‹ Œuvres de M. Borderies, évêque de VersaillesChapitre 21 sur 57 · HAINE PGLR LL MONDE · texte numérisé non relu

HAINE PGLR LL MONDE

de nous éblouir par son éclat et ses grandeurs j éclat mensonger, fausses grandeurs qui peuvent bien en imposer à riiomme qu'aveugle l'orgueil , ou que l'ambilion entraîne , mais non à celui qui, sans s'arrêter à une brillante surface, pénètre plus avant et observe de près la petitesse réelle de ces hommes si grands aux yeux du vulgaire j et surtout à leurs propres yeux. Car je ne demande point ici à la religion ce que je dois penser de la véritable grandeur. Ellem'apprendroit que celui-là est véritablement grand, qui, uniquement occupé de ses années éternelles, méprise un monde périssable, gémit sur Id longueur de son pèlerinage et appelle par ses désirs l'instant qui doit briser ses fers et le rendre à la patrie. Elle m'apprendroit que le litre de grand convient à l'homme qui, conuoissani la dignité de son âme, s'occupe à l'embellir de toutes les vertus, châtie sans relâche son corps comme un esclave rebelle, et trouve à souffrir, avec Jésus, l'humiliation et les mépris, son honneur le plus cher et sa plus douce joie. Un tel tableau de la grandeur condamneroit sans retour la grandeur dont se pare le monde. Son orgueil, son ambition et sa mollesse ne peuvent s'accommoder de

198 IV DIMANCHE Dr. l'aVENT.

CVS nobles etsainles rigueurs. Mais quoique la raisonne puisse s'élever si haut, quoique affoiblie depuis la cliûie de noire premier Père, on voie sa sagesse elle-même s'abaisser quelquefois à une indigne condescendance, et s'accorder aux folles maximes du siècle, consultons- la cependant, et apprenons d'el-^ le, toute dégradée qu'elle est , où l'homme doit placer la solide grandeur. Au témoignage de la raison , la véritable grandeur est celle que donne la vertu, les services ou les talents ; toute autre grandeur est chancelante, a besoin d'appuis étrangers, et dépend des caprices du hasard 5 celle-là se soutient par elle-même , conserve toujours son éclat et résiste aux épreuves de la mauvaise fortune , comme aux séductions de la prospérité. Quelque imparfaites que doivent paraître à des chrétiens, instruits à l'école d'un Dieu humilié, ces idées de la vraie grandeur que nous fournit la raison, est-ce d'après ces principes cependant qu'en juge le monde, est-ce pour les vertus, les services et les talents qu'il réserve son ad- Uiiration et ses hommages ? Les talents, il leur applaudit quelquefois, mais ]>1 us souvent il leur porte envie. Les sei vices, il en sent un moment le prix et bieniôl il se

llAr>;E POUR LE MONDE. ÎQQ

hàle de les oublier. Les veiuis, il leur pioclii:;ue par vanité de stériles ktuanges, et par indifférence il les laisse languir dans l'ohscLirité et la détresse. Quelle csl donc tnfin cette grandeur que le monde vante, à laquelle il prodigue son encens et (ju'il présente comme une amorce à des hommes imprudents et crédules ? C'est une grandeur (enfants du siècle, laissez nous publier dans la liberté de notre ministère ce que le monde révèle si souvent lui-même dans la bonne foi de sa lassitude , de ses mécomptes et de ses dépits), c'est iiue grandeur qui n'a d'autres litres aux hommages du vulgaire, que la magnificence de ses palais, le luxe de ses tabjes , l'abondance de son 01'. Voilà les objets de l'estime et des applaudissements du monde. Ce n'est pas le grande c'est sou or que le moude admire, c'est devant son or qu'il se courbe, c'est à son or qu'il offre une servile adulalion. C'est une grandeur qui tient si peu à celui qui la possède, qu'un caprice de la fortune peut l'en dépouiller comme d'un vêtement et le laisser seul avec sa bassesse et sa misère. Ah ! je comprends maintenant pourquoi l'Esprit - Saint appelle insensés ceux qui s'obstinent à poursuivre ces vaines

200 JV"^ DIMANCm-: DE l'avf.jST.

chimères. Je compreuds pourquoi le Prophèle compare la gloire et les grandeurs du siècle à la fleur des champs, que le même Jour voit naître et se flétrir. Mais je comprends surtout avec saint Ambroise pourquoi Joseph vit dans un songe sa grandeur future, pourquoi ce fut un songe qui fît eonnoître à Esther son élévation et à Gédéou sa victoire ; enfin , pourquoi ce fut dans un songe que Dieu fit voir à Daniel les royaumes les plus florissants et les plus puissants empires. Ah ! dit le saint docteur, c'est que tout cet éclat et tout cet appareil ne sont qu'un songe et qu'une ombre de la grandeur^ et non pas une grandeur réelle: Somnium est, non veritas. C'est que ces hommes dont la grandeur repose siu- leurs richesses, peuvent s'évedler à tout instant , .surpris d'avoir laissé la grandeur s'échapper de leurs mains avec leuis trésors : JJoimieriiJLt somnium suum tt nihil inpenerunt om nés viri dwitiarum, in manihus suis. C'est que ce fantôme de gloire, Dieu peut d'un souffle le dissiper, comme le réveil dissipe les vaines illusions de la nuit; Velut, somnium surgentiunif Domine, imaginent ipsonun ad nihilum rédiges. C'csl qu'enfin , comme dans la vision du Prouhclc, la f ierie détachée

HAINE POl'R LE tîCNbË. Sof

de la montagne peut renverser et réduire en poudre le colosse le plus haut de la puissance et de l'orgueil, ylbscissus est lapis de monte sine manibiLS et percussit statuarn. Mais le monde peul-êlre ne parol'.ioil digne que de pitié s'il se bornoit à déguiser sous un front serein les chagrins qui le dévorent , et sa misère sous les dehors de la grandeur j ce qui le rond plus vil , ce qui méiite un plus profond mépris, c'est que pour mieus séduire ceux qu'il veut engager dans ses pièges il cache sco vices sous le masque de la vertu. Je le sais , en parlant des fausses vertus du monde il faut user de circonspection et de prudence j et quoique l'Apôlre nous déclare que le monde est enfoncé tout entier dans le crime, mundus totus in maligno positus est, pour attaquer ses vices et démasquer ses vertus notre ministère lui-même a besoin de descendre a des ménagements, afin que sans contredire la vérité, il puisse du moins ne pas effaroucher la foiblesse. On nous parle tant de vertus humaines, on se plaii tant à séparer la morale de la religion, depuis longtemps onaime tantà redire qu'on peut avoir le malheur de n'être pas chrétien et cependant êtresolidementverlueux,qu'ilfautbien,

2U2 IV^ DIxMANCHE DE l'aVENT.

non pas désavouer les principes contraires, mais ne pas en presser l'application, et se ménagera soi-même la consolante espérance que ceux dont on déplore l'incréduliié possèdent peut-être en effet des vertus qui leur obtiendront le retour de cette foi précieuse qu'ils ont laissé s'échapper et dont ils méconnoissent encore le véritable prix. Mais si, abandonnant à la bonté divine ceux que des rapports plus fréquents on plus intimes ont placé près de nos regards, nous examinons en général quelles sont enfin ces vertus que le monde célèbre , et qu'il oppose avec tant d'assurance aux reproches de dépravation et de débordement par lesquels nous voudrions le flétrir, qu'y verrons-nous que des vertus fardées qui empruntent des couleurs séduisantes pour mieux dissimuler la honte de leur origine, mais auxquelles l'ignorance ou la légèreté peuvent seules donner le nom de vertus. Appellerons- no us une vertu cette politesse si vantée dent tout le mérite se borne à avoir pour des amis et pour des ennemis un même front et un même langage ? Appellerons-nous une vertu cet art de dissimuler dont on fait l'apprentissage dans le monde et qui enseigne à prodiguer le miel des paroles douces et pleines d'affection

U,\i:;t PcUR LE MONDE. 2o3

qnaud le cœur est rongé par le fiel de la haine, ou à [)réscnler nue luaiii bienveillante à celui dont tout bas ou jure la ruiue r Appellerons-nous une venu cette facilité à se répandre en protestations d'attachement qui écliappenl à la bouche sans que le cœur y prenne aucune part, et dont la folle exaijération accuse toute seule la fausseté ? Si ce ^:)nt là les vertus que le monde estime, qu'il préconise donc aussi l'imposture et la dissimulation qui leur servent de fondement, et qu'il couvre de ses mépris et abandonne à leur simplicité ceux qui prisent encore la droiture et la candeur. Mais non, il est, dites-vous, il est encore dans le monde des vertus digues de ce nom. Ces hommes si frivoles dans leurs goùls , et si mobiles dans leurs caprices, connoissent le prix de l'amitié et l'honorent par une inviolable constance 3 quoique légers dans leurs discours , ils sont esclaves de leur parole; quoique amis de la dépense, ils sont d'une probité que l'ombre même de l'injustice épouvante; quoiqu'ardenis enfin pour le plaisir, ils savent s'attendrir sur l'infortune et connoissent la douceur de répandre des larmes. Nous pourrions en porter le même jugement si nous voulions nous arrêter à de

trompeuses apparences ; mais de'chirous ïe Toile et sachons enfin quel en est le véritable principe , ou plutôt écoutons le monde lui-même trahir ses partisans, et nous découvrir la honte de leurs vertus. Il nous apprendra que cette amitié si vantée n'a d'antre lien que la vanité ou l'ambition, que cette fidélité à ses engagements ne se soutient que pouf en tirer des applaudissements et s'assurer une réputation fastueuse de délicatesse et de loyauté : que cette probité si scrupulevise dans de petits intéiêts ne s'eft'arouche pas toujours des grandes injustices, et que cette humanité enfin qui compatit au malheur dans des discours si éloqitents n'en laisse pas moins des créanciers dans la détresse , et des ouvriers sans salaire. Ainsi tout dans le monde n'est que fausseté, mensonge , hypocrisie ; il veut nous éblouir par sa grandeur, il nous parle de ses joies et ne dit rien de ses dégoûts et de ses remords j il étale ses vertus, elles sont le vernis d'une corruption profonde.

Mais allons plus loinj et peu content de feconnoître que l'homme sage doit mépriser le monde, apprenons encore qu'un chré* lien doit le haïr.

Page 1