LE LATIUM
A Fhespërie de la Grèce est une terre ancienne, où l'on raconte que Saturne, descendu directement du ciel , donna jadis de paisibles lois. Cest là que, jeune encore, TArcadien Évandre avait transporté ses pénates. Les nuages dont est restée^enveloppée Thistoire de ces temps reculés 9 sans doute, doivent nous laisser beaucoup d'incertitudes sur les causes j
et les motifs qui déterminèrent Évandre a prendre une telle résolution. Avait-il été at- ^
tiré dans le mystérieux Latium par la vague |
renommée de Faunus, par la renommée, non moins obscure, de Garanus, l'Hercule latin? Est-il vrai qu'il se fût souillé d'un parri-
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cide, en cédant aux conseils de sa mère, la nymphe Carmenta, prophétesse illustre? Toutefois ces nuages se retireront devant nous , à mesure que nous avancerons dans les secrets du passé. Nous saurons ce que furent et ce meurtre symbolique, et l'expiation, également symbolique, à laquelle il donna lieu.
Nous saurons ce que fut Carmenta, vira magnanime, qui devait un jour avoir des autels; nous apprendrons comment , thyade détestée dans sa première patrie, elle inspira les loismorès dans la seconde patrie où elle accompagna son fils. Nous évoquerons le génie des traditions, et il nous répondra.
Les muses théogoniques, les premières dans la hiérarchie intuitive; les muses cosmogoniques ) qui marchent après; les muses des destinées humaines , qui viennent les dernières; toutes vierges immortelles , filles à jamais sacrées de l'inspiration et de la prière, forment trois chœurs qui se succèdent et se répondent, trois chœurs différents, selon la nature des faits confiés à la mémoire des peuples , diœurs éternellement harmonieux, dont il nous sera permis peut-être d'entendre quelques sons affaiblis; et lors même que nous ne
parviendrions à n'en saisir que le plus léger retentissement au travers des siècles ^ encore devrons-nous rendre ^aces au génie des traditions, si, pour nous, il vient briser un instant les liens de son long sommeil.
L'antique Hortuna , qui n'est ni la parque terrible, sœur sévère de l'inexorable Fatum, ni la justice distributive connue sous le nom de Némësis, Hortuna , numèn conciliateur entre le destin et la liberté ,. l'antique Hortuna nous ouvrira-t-elle ses redoutables sanctuaires? Le génius, qui présidait à la génération des âmes . nous dira-t-il ce que , dans ces temps si obscurs , furent les opes et les inopès , qui sejont les patriciens et les plébéiens d'une autre époque?
Le vaste sens enfermé dans le mot hostès
XM.OUS serà-t-il révélé , pour nous raconter tout
ordre de choses primitif? Verrons-nous les
îligions opiques, expressions impassibles des
t;j:*âditions générales, sortir du silence jaloux
où elles résidèrent, pures et inconnues de ceux
c|U^on nommait les profanes? Saisirons-nous
ic caractère des religions hostiques, transfor-
xn^si lions diverses, selon les temps et les lieux,
qui furent d'abord des condescendances pour
]a multitude, et qui devinrent ensuite des su* perstitions imposées par d'inflexibles patriciats? Reconnaîtrons-nous ainsi la grande pensée de la dignité humaine fortement exprimée pour quelques uns, soigneusement soustraite à une partie considérable des mortels, se dégageant peu à peu, pour un plus grand nombre , par des initiations lentement successives, jusqu'au jour où le christianisme devra la mettre à Fusage de tous?
Parviendrai-je à faire jaillir la lumière du sein de si épaisses ténèbres? Je ne puis pas trop Tespérer. N'importe, mes efforts ne seront pas perdus , car nul effort n'est inutile ; et si la vérité ne se dépouille pas pour moi de son triple voile, elle ne trouvera pas trop téméraire la main qui voudra, sinon le soûlever^ du moins le toucher avec respect ; die daignera sourire à mon entreprise , et les plis de ce triple voile, vus de plus près , nous manifesteront quelques traits de la vérité eUemême.
Bien des années s'étaient écoulées depuis que le pasteur arcadien avait fui les profondes retraites du mont Lycée, et les rives fleuries de
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l'Érymantfae, pour venir dans une contrée où il devait être pasteur moins hébreux et moins tranquille , mais pasteur des hommes. Évandre, on le sait, croyait appartenir à une race qui avait précédé la lune; et cette parole proverhiale cache renonciation d'un mythe civil. Quelle dût être sa surprise , lorsqu'il reconnut ici les vestiges puissants d'une race ancienne de héros dont il n'avait jamais ouï -parler ! Ces tombeaux sicans qui, dans un «utre â^, avaient été construits avec une vaine solidité, qui plus tard furent brisés et dispersés par des volcans furieux, et dont les cimes, encore subsistantes, semblaient comme des débris d'un vaste naufrage, jetés au hasard sur les flots d'une lave à peine refroidie; ces tombeaux attestaient l'existence d'une génération qui avait eu déjà de terribles combats à soutenir contre les éléments. Quelle dut donc être sa surprise de voir des ruines de villes , là où il croyait trouver des homme» nouvellement sortis de la terre ; d'apprendre des doctrines , là où il croyait avoir à en enseigner ! En effet, aurait-il pu soupçonner qu'il existât une contrée où chaque glèbe avait un nom , le nom sacré d'un numèn? La série dé ces noms sa-
crés était toute la lang;ue, et formait une sorte de théogonie hiérographique écrite sur le sol; pouvait-il soupçonner qu'il eût à s'instruire dans une théogonie si extraordinaire? mais cet étonnement ne fut point partagé par la nymphe Carmen ta , en qui l'inspiration était une science; ce fut à elle qu^il dut de pouvoir pénétrer dans cette langue, appelée barbare, et chère aux dieux ; ce fut encore à ses conseils , ou plutôt à ses irrésistibles commandements, qu'il dut aussi de pouvoir gouverner avec force et sagesse les peuples que lui soumettait une destinée mystérieuse.
L'exilé de la région anté-lunaire, à son arrivée dans le Latium, avait commencé par bâtir deux villes; l'une, à l'embouchure du Serranus, qui sera le Tibre, père immortel; Tautre, sur le sommet du Palatin, où avait été déjà une cité antérieure, connue sous le nom de la Ville Sicilienne. Selon le rite primitif, Ëvandre avait attelé au même joug un taureau et une génisse , et avait profondément creusé le sillon mystique, enceinte inviolable des deux villes nouvelles, pour y enfouir religieusement les choses fatales et les deux glèbes de terre arcadienne qu'il avait
apportées avec lui. Non loin de là était le mont Murcus , double colline couverte de forets , asile des terreurs religieuses , et entou^ rée de fertiles marais, de gras pâturages. Ce mont sera TAventin destiné à une gloire toute plébéienne. Évandre le choisit pour sa demeure. Il voulait d^abord n'avoir qu'une simple cabane, abritée d'un toit de chaume, à la manière des pasteurs du Ménale; mais il trouva, tel fut l'avis de Garmenta, qu'un palais serait plus convenable pour l'habitation d'un pasteur des peuples. Une enceinte de fortes murailles, construites par les Sicans autocthones avec des pierres brutes posées Tune sur l'autre, sans ciment, et délaissées par eux , était restée debout au milieu de ravages dont les siècles n'effaceront point l'empreinte. Cette forteresse pliéacienne qu'un vaste lierre embrassait de ses rameaux immenses était devenue le fruste palais du roi.
Maintenant il touchait au terme de sa longue carrière , et ce n'était pas sans de vives inquiétudes qu'il voyait approcher sa fin. De redoutables oracles, qui commençaient à se répandre en tous lieux, un avenir devenu toul-à-coup incertain, lui causaient de mor-
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telles alarmes sur son fils Pallas, pieux héritier d'un trône qui ne pourra point s'affermir. Ce jeune prince préludait , par les durs exercices de la chassse, aux cruels travaux delà guerre. Trop tôt, hélas! il devra déployer son courage dans les combats meurtriers ; trop tôt, noble victime de l'hospitalité généreuse, il périra pour la cause alors inconnue d'un étranger par qui vont se renouveler encore les destinées humaines.
Évandre avait reçu depuis peu, dans sa cour modeste, un chantre inspiré dont il ignorait la patrie et l'origine; et, pour se conformer à l'usagé antique, avant de l'admettre à la sainte communauté du sel, il avait fait avec lui échange de présents. Thamyris était le nom du chantre inspiré; ce nom, qui lui fut mérité par sa voix harmonieuse, n'est point demeuré obscur parmi les hommes. Confident des quatre muses filles du ciel, dès sa plus tendre enfance Thamyris avait parcouru les iles et les mers, avait visité les lieux célèbres, s'était rendu savant dans toutes les sciences divines et humaines. Mais les muses qui l'avaient instruit étaient des muses jalouses , conservatrices rigides du mys-
tère civil et social ; elles ne surent point supporter sans déplaisir qu'il divulguât ce qui lui avait été enseigné. Elles se repentirent, dit-on, d'avoir laissé un plébéien s'avancer, malgré sa nature infime, dans la connaissance du bien et du mal. Ne pouvant le dépouiller de la science , elles le privèrent de la vue. Nous saurons le moment qu'elles choisirent pour lui infliger cette peine, qui fut toutefois le signe d'une grande initiation.
Depuis long-temps donc il était aveugle ; mais les tableaux de la nature, qui ne venaient plus frapper ses yeux , se représentaient toujours, avec une merveilleuse vivacité, dans sa féconde imagination. Le malheur avait marqué , sur son front , d'augustes empreintes ; néanmoins, quelquefois encore , un doux so^irire errait avec charme sur ses lèvres. Les muses avaient puni leur poète , et ne l'avaient point enrichi. Souvent obligé, à cause de sa pauvreté, d'essuyer les rebuts des hommes, il^ ^ paya le chétif loyer de son voyage par des .
chants sublimes, dont toute la magnificence des rois de la. terre n'aurait pu sans doute égaler le prix.
Ainsi le poète indigent, vieux, aveugle,