‹ Œuvres de M. BallancheChapitre 21 sur 86 · TOME T. l · texte numérisé non relu

TOME T. l

170 ORPHÉB.

«échapper à la destinée qui me mena^it, u paisque ma vie était toute contenue par un « clou fatal qui pouvait m'étre enlevé, j'ai reu connu l'empire de Jupiter, et j'ai changé de u nature. Maintenant il m'est donné de te corn- « prendre. Tu te confies en Finspiration même « de la parole : cette belle et inconcevable docu trine qui t'est venue comme le souffle de la M vie, comme la lumière par laquelle tes yeux u voient, parcequ'en effet ton origine est cea leste; cette belle et inconcevable doctrine < u je l'ai apprise déjà parmi les sages de l'Inde. tt Qu'elle soit quelques instants le sujet, non «plus de nos méditations solitaires, mab dv «nos méditations communiquées. Ainsi que a toi je suis un homme vivant des fruits de la tt terre , et les pensées des hommes sont faites M pour se féconder mutuellement. Toutefois, u avant tout , je veux te dire une^ seule chose . u Tu te confies en la parole ; refuse la parole a u ceux qui ne doivent pas l'avoir. Envelop^ u la loi de mystère pour la rendre in^crutablt u aux profanes. »

u Ainsi Talaon et Orphée s'entretenaient ensemble, et trompaient par de tels entretiens l'approche d'une séparation qui devait être si

doulonrense pour tous. Celui qui pourrait savoir les discours qu'ils tenaient- entre eux serait bien avance dans les secrets dont le temps a épaissi les voiles. Il saurait ce qu'ont cru les sages des âges primitifs sur l'insondable unité de Dieo , sur la création , sur la matière , sur l'origine du mal', sur les différents ordres d'intelligences émanées de l'intelligence suprême, sur les immortelles destinées de l'homme. Il saurait ce qu'il nous est permis de savoir sur les causes de l'univers. Ce serait assister en quelque sorte aux entretiens du passé et de l'avenir.

« Quelquefois le vieillard disait à Orphée :

u Mon fils , tu devrais aller avec Eurydice sur ««des rochers inaccessibles, et dans le fond u des forêts, car il faut qu'elle s'accoutame à a supporter les travaux qui te seront imposés, u comme il faut que sa mère s'accoutume à ucfaercher autour d'elle sa fille chérie, sans u la trouver. Nous avons dû l'abandonner à « ses propres inspirations; nous savions qu'elle u ne nous appartenait pas. » Le poëte inspiré obéissait volontiers aux conseils de Talaon.

u Liorsque Orphée et Eurydice étaient seuls, ils s'entretenaient de la vertu et de la poésie.

in ORPHÉE. 4

Orphée parlait delà beauté, qui est dle*iiiénie une poésie tout entière. Euiydicedisait le bonheur, pour un être faible, de s'appuyer sur ttu être revêtu de force et de bonté. Elle de> mandait au fils de la lyre le récit de ses aventures, qui étaient de véritables symboles, et elle les lui faisait raconter de nouveau quand il avait fini. Les siennes, à elle, n'étaient ni longues ni variées. Elles s^étaient toujours passées autour d'un rosier, ou sur les bords d'une fontaine. Tous les événements de sa vie étaient la naissance d'une fleur, ou le chant d'un oiseau, ou les g;racieuses allures de sa biche favorite. Il aimait à l'entendre parler de ses rêveries, et du jour où, pour la première fois , il parut devant elle au sein de la tempête. 11 souriait toujours de nouveau en apprenant combien une telle apparition avait émule cœur de la nymphe charmante, combien elle avait désiré se trouver à ses côtés, car elle ne croyait pas qu'un être si calme et si beau dût périr; et cependant l'inquiétude la troublait dans tout son être. Il l'écoutaic avec revissement, et lorsqu'elle avait fini de parler, il lui disait :(iO ma bien-aiméè, tu as un « père, tu as une mère^ ces jeunes plantes qui

usont si belles, mais qui sont mains belles a que toi, tu les a vues naître; cette terre seule u a reçu l'empreinte de tes pas légers; tu n'as u connu jamais d'autre ciel que celui qui cou- M vre notre tête; et pour moi, qui t'étais nau ^ère si inconnu , tu vas quitter ton père «vénérable, la mère qui t'a nourrie de son u lait, les jeunes plantes que tu as vues croitt tre, la terre qui seule a reçu l'empreinte de u tes pas, le ciel qui a vu les jeux de ton entt fance. O ma bien-aimëe , bientôt je serai seul u pour toi. Je ne sais si je pourrai t'offrir au il moins de temps en temps quelque ombrage u frais ou le repos auprès d'une claire fonu taine. U faut que je sois tout pour toi. Trop o souvent peut-être encore la tempête qui m'a (( amené sur tes rivages , sera tout l'asile que i< jWfrirai à mon épouse chérie, à celle qui « n'aura que moi sur la terre, n Eurydice alors versait quelques larmes, mais ces larmes étaient pour ses parents augustes, et non point pour elle-même; la douce sérénité de son regard exprimait toute sa confiance.

u Cependant la saison des orages était passée; le roi des tempêtes ne régnait plus dans le ciel. Talaon prépare la tendre Vola au de-

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part de sa fille. Et quand le jour du dtjMit fut arrivé, l'auguste vieillard ordonna à Orphée et a Eurydice de s'asseoir à ses pîeds ; pois, étendant sur leurs têtes ses mains Ténérables, il prononça les paroles initiatÎTes^ sans toutefois prononcer les paroles époptîqnet, car les jours consacrés à la pudeur ne doivent point Bnir pour eux : ils resteront néophytes. Redoutables mystères de la vie et de la mort, vous ne pouviez leur être ccMnplétemeot révélés ; le génie des ancêtres était demeuré voilé dans le ciel.

«Allez ensemble dans le même exil, dit uTalaon; le monde est ouvert devant vons, u votre destinée est entre vos mains. Souvenez- (I vrous que les dieux immortels couvrent de (I leurs regards l'homme voyageur, comme le uciel inonde la nature de sa bienfistisaote lau mière. Voici des grains précieux qui doivent u tant améliorer la race malheureuse des mor* u tels. Us les ont refusés jusqu'à présent, maïs M sans doute les temps n'étaient pas venM.

(( Ainsi la terre deviendra leur héritage; ainsi u ils apprendront le travail et la prévoyance. a Ces grains, emblèmes de tant de biens, gau ffBs de tant d'espérances, vous les réservarea

uj)our en faire présent aux homme» qui les u méconnaissent encore , ear le blé doit dévête nir ^alenkent la nourriture de toutes les iRau milles humaines, toutes appelées aux mêmes (( procès par les mêmes labeurs. Vous baunis u volontaires 9 vous, librement voués à toutes u les indigences, vous mangerez les fruits des u forêts et les racines sauvages. Orphée, tu u pourras enseigner à-la-fois et la rdigîon de» u funérailles et la neligion des mariages, qui u sont une seule et même chose. La société ne u peut se créer qu'en formant le lien domesti* «que; la propriété, sorte d'identification de u rfaamme avec la terre par la culture, devient u sacrée par les tombeaLix) et c'est ainsi que » le ^enre humain tout entier peut parvenir M un. jour à n'offiir qu'une seule et grande fa* u mille. Mdis le joug des lois, pour être salu- « taire Y d6it être librement accepté. Allez, mes u enfants, bientôt orphelins délaissés; allez, M mais vivez l'un et l'autre comme un frère et u une sœur, jusqu'à ce que vous ayez trouvé K un lieu ou vous puissiez fixer votre demeure* 4 Imitez les oiseaux voyageurs qui s'abstient nent de l'amour tant qu'ils ne sont pas art rires dans une contrée ou les dieux les in-

^^0^,^^tmmar

u struisent à construire un nid pour leur posutérité future. Orphée, je te confie la puu deur d'Eurydice; que la certitude de l'avoir u pour épouse te suffise. Les hommes que tu u formeras auront des ancêtres par la foi des tt tombeaux ; ils auront des descendants par ttla sainteté des mariages; toi, tu ne peux u point avoir d'ancêtres; et qui sait s'il te sera «jamais donné d'avoir des enfants? Que Juu piter et Métis te tiennent lieu d'ancêtres; que « la race améliorée des hommes soit ta noble «postérité! Orphée, Eurydice, couple divin, <c consentez à être misérables pour diminuer u la misère du genre humain ; faites com- (c pr^adre aux autres la ^inteté du lien conte jugal avant de le former pour vou»-mémes.

(4 Satisfaites à-la Nemésis des noces solennelJes \ «Écoutez ceci, c'est une parole des anciens i( oracles, c'est une parole d'en haut : L'homme «est un être incomplet, destiné à se com- M pléter successivonent par sa propre inteili^ agence, par sa propre volonté; il ne peutj M rien pour l'avancement et la perfection de $. «nature, tant qu'il est dépourvu du aenti- « ment religieux ou du sentiment social, c^est tt à-dire du sentiment qui le met en rappon

UVRE DEUXIÈME. tT7

u itVec Dieu, et de celui qui le met en sympa- M^ie avec ses semblables. Ceux par qui la M Providence veut créer de tels setitimeuts do»* u venc être d'une merveilleuse pureté. Orpbée , tt tontes les fois que j'invoque la puissance sU'- (cpcéme, j'emploie une expression vague, qui u n'afifirme rien sur le sexe; les mystères de la a Samothrace ou de l'Egypte t'apprendronta ils les sexes des dieux? >)

«Vola versait des larmes abondantes. « Pour»

M qnoi pleures-tu, lui dit le vieiUard, aimable u clarté du aoir de ma vie, pourquoi pleures'utn? que manquera-t-il à nos enfents? Ne M jouiront-^ils pas comme nous de la protection K des dieux? Déjà ils ont ce que l'abondance et u le repos ne donnent point ; ils ont cette alfec* u tion réciproque qui a fait notre bonheur, et a qui rend tout aisé. Ils s'aimeront mieux dans M la solitude, la détresse, les privations, et » même le malheur. Puisse néanmoins le ciel M Féloigner de leurs tètes! » Alors il bénit de nouveau Orphée et Eurydice, qui se relevèrent pour s'asseoir aux pieds de Vola. Vola les bénît à son tour en sanglotant. Ensuite elle tir» de son sein un voile qu'elle remit k Orphée , pour être un jour le pudique voile uup»

ns OBPHÉE.

tial d'Eurydice. Sur ce tissu , ouvrage de Pepouse d'un Titan , se.voyaient retracés les confins célestes dont la lyre du poète était l'harmonieux symbole. Elle remit en même, temps à. la nymphe éplorée une pomme de grenade cueillie dans le jardin des Hespérides : cette pomme de Koré, gardienne jalouse de la légalité des mariages, ne pouvait être ouverte, pour en savourer les fruits, que lorsque le voile serait déployé. Talaon gémit en luimême ; il sait trop que ces derniers présents de Famour maternel doivent être inutiles , puisqu'il ne peut y joindre la glèbe , emblème du sol, gage de la propriété aux confins terrestres. Toutefois les augures avaient été fevorables.

« Les deux exilés sortirent de la maison paternelle, qu'ils ne devaient plus revoir. La biche, douce compagne de la nymphe, voulut en vain la suivre; elle fut retenue par Vola, qui lui destinait les caresses de Fabsence. Aucune route ' n'était tracée aux deux exilés , et ils se mirent à marcher sur la terre comme Thomme égaré dans le sein d'une vaste foret. Eurydice s'appuyait sur le bras d'Orphée, et soupirait en silence. De temps

en temps elle se retournait pour jeter encore un coup d'oeil sur le lieu où s^écoulèrent si paisiblement les jours fugitifs de son enfance fortunée ; puis elle ne se retourna plus, et eUe pleura.

<c Lorsque les magnanimes orphelins furent partis, Talaon ne contraignit plus ses larmes; et lés deux époux, délaissés à leur tour, et restés seuls , pleuraient ensemble pour se consoler dans leur affliction mutuelle; Ils pleuraient en caressant la biche , qui elle-même versait des larmes. Pendant qu'ils pleuraient ainsi, un envoyé céleste vint leur annoncer^ dit-on , que dès ce moment Orphée et Eurydice pouvaient prétendre au rang des demidieux. Les poètes ont raconté de mille manières ce voyage , qui fat une suite de prodiges. Le couple initiateur n'avait que la lyre pour vaincre tous les obstacles, pour surmonter tous les dangers , pour conjurer toutes les terreurs. Initiation sublime, tu étais bien digne d'être chantée par les poètes. ! »

Tel fut le premier récit de Thamyris. Il ajouta en le terminant : « Roi de lacolline carte rée, l'histoire de Talaon et de Vola m'est en-

a tiàreiiMiit inconnue aérant et après les cîr- M constances que je viens de vous retracer; on a ne sait ni leur origine, ni les autres événeu ments de leur vie , nf les détails de leur mort. a Toutefois rien n'est plus célèbre dans la «Gréte que Thomme au corps d'airain enu flammé , qui dans une journée faisait trois «[fois le tour de l'ile; rien n'est plus célèbre u que les combats livrés par lui aux étrangers; H rien n'est plus célèbre que le clou fatal qui , u arrache à son ^alon , devait laisser échapper « sa vie avec son sang; rien n'est plus célèbre M et plus inexplicable. Quant à Vola, prétresse « des religions cruelles, qu'il lut fut défendu M de communiquer à sa fille, quant k Vola , (( son nom même doit périr.

a Je vais continuer de vous instruire, vénétt rable Évandre, de ce que je sais d'Orphée et tt d'Eurydice, n

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