‹ Œuvres de M. Borderies, évêque de VersaillesChapitre 20 sur 57 · SUR LE MONDE · texte numérisé non relu

SUR LE MONDE

V^ox clamantii in deserto : pnrate viani Donùni , rectas facile seiiiitus ejus.

On entendra la vois de celai qui cric dans le désert : 1)1 éparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers.

Luc. 3.

Quoiqu'il eût été prévenu des faveurs les plus signalées, quoiqu'une grâce spéciale séparant Jean-Baptiste d'une foule coupable, en eût fait, dès le sein maternel , au lieu d'un enfant de colère un enfant de bénédiction, cependant ces prérogatives ne ^e rassurent jx)int contre les dangers du monde, et il s'enfonce dans les déserts pour y chercher un asile qui le défende de ses prestiges et de sa corruption. C'est loin du monde, c'est dans l'horreur d'une solitude profonde (jue , seul avec son Dieu , il repasse en silence les vérités éternelles, gémit sur la

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folie des enfants du siècle et déplore la honte de leurs débordements. Bien que ce grand et illustre solitaire donne aux homjiies de tous les états d'importantes leçons, que les publicains apprennent de lui à sui vre les lois de la justice, les guerriers à respecter les droits de l'humanité, les rois eux-mêmes à trembler sur leur trône , ne lui demandons pas pour nous mêmes de nouveaux enseignements, et que le son de cette voix qui retentit dans le désert nous suffise aujourd'hui pour toute instruction : Vox claniantis in deserto.

Trop souvent le monde nous éblouit par ses vanités et son faste; la voix de Jean- Baptiste , qui préfère son désert aux honneurs et aux dignités , cette voix dit à notre raison ce qu'elle doit penser de l'éclat du monde et de son appareil : vox claniantis in deserto. Trop souvent le monde corrompt notre âme, la dégrade et la perd sans retour ; la voix de Jean-Baptiste qui s'exerce dans le désert à une rigoureuse pénitence , cette voix dit à notre foi quels sentiments mérite un ennemi qui nous prépare de si cruels malheurs.

En deux mots, un homme sage doit mépriser le monde, i*^"^ Point.

HAINE POlîR LE MONDE. 19I

Un Chrétien doit le haïr. 2,^ Point.

Implorons , etc.

PREMIER POINT

A n'envisager que les apparences trompeuses dont le monde sait se parer, à ne considérer que l'éclat bruyant de ses fêtes, l'appareil imposant de scri faste et de ses dignités, et les dehors enfin si séduisants de: ses bienséances et de sa politesse, on seroit tenté d'envier le bonheur des mondains, ou de leur supposer une grandeur réelle et des vertus solides. Mais l'homme sage, qu'une défiance attentive met en garde contre le préjugé, découvre bientôt que toute cette vaine ostentation n'est qu'un 4 voile sous lequel le monde cache sa misère et sa honte , et qu'on n'y trouve en effet que fausse joie, fausse grandeur, fausse vertu.

Il semble que c'est une entreprise trop hardie que de vouloir contester au monde le don de faire des heureux. Le monde dep.ûs long-temps réclame pour lui seul ce désirable privilège et se plaît à publier que ce n'est que sur ses traces qu'on peut rencontrer la joie et les plaisirs. Il abandonne sans peine à la Religion la gloire de former

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des hommes graves et rcflécliis, et de leur inspirer ses goûts sérieux et ses vertus austères 5 mais il veut que l'on apprenne de lui seul le rare secret d'être content et de couler dans les plaisirs des jours fortunés et paisibles. Mais il suffit de considérer ce monde de près, d'observer avec soin les heureux qu'il proclame pour reconnoître combien ses prétentions sont mensongères et combien fausses les joies qu'il aime tant à célébrer. Sont-ce, en effet, des plaisirs purs, ces plaisirs que le monde présente à ses amis ?La conscience ne les trouble-t-elle jamais par ses reproches ? le remords ne déchire-t-il jamais le cœur de cet homme dont le visage est si riant? Des plaisirs purs! il n'en est plus depuis que la corruption empoisonne pour nous les joies les plus innocentes. Des plaisirs pu. s ! l'enfance ellemême ne les connoît pas , et une science prématurée du mal flétrit les jeux du premier âge. Des plaisirs purs ! le monde luimême n'ose les promettre avec la mollesse de ses entretiens , les honteuses équivoques de ses bons mots , l'immodestie de ses ajustements, l'effronterie de ses regards. Sontcedes plaisirs qui ne soient jamais troublés par la crainte ? L'heureux du siècle, il est

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vrai, peul quelquefois, à force d'excès, réduire au silence ce juge invisible qui condaninoit ses désordres, et se délivrer enfin des cris d'une conscience importune j mais il est une crainte qui le tourmente incessamment sans lui permettre de repos, c'est la crainte de voir bientôt ses plus flatteuses jouissances s'évanouir , et ne lui laisser qu'un souvenir plein de douleur : l'image de leur fragilité l'assiège sans relâche. Dieu a ijravé en caracières ineffaçables sur toutes les créatures qui l'environnent, cet effrayant arrêt : la figure de ce monde passe, prœterit figura hujus muiidi. Vainement le mondain essaie de trouver dans l'agitation des plaisirs, dans le tumulte de ses assemblées et dans le fracas de ses fêtes, une distraction à cette désolante pensée : elle s'attache à lui sans qu'il puisse s'en délivrer 5 il a beau détourner ses regards, elle vient malgré lui frapper incessamment sa vue; il la retrouve dans les palais qu'il habite et dont les ruines attestent la caducité ; il la lit sur le front des indignes objets d'une affection criminelle , qu'il voudrait en vain garantir des ravages du temp^5 il l'entend retentir au dedans de lui-même quand les restes souffrants d'un corps usé par la volupté ^ Àvenl. Q

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l'avcrtlsseni que ce monde, comme un fantôme qu'on veut inuiilemenL retenir, va bienlÔL disparoîire ei lui échapper sans retour : prceteiit figura hujus muTidi . Ainsi , en multipliant ses plaisirs il ne fait que multiplier les preuves de sa misère ; el souvent, comme le roi sacriléj^e de Babvlone , c'est au milieu de joies de la dissolution, c'est îandis qu'on porte peut-être envie à son ])onheur, à sa pompe et à sa magnificence, (ju'il sent ses genoux trembler el son cœur défaillir à la vue de la main qui trace pour lui, sous ses yeux, sou urévocable sentence : prœteiit fgura hujus iiuuidi. Et si les enfants tlu siècle prétendent s'éiourdir sur ces pensées salutaires, ou trouver même dans la rapidité de la vie et dans l'instabilité de ses plaisirs un motif de plus pour se livrer à leurs joies insensées avec fureur, com- i ment appellerons-nous véritablement heu- | reux des hommes qui, pour l'être , ont be?- 1 .soin de s'oublier eux- menues , des hommes dont la félicité honteuse cherche les ténè- ])res et redo'Hc le 'dvi^nà jour, des hôaimesj <lont le bonheurdisparoît sitôt que la rai-f son vient à reprenche ses droits, deshom{| mes enfin dont la déhience s'accuse elle-'| même puisqu'ils appellent leur bonhev.r Ici

HAÎNE POUR LE MONDE. If^T»

délire, et rivresseda plaisir. Aussi, observezles lorsfju'enfin rendus à des pensées plus calmes, ils essaient de se délasser du luniulle de leur vie si agilée ei si peu saiisfaiie. Avec quel effroi ils retombent sur eux-iuémes j quel vide effrayaut, quel profond ennui, et quelquefois même quelle amère tristesse, quelle horreur p(3ur la vie! El à qui ces prétendus heureux n'ont-ils pas raconté leurs amertumes et leurs déplaisirs ? qui n'a point élé le confident de ces aveux si honteux pour le monde et si encourageauls pour la vertu r Qui ne les a point entendus gémir sur la vanité de leurs jouissances, sur le cruel mécompte dont fut toujours payé leur fol espoir, et détromper ainsi par la confession iuiiénne de leur lassitude et de leurs dégoûts, ceux qu'auroient pu séduire leur bonheur apparent et leurs joies apprêtées. Mais quand nous n'aurions pas entendu leurs plaintes, l'Espril-Saint a voulu nous conserver lui-même dans les livres sacrés une preuve invincible de la fausseté des joies mondaines et de leur impuissance à donner le bonheur. Entendez un roi , maître "un puissant empire , .environné de glolr et de richesses^ qui jamais ne rencontra, pour ses volontés, un

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obstacle j pouf ses désirs jamais un refus; eutendez-le déposer contre les joies du siècle par une irrécusable et solennelle accusation. «J'avais permis à mes yeux, dit Sa- 6€ lomon, de s'ouvrir aux plus doux objets, ce j'avois permis à mou cœur de se livrer ce sans mesure aux voluptés et aux délices , « croyant que mon partage était de jouir «c ainsi du fruit de mes travaux ; mais j'ai «< reconnu qu'il n'y avoit que vanité et af- « fliclion d'esprit dans toutes ces choses, « et que rien n'est stable sous le soleil , ni « capable par conséquent de contenter le « cœur de l'homme. T'idi in omnibus vantée tatem et nfflictionem animi. » Wallons pas plus loin, car aussi bien ne saurionsnous trouver un homme ni plus heureux suivant le siècle , ni plus renommé par la sagesse de ses leçons ; mais puisque les mondains eux-mêmes s'accordent à nous révéler la misère de leur condition, ne nous obstinons pas malgré leur désaveu à leur i)orter envie : et n'appelons plus de véritables joies , des joies hypocrites qui , sous des apparences riantes , recèlent le remords, l'inquiétude et le dégoût.

Mais le monde n'est pas moins coupable d^nue révolianîe iniposime, lorsqu'il essaie

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