‹ Œuvres de M. BallancheChapitre 4 sur 86 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

Le point de départ serait le Japhet de la Bible, d'après M. de Formont.

Nous sommes toujours assurés de rencontrer la Bible , lorsque nous arrivons à une certaine hauteur dans les traditions générales du genre humain. Â ce sujet, puisque l'occasion s'en présente, je crois devoir rappeler quelques paroles du texte sacré, qui viennent ici à mon secours , et qui confirment en même temps ce que j'ai dit ailleurs de l'identité du génie des peuples avec le génie de leurs langues , peutêtre même avec la forme et les circonstances des lieux où ils s'établirent. Les descend aats de Noé se partagèrent la terre; et la Genèse (ch. X) entre dans les détails de ce partage. Elle dit, en terminant l'énumération des enfants de Japhet : u Ils se partagèrent entre eux les iles des nations, s'établissant en divers pays, où chacun ^ut sa langue, ses familles et son peuple particulier. » Elle dit, en terminant l'énumération des enfants de Gham :

u Ce sont là les fils de Gham divisés en leurs familles et leurs langues, leurs pays et leurs nations, n Enfin elle dit en terminant Ténumération des enfants de Sem : « Ge sont là les fils de Sem distribués en leurs familles et

leurs langues, leurs régions et leurs peuples, n

La traduction française est insuffisante sans doute, et déjà le latin de la Vulçate caractérise mieux le fait que je veux signaler. Ces mots^ en parlant des fils de Japhet, unusquisque secundum Unguam suam; en parlant des fils de Gham^ în lingtds,,,. suis; en parlant des fils de Sem, secundum Unguns suas; ces mots, dis-je, indiquent, à mon avis, non seulement la division des langues et des races, mais aussi l'identité de chaque race avec chaque langue , renseignement cosraogonique de la plus haute importance.

Ce n'est pas tout : si nous pouvions discuter les passages dont je viens de donner des extraits , nous aurions à y remarquer encore ces sortes d'anachronismes qui sont de véritables synchronismes^ dans un ordre d'idées plus^ vaste, et que nous avons considérés comme les expressions d'une vérité profonde.

Il convient mieux , je crois, de revenir à ce qui nous occupait tout-à-l'heure.

Suivons une famille humaine marchant le long de la mer Caspienne et des Palus-Méotides. Un rameau entre dans la Thrace , puis se divise encore. Les uns pénétréqit''dsins la

Grèce; les autres continuent leur route par l'IUyrie. Cest de là quun dernier rameau serait venu en Italie. La Grèce ne touche au eodtinent que du côté du nord. Du c6té de la mer, les colonies phéniciennes et é^ptiennes auraient croisé les races venues par l'intérieur du pays. La race antérieure qui garnissait la Thrace, la Macédoine, TÉpire, parait avoir reçu le nom de Pélasges^ nom évidemment générique, et que nous retrouvons sur toutes le^ côtes de Fancienne Italie.

La Thessalie s'est nommée Pélasgie. Au siège de Troie , les Pélasges avaient pour chef Hyppotoiis.

La langue de cette famille humaine auraitelle été la*langue sacrée du vieux Latium? Sa religion, peut-être le chamanisme primitif, serait-elle la religion protoancienne que Romulus voulut aholir? car Romulus se présente comme législateur et non comme diéocrate.

Cette religion fut-elle la même qui fiit rétablie par Numa , toutefois avec les formes de cette philosophie italique personnifiée sous le nom de Pythagore? fut-elle enfin cette religîoa de Numa,dout on hrûla plus tard les livres, lorsqu'ils- furent retrouvés après avoir été si

AUX PROLEGOMENES. 53

long-temps perdus? Un autre Esdras ne se rencontra pas pour les conserver, pour leur rendre leur antique puissance.

Dodone était en Épire. Que Ton songe au peu de mots que j'ai dit sur une gféographie et sur une chronologie idéales. Homère fait une chronologie de Troie , parallèle à la chronologie des Grecs. Pour lui les mœurs et le culte sont semblables et analogues; il est évident que cela ne peut pas être ainsi. Moïse de Khorène donne, sur la guerre de Troie, des détails qui peuvent servir à rectifier les récits d'Homère.

Orphée et Homère sont sur deux lignes différentes.

Dodone, fondée par les Pélasges, antérieure à Delphes fondée par les Hellènes.

Il y aurait maintenant à parler des Ioniens et des Doriens , dont la guerre du Péloponèse signale l'antique antipathie, antipathie qui se reproduit dans toute l'histoire romaine , sous Ja forme de la lutte 'des patriciens et des plébéiens, c'est-à-dire du principe stationnaire et du principe progressif, du principe fatal et du principe volitif , du principe initiateur et du principe initiable.

5f PREMIÈRE ADDITION

Je crois que les travaux actuels de la science jettent plus de jour sur tant de problèmes historiques dont il ne m'appartient pas de mWcuper. C'est peut-être trop d'en avoir dit le peu que j'en ai dit; mais il fallait bien que je justifiasse mes données.

Il s'agit cependant de fixer quelques idées préliminaires sur l'état des plébéiens aux premiers siècles de Rome. On verra que cela est nécessaire pour expliquer plusieurs choses d'Orphée.

Les clients étaient tenus d'assister aux funérailles de leurs patrons. Les Ilotes, à Sparte , étaient tenus de même d'assister aux funérailles.

Ceci n'expliquerait-il pas un passag^e de la loi des XII Tables, par lequel il était défendu aux femmes de se déchirer les joues en suivant les convois funèbres? J'ai déjà dit que le sexe exprimait un degré dans la hiérarchie sociale.

Cela servirait alors k faire comprendre pourquoi la peine de moit était infligée aux femme» qui buvaient du vin. Ici le mot temeftiPh est le

àUX PaOLÉGOMÈNES. 55

vin civil, interdit aux plébéiens. J'ai dit ailleurs ce que fut , dans un autre ordre de choses et d'idées, l'amréeta des épopées indiennes.

L'outre, emblème de l'éternité, emblème dont je me suis servi, d'après Pausanias, c'est l'outre contenant le vin ciril.

Le vase, la coupe, à la Chine, au Japon , dans l'ancienne Egypte, signe honorifique, symbole de noblesse, de puissance: c'est non seulement l'offrande du vin pour les sacrifices, c'est sur-lout la rétribution du vin civil.

Hercule est peint écartant des centaures qui veulent se désaltérer au vin de Faulus.

Voici encore une analogie, et je suis loin de chercher à en affaiblir l'étrange énergie : les parias suivent les funérailles , et enlèvent les immondices des chemins.

Je ne veux pas laisser croire que je me livre à de simples conjectures.

Cicéron (Lois, liv. Il) dit que Sextus ^lius et Lucius Acilins , interprètes de la loi des xii Tables, n'entendaient plus celle dont nous venons de parler. Je le crois bien , le sens my* thique était perdu. Ils ne pouvaient pas s'ima* giner que le mot muUeres voulût dire les plébéiens, comme ils ne pouvaient pas comprendre

que le mot temetum signifiât le vin ciyil. Un autre interprète àeAdi loi- des xii Tables, Laelius, ne comprenait pas le mot hssus. C'est qu'il n'avait pas pu suivre la ligne d'idées déposées dans la généalogie des mots : plebsy pies y pies^ sum, ou plessus /ou iessus; c'est-à-dire que le pléhéien privé des funérailles allait aux funérailles du patron dont il était le client : piebs c'est funérailles. Comme le client n'avait point de nom , mais le nom de son patron , nous suivons la même ligne d'idées dans les mots ops et inops. Le client de Marcus était donc Marcipor, Marcipos.

Il n'est pas temps encore de réfuter l'étymologie ridicule qu'on a adoptée, pour le mot pontifex,

Vico dit^ d'après Aristote, que, dans les républiques héroïques , les nobles juraient d'être éternels ennemis des plébéiens. Vico se trompe pour l'époque : c'est des oligarchies de son temps qu'Aristote parle, et le passage en effet est formel. Il me semble qu'il explique assez bien cette loi des xii Tables : Adversus hostem œtema auctoritas esta.

A Sparte, toutes les années les éphores déclaraient la guerre aux Ilotes, afin que chacun

pût tuer impunément ces hommes toii|ours considérés comme ennemis. Je cite ce fait d'une manière g^énérale, et non pour venir à l'appui du sens que je crois pouvoir donner à la loi des XII Tables, car les Ilotes de Sparte ne sont pas les plébéiens de Rome.

Voici un passage qui se rapporte à celui d'Aristote : u V<^us ne trouverez pas une seule ville du les grands soient bien intentionnés pour le peuple..... » (Xénop., Rép. d'Ath.)

hds Romains avaient les mots ptebs et popu-lus, que l'on confondait assez facilement à une époque où les institutions, avaient changé, et où les mots étaient demeurés, ce qui arrive toujours.

En parlant de Servius Tnllios, que j'appellerai le roi des p^béiens, Tite-Li ve dit : Primus injussu POP0LI, voluntate plebis regnavit. (1^4^ Toutes les éditions que je connais portent pa- TRVM au lieu de plebis , mais c'est une faute évidente, car un peu plus loin ( i , 4^), ou trouve : Irgiissu populi.... condUata prius voiuniaJte plebis.

Ce régne de Servius Tullius est plein de merveilles à expliquer, de problèmes à résoudre : il appartient, si j'ose parler ainsi, à une my-

58 PREMIÈBE ADDITION

thologîe plébéienne , ou plutôt il est la partie cosmo^onique des destinées plébéiennes.

Quoi qu'il en soit , le peuple était Tensemble de ceux qui avaient des droits dans la cité; tant que les plébéiens furent sans droits , les patriciens seuls étaient le peuple. La célèbre maxime Saltu populi suprema lex fut une maxime aristocratique.

La vérité est que les sympathies d'humanité générale ne peuvent naître dans la classe patricienne, mais seulement dans la classe plébéienne ; et la maxime Saltts populi reçut quelquefois des applications qui font frémir.

Varron avait cru que les enfants qu'à Sparte on précipitait du Tay(i^éte étaient non les enfants mal conformés, mais les enfants issus d'unions prohibées. Une loi des xii Tables, restituée d'après Gicéron, donnerait lieu de croire que la même chose se faisait à Rome.

Qu'on se rappelle que les patriciens seuls avaient la beauté civile ; qu'on se rappelle encore cette expression, natura secum discors, pour exprimer l'union réprouvée entre le sang patricien et le sang plébéien , et l'on comprendra celleci, hisignem ad deJbrmitcUem , employée pour désigner un enfant que la loi condamnait à

périr. L'enfant né de ces sortes d'unions était un monçtre civil.

Je crois devoir donner un exemple remarquable de la difficulté qu'offraient les institutions anciennes pour effacer une tache originelle, et cet exemple sera connu de tout le monde: il s'agit de l'esclave chez les Romains, lorsque l'humanité eut fait assez de progrès pour admettre l'affranchissement.

Première génération, l'affranchi; seconde, le fils de l'affranchi, le libertinus; troisième, le Bis du libertinus, qui n'était pas encore ingénu ; quatrième, le petit-fils du libertinus, par conséquent Farrière-petit-fils de l'affranchi. A la quatrième génération de l'affranchissement commençait l'ingénuité ; et encore quelle ingénuité !

Nous avons vu ce qu'étaient l'être patricien

et l'être plébéien, dans leur enveloppement

cosmogonique; nous les retrouverons plus tard

dans leur développement historique. Alors il

sera établi que le plébéianisme est l'humanité

elle-même prenant possession de la conscience

et de la responsabilité de ses actes, c'est-à-dire

s'élevant à la capacité du bien et du mal ; car,

en dernier résultat, l'émancipation plébéienne

m PREMIERE ADINTION

n'est autre chose que le don de la capacité du bien et du mal.

Les mythes anciens disaient que, pour accomplir l'initiation, Finitië devait tuer Finitia* teur : voilà pourquoi les patriciens furent si constants à refuser ou à retarder l'initiation plébéienne. Ils avaient bien compris que cette expression mythique , transformée en expression historique, est le symbole d'un fait devant lequel ils devaient toujours reculer. Mats la Providence ne recule jamais. Le christianisme a accompli l'initiation générale par la mort volontaire de l'initiateur; et cette mort, qui fut l'exécution d'un décret éternel, est la rançon infinie de la capacité du bien et du mal accordée à tous.

Me voici arrivé sur les limites d'un nouvel ordre de choses ; je dois pour le moment m'abstenir d'aller plus loin. Il me suffit que la pensée chrétienne soit manifestée.

J'ai donc trouvé ce qui distingue réelleoieat le christianisme de la gentilité. Le vrai christianisme c'est l'humanité; la gentilité c'est l'exclusion de l'humanité. Ainsi le christianisme est la religion da genre hnmain ; et cette expression genre humain était nouvelle au

temps de Tacite, chose remarquable, puisqa'dle annonçait Tunité que le christianisme apportait dans raccompiissement des desti« nées humaines.

Le temps était venu où il ne pouvait plus y avoir plusieurs. essences humaine^, où il ne pouvait plus y avoir une religion patricienne et une religion plébéienne. D'après Plutarque, Alexandre se plaignait à Âristote de ce que ce philosophe avait publié des ouvrages ap* partenant à sa doctrine orale ou ésotérique.

Il mettait plus de prix à surpasser les bom* mes par la doctrine que par la puissance.

Aristote s'excuse en répondant que ses livres pouvaient être compris seulement par ses dis* ciples.

Maintenant il n'y a pas besoin de deux doctrines ; la même est donnée à tous; Tésotérisme et Vexotérisme ne peuvent plus résider que dans la différence des esprits.

Je n^ai point dissimulé que j'avais en quelque sorte inventé un mythe , toutefois comme on invente une telle chose , c'est-à-dire en pénétrant le plus possible dans les entrailles mêmes des croyances.

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