‹ Œuvres de M. BallancheChapitre 82 sur 86 · LIVRE CINQUIÈME. 32T · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. 32T

solitude. Quelquefois on Tapercevait tout-àcoup, légère comme une biche blessée, disparaissant au foivd des forêts; quelquefois suspendue sur des abymes, sautant de rocher en rocher, franchissant les bruyantes cascades ; quelquefois encore elle s'arrêtait au milieu des vastes bruyères, pour essayer les chants mélancoliques d'Olen de Lycie, les chants glorieux de Linus, qu'Orphée lui avait enseignés. Elle vantait les charmes et les féli^cités d'Eurydice. Souvent on l'entendit entonner un hymne à Bacchos , et cet hymne , sur ses lèvres ardentes ^ devenait un brillant épithalame.

«Triomphateur de l'Inde, Bacchus, diviunité puissante, viens assister à la noce de il ton heureuse prétresse, car ta n'interdis pas u rhymen aux ménades. Tes prétresses ne itsont pas déshéritées des biens de la vie.

u Viens consoler celles qui sont délaisséesr ! « Viens sur ton char attelé de tigres obéi<s- « sants; tes tigres connaissent ma voix. Je sais <( presser sur leurs langues de feu les grappes « vermeilles dont le suc les enivre. Viens ^ u Évohé ! Ëvolié ! Ah ! que je vive assez pour u voir le jour de mon bonheur ! h

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u Préparez le voile nuptial ! continuait-elle, i( mères augustes, dites les paroles solennelles u qui éveillent le génie des races! Jeunes filles, u allez dans les prairies cueillir les fleurs qui u doivent couronner la nouvelle épouse ! Que u Faurore de Téternité luise par moi sur toutes «les mimallones de la Thrace! que par moi « leurs destinées cessent d'être obscures! Mes u maux enfin sont finis. Après une nuit douu loureuse , oui , j'ai entendu , et je ne puis en «douter, j'ai entendu, dans mes songes du «matin, une voix qui me disait : u Éveille i( toi, Érigone, éveille-toi ,6 la plus glorieuse u et la plus belle , voici que la barque divine u trace un sillon de feu sur la mef éblouis- « santé , et te ramène celui que tu aimes , celui «qui doit mettre un terme à ton opprobre!

« Toutes les cordes de la lyre frémiront sous « tes doigts désormais inspirés ! Ëveille-toî l »

«Puis elle ajoutait avec un sentiment profond de toute espérance déçue : « Hélas !

« hélas ! l'instant si fugitif de la beauté passe « ainsi qu'une ombre vaine; et déjà ne com- « mence-t-elle pas à s'évanouir? Elle va donc « s'éteindre dans la solitude I »

« Bientôt elle cessa d'éviter la foule des peu-

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pies. Elle n^était plus vétuç de la cliatopnte nébride, et le pudique péplos cachait en partie sa ravissante fig^ure, dont la douleur n'avait point terni la beauté. Elle se mêlait aux jeunes- (]fuerriers et aux agpriculteurs. Elle parlait sans cesse du poëte divin. Elle redisait le chant de la tempête. Elle disait aussi les mille noms de la Divinité, enfermés dans des vers harmonieux. C'était un spectacle sin^lîer et sinistre de la voir, l'œil égaré, dire les préceptes de la sagesse, revêtus de tout le charme de la poésie^ et elle avait perdu la raison, que nulne s'en doutait. Elle souffrait desmaux inouïs, et elle chantait en quelque sorte à son insu, le plus souvent des paroles qui avaient un sens très élevé, souvent aussi des paroles harmonieuses dont le sens était indécis. Elle se croyait un être sacré, parcequ'elle avait été honorée de l'affection d'un homme tel qu'Orphée, u C'est lui qui m'a tout enseigné, disaïtu elle, et nul ne peut comprendre la multitude- Cl et la grandeur des choses qu'il m'a enseiu g-nées. » La foule se pressait autour d'elle , et elle disait encore: «Ne me regardez pas,.

<{ je suis une vierge sainte; Orphée a pleure Il sur moi. » Et tous obéissant à la ménadc,

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détournaient leurs regards où brillaient à-la* fois Fadmiration et la pitié.

et Je n^ai vu la ménade qu'une seule fois; c'est lorsque j'arrivai dans la Tlirace. Roi pasteur, je ne pourrais vous dire la noble cornpassion que me fit éprouver Tinfortunée. Son visage était pâle. Ses yeux exprimaient eu même temps que Tégarement je ne sais quel feu d'amour et de poésie. Elle avait les cheveux rassemblés avec soin sur sa tête. Ses vêtements légei^s et charmants étaient arrangés avec une grande recherche de décence et de modestie. Ua voile rejeté en arrière venait le plus souvent cacher sa figure enivrée de douleur. Ce qu'elle évitait par-dessus tout, c'étaient la parure et les attitudes d'une ménade. Alors elle ne chantait plus les préceptes de Ja sagesse , mais les charmes fugitifs de la beauté. La souffrance de sa voix touchante annonçait un être en qui la mort habitait déjà. Le nom d'Orphée ne venait que rarement sur ses lèvres décolorées; et dans ces courts instants, un éclair de vie traversait son visage. Elle ne gémissait point sur ellc-n^me; elle plaignait Orphée d'être condamné h. la solitude. -

« Œagrius me dit: «Voicj La lyre que K*

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