LIVRE lœUXlÊME
intelligence une patrie. Il se croyait né avec toute Tautorité d'un législateur, cette force de volonté qui finit par maîtriser les volontés les plus rebelles , FinSuence qui agit inévitablement sur tous, Fheureuse fascination qui s^approprie et réunit les forces isolées. Enfin il se croyait appelé à créer les irrésistibles harmonies qui groupent les hommes, qui font d'un grand nombre une seule unité morale. Queliquefois son ame était partagée entre de hautes théories et le sentiment confus du bonheur^ qui se mêle toujours, plus ou moins, dans le cœur des mortels les plus sublimes. Il se demandait s'il ne pouvait pas sans erreur chercher à être heureux , en rendant heureuse une aimable compagne de ses destinées obscures.
Il se demandait encore si cette faculté expansive , qui le portait ainsi à viVre dans les autres, ne pouvait pas se concentrer sur un seul objet. Il en venait bientôt à se persuader que le besoin de bien mériter des hommes n'était peut-être en lui autre chose que l'instinct égaré de l'amour.
u II ne faut point vous étonner, sage Évandre, de cette incertitude dans les pensées qui agitent l'ame d'Orphée. C'est un homme non-
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veau , qui ne peut dire le nom de son père ; G^est un héros plébéien. Bientôt il voudra s'élever plus haut , pour découvrir dans le ciel le dieu qui doit succéder à Jupiter. Jupiter, dieu opique, a remplacé Saturne, dieu des Titans; Bacchns, brillant Phanès du principe actif rendu accessible à tous, dieu inconnu de Témancipation plébéienne , viendra à son tour détrôner les redoutables patriciats à qui , selon les lois immuables du progrès, a été livré l'empire pacifié des Titans.
M Se retirant au fond des forêts, ou sur les bords de la mer, pour ne pas succomber à de si vastes méditations, le poète pieux essayait sur sa lyre créatrice et plaintive de plus puissants accords; et son ame rêveuse se perdait sans fruit dans l'immensité du spectacle de la nature. Seul , il cherchait les rapports des étre$ entre eux, les lois de la Providence, les types de la beauté, le secret de l'homme. Ainsi la pensée incertaine qui s'était h son insu reposée sur Eurydice, devenait déjà pour lui le lien harmonieux de toutes ses pensées. Lorsqu'il le comprit, ce fut comme une révélation positive de tout ce qu'il n'avait jusqu'alors senti que confusément. Toutefois il craignait
de s'^at^andonner à une illusion dangereuse , et le devoir qu'il s'était fait à lui^méuiQ poussait, au fond de sa conscience, un cri austère. («Hélas^ disait-il non sans douleur, qu'aiu je à offrir à la fille de Talaon? une vie vulu gfaixe et Fezil. Ah ! soyons seul malheureux. » «Cepen<kint il s'était aperçu qu'Eurydice avait devine un secret qu'il s'efforçait de cacher dans son sein : tant il était impossible de se soustraire à ces attraits d'une sympadiie en quelque sorte idéale, charme indicible de IHmagfÎQation et du cœur, devenue la forme enchanteresse dont veulent se couvrir les desti* nées nouvelles de l'humanité. Lorsque avec sa ]yre Orphée accompa^ait la douce voix de la vierge innocente , les chants d'Eurydice prenaient une expression divine, et l'ame de l'un et de l'autre, ne faisant qu'une ame, s'égarait éperdue comme daa$ une rég^ion fantastique, toute peuplée de contemplations délicieuses.
Il disait alors à la propbétesse qui s'ignorait elle^m^me : m Vois ces nuages sur l'azur du «ciel; telles sont les pensées incertaines de u rhomme. Vois ton image si belle, souriant uda»s le cristal des fontaines; les espérances/ u de l'homme sont aussi aimables, mais elles
u n'ont pas plifs de réalité. » Eniydice lai pondait en souriant: a IN'es-tu donc plus seou sible à la lumière d'un beau jour, à la dartë tt de la lune se reposant sur le feuillage des u arbres? Ton oreille ne sait donc plus con- « naître les heures successives de la journée à tt Timpression différente produite par les sons u qui s'échappent de la solitude? Les parfums tt de Tair ne te font-ib aucun plaisir, et les ali« tt ments que tu trouves avec nous sur notre tt table frugale ont-ils perdu toute leur saveur? ttQue parles-tu d'espérances vaines ettrom- « penses à l'égal de l'image réfléchie dans l'eau tt des fontaines, de pensées aussi fugitives que tt les nuages errants sur nos têtes? Tu te trom- « pes, Orphée; tout se passe au fond de notre tt cœur;^ et c'est notre cœur seul qui donne à tt tout l'existence et la réalité. » u Et l'aveoir! tt disait-il avec une inquiétude pleine d'amour tt et de tristesse, l'avenir est-il aussi en nous?» tt Oui, répliquait en hésitant la viei^e inspittrée, éblouie de mille clartés confuses, oui, tt puisqu'à tous les instants de notre vie nous tt sommes mus par une ame immortelle, n Puis ils restaient plongés l'un et l'autre dans le silence.
oÉelafré p^r de tels entretiens, Orpbée comprit qu'il devait quitter la maison de Ta<* laon» Ne pouvant offrir à Eurydice tout ce qu'un époux désire offrir à l'épouse de son choix , il voulut partir malgré les dangers dont ce départ devait encore l'environner. Ce n'est point pour tenter l'épreuve de Leucade : il sW intimement associé à la classe immense de ceux pour qui n'existe pas encore la capacité du bien et du mal , des mortels qu'il faut élever au rang des hommes ; mais son cœur généreux se refuse en même temps à faire partager une telle destinée à Eurydice. Il parle ainsi au sage Titan qni l'a si favorablement accudlli , et dont il ne voudrait pas trahir les plus chers intérêts : a Noble vieillard , les u dieux auraient-ils placé vainement dans mon *i ame un désir immense d'arracher des hor«< M des sauvages à la barbarie où je les vois en- *i foncées comme dans un limon? Pallas armée, u moitié serpent^ est le symbole admirable tt de l'humanité naissante. Elle est accompa- M çnée des IMoscures, enfants de Jupiter, et u elle joue de la flûte. Lorsque le développe* u ment de l'humanité sera plus avancé, alors ai celte moitié de arpent, qui rampe h présent