'aug^urat. »
«Des paroles. si extraordinaire^ excitaient profondément Fattention d'Orphée, qui sans doute les trouvait peu d'accord avec ses propres inspirations. Dès-lors il fut porté à rechercher moins curieusement quel fut son père. Il voulut rester un héros, mais un héros initiateur, revêtu d'un sacerdoce miséricordieux et progressif.
«Cependant le réfugié des tempêtes ne pouvait s'empêcher de trouver bien longues les paisibles journées qu'il passait dans cet asile solitaire. Le temps pesait de toute sa durée sur chacune de ses pensées, qu'il n'osait dévoiler à son hôte, personnage si mystérieux lui-même; le temps pesait de toute sa durée sur chacune, car toutes n'avaient d'au-
tre limite que Tinfini; et sa lyre, symbole et gage de la propriété aux confins célestes, sa lyre fatidique, devenue impuissante à prophétiser, pendait inutile sur sa large poitrine, ou demeurait muette dans ses mains oisives.
Il s'accoutumait néanmoins peu à peu à goûter la société du vieillard et dje son incomparable épopée ; et ses regards distraits commençaient à s'arrêter avec quelque émotion sur Eurydice : plus souvent elle lui apparaissait comme un beau songe impossible à saisir.
Mais il éprouvait tonte l'inquiétude d'one existence qui semblait flotter sur un abym^* Les dieux avaient placé dans son cœur généreux la magnanime ambition do faire du bien à tous ses semblables, et il avait peine a rtconnaître deux natures humaines; de répondre chez les peuples barbares les bienfa^de la civilisation , et le mot barbare ne renfermait p(Mot pour lui une idée de mépris ou de ^ dain. Il savait bien qu'une telle expression dé- «gne anssi les origines insaisissables^ et sacrées. Portant avec un chagrin superbe le long ennui d'être sans- famille y de n'avoir point de patrie connue, il voulait se créer une famille adopiive, et faire sortir de sa propre