LIVRE TROISIÈME
cette taille surhumaine. Ses cheveux flottaient sur ses épaules, une couronne de chêne entourait son front. Un air mâle , sévère et profondément triste, respirait dans tous ses traits. Il eût été imposssible d'assigner son âge ; car le temps n'avait fait aucun outrage à sa figure imposante, et cependant il était fecile de voir que les heures de la jeunesse avaient cessé de verser sur elle leur doux éclat; ou plutôt elle donnait l'idée d'une heauté immortelle , étrangère à la succession des années. Et pourtant je ne sais quelle douleur immense, qui tempérait sans l'éteindre le feu de ses regards, disait trop qu'elle appartenait par quelques liens à l'humanité. Elle était debout, immobile, un de ses coudes appuyé sur le rocher, et sa tête inclinée reposait sur sa main gaucher Dans cette attitude , elle paraissait respirer de loiù les chants d'Orphée, comme on respire un parfum enivrant.
«Orphée s'arrête, et Eurydice voyant qu'une méditation nouvelle agite l'ame du poète, en cherche la cause autour d'elle ; la nymphe ne cherche pas long-temp^. Etonnée, elle interroge son époux. «Je ne sais, dit-it,
(( ce qui se passe eu moi. Cette femme , sans u doute n'est point une femme de l'ile; ce n'est (( point non plus une divinité. Je ne puis conte tenir mon envie de savoir quel est cet être t( mystérieux , d'apprendre pourquoi il me doa mine par la puissance inconnue de son at- (( tention toute fascinatrice. Il faut que j'aille (c auprès de cette femme, si toutefois c'est une <( mortelle ; Eurydice , retire-toi pendant que «j'essaierai de la vaincre par mes chants; car, u je le sens bien , d'étranglés pensées sont en uelle. » Eurydice, qui ne savait qu'obéir, se retira, non sans une vive inquiétude, parcequ'elle crai^ait quelque maléfice. Elle avait souvent entendu parler de magiciennes, qui , par la force de leurs enchantements, triomphent des plus fiers courages.
« Orphée s'élance de rocher en rocher; U marche au milieu d'un chaos de ruines entassées. L'apparition s'éloigne à mesure qn il avance. Enfin elle se glisse au travers des ombres , comme si elle eût été elle-même une ombre, et disparait dans une grotte profonde. Orphée s'y précipite après elle, et se perd dans les détours d'un vaste et silencieux souterrain, où il n'entend plus d'autre bruit que