‹ Œuvres de M. Borderies, évêque de VersaillesChapitre 24 sur 57 · HAINE POUR LE MONDE. 2I · texte numérisé non relu

HAINE POUR LE MONDE. 2I

qui vous abaudonnoit lui-même le premier; cies-vous pauvre, l'intérêt suffii pour expliquer voire langage pieux et vos austères dehors j éies-vous riche, vous cachez sous ce grand extérieur de réforme, que sais- je, votre singularité, et peut-être votre misanlhro])ie. N'avez-vous reçu en partage que des talents ordinaires, voire esprit est trop foible pour briser le joug de la superstition j est-on forcé d'admirer la hauteur de voire génie , et la noble vigueur de vos écrits , un orgueil raffiné et le désir de vous faire un nom à tout prix ont pu seuls vous déterminer à quiiier la route battue. C'est ainsi que le monde voudroit avilir le maîlre, en rabaissant le disciple , et ravir à Jésus-Chrisl sa gloire, en calomniant ceux qui sont encore fidèles à ses lois.

Disciple de Jésus - Christ, ne paroissez pas dans le monde. Eh! que peut-il avoir de commun avec vous? Il ne parle pas votre langue, et vous n'entendriez pas la sienne j ses maximes sont en guerre ouverte avec les saintes maximes de Jésus-Christ. Car nous ne sommes plus à ces temps où le monde , déguisant ses vices sous d'honorables couleurs, savoil emprunter le langage de la «lécence, ei, par son hypocrisie même, rcn-

2i8 IV* DIMANCHE DE l'aVENT.

doit encore quelque hommage à la venu.

Le momie laisse mainlenant au vulgaire ces timides précautions, et ne s'inquiète plus de celer sa malice. Tous nos devoirs, en effet , se rapportent à Dieu , au prochain et à nous-mêmes. Or, sur ces grandes obligations, quel est le code du monde, quelles sont ses maximes? Dédaigner la Relii^ion , blasphémer ses mystères, fouler aux pieds ses commandements, calomnier ses ministres, couvrir ses disciples d'opprobre j sur nos devoirs envers Dieu , voilà les maxinics du monde. Ne vivre que pour soi, mépriser les rapports les plus doux de la nature, en oublier les lois les plus sacrées, violer sans pudeur la foi conjugale , se jouer de la sainteté du serment, commettre sans remords une bassesse si elle doit être ignorée, et un crime s'il doit être heureux; sur nos devoirs envers le prochain, voilà les maximes du monde. Ne connoître de plaisirs que les plaisirs des sens, consumer ses beaux jours dans de honleux excès, abuser de la prospérité avec insolence, et se soustraire aux maux de l'adversité par la lâcheté d'une mort volontaire; sur nos devoirs envers nous-mêmes, voilà les maximes du monde.

Mais le monde, dites-vous, dont vous

IlAlNE POUR LE MONDE. 219

fiéquenlez les assemblées, et dont vous partagez les fêtes, ne mérite pas d'être peint sous ces traits si odieux, et jamais de telles maximes n'ont réglé sa conduite ni souillé ses discours. S'il néglige les lois de la Religion, il honore du moins ceux qui lui soni fidèles, il respecie les mœurs, observe les bienséances, flétrit de son mépris l'homme qui s'avilit , et poursuit de sa haine le crime, fùt-il couronné par le succès. N'essayons pas de détruire vos préveniions, ni de contester à ce monde dont vous avez fait choix, ses glorieux et rares privilèges. Mais, tel qu'il vous plaît de nous le peindre, ce monde n'est-il pas cependant encore l'ennemi des maximes de Jésus-Christ? El d'abord, ces principes de tolérance pour la Religion, dont vous voulez lui faire honneur, ne sont-ils pas une secrète mais véritable persécution contre elle? N'est-ce pas tenter sans cesse votre fidélité que de paroître ne la supporter que par égard et par condescendance, et suffit-il enfin, pour être en paix avec Jésus- Christ, de ne pas lui déclarer la guerre? Q^iii non est mecum contra me est. Celui qui n'est pas avec moi est contre moi; et cet oracle seul montre assez qu'en vivant au milieu de ce monde indifférent pour Jésus-

2 20 IV* DIMANCHE DE l'avENT.

Christ j vous vivez au milieu de seseunemis. Mais allons plus loin , et comparons les maximes de l'Evangile avec les maximes de ce monde dont vous nous vantez la sagesse et la modération. Que dit l'Evangile ? que nous devons à Dieu tout notre cœur, et que notre vie enlièie doit être consacrée à son amour. Que dit ce monde? qu'il est des \>enchanls dont Dieu ne sauroit nous punir; que [)Our être sensible, on n'est pas toujours criminel; que la jeunesse est la saison des plaisirs, l'âge mùr le temps de la Ibrtune, Ji! vieillesse celui du repos. Que dit l'Evangile ? Que nous devons aimer le prochain comme nous-mêmes, chérir nos ennemis, souffrir leurs injustices. Que dit ce monde? Qu'avant tout il faut songer à nos intérêts, que la modération est pour les esprits vulgaires, et la patience pour les foiblesj qu'une ame élevée ne sait pas supporter un outrage j qu'endurer un affront, c'est en appeler de nouveaux. Que dit l'Evangile ? Que nous sommes ici-bas comme des étrangers, que la terre est un lieu d'exil , que le ciel est notre patrie. Que dit ce monde ? Qu'il faut faire fortune , songer à un établissement, s'assurer une existence indépendante. Enfin, si l'Evangile proscrit la volupté, ce monde

HAINE POrR LE MONDE. 22 1

l'encourage et renflamme j si run cxalle les biens célestes, l'autre n'csiime que des trésors périssables. Si le premier relève les dons de la grâce, le second ne célèbre que les avantages naturels. Enfin, si TEvaugile veut nous mettre en garde contre la séduction de l'exemple, le monde nous pousse dans la roule spacieuse et fréquentée qui conduit à la mort.

Mais surtout que dit l'Evangile, et que dit le monde, sur le déiacliemeu'., sur l'abnégation , sur cette vie pénitente et mortifiée qui doit être la vie du chrétien? Que dit le monde de cette vie crucifiée que nous recommandentsi puissamment les leçons et les exemples du fils de Dieu? Ah! chrétiens, c'est ici que je voudrois obtenir pour vous et pour moi ces larmes amères que l'Apôtre versoit autrefois à la pensée des chrétiens qui haïssent la croix de Jésus-Christ : fleiis dico inimicos crucis Christi. Oui, la croix de Jésus-Christ est pour le monde un objet de haine et d'horreur ; elle prêche des vérités trop rebutantes et trop sévères, pour que le monde puisse soutenir son langage. Dans l'anéantissement d'un Dieu humilié jusqu'à souffrir un supplice infâme, le monde liroit la condamnation de son orgueil

2 2 2 IV^ DIMANCHE DE l'aVENT.

Cl Je son arrogance; dans l'obéissance d'un J)ieu endurant sans se plaindre les plus cruels lourmenis , le monde liroil la condamnation des murmures dont tant de fois il outrage la Providence; et dans les plaies d'un Dieu meurtri pournos péchés, le monde liroil la condamnation de sa mollesse et de sa sensualité. Ah! je ne suis plus surpris si les heureux du siècle ont l)anni de leurs palais ce signe de notre salut , et si au lieu de l'image d'un Dieu crucifié dont leurs ancêtres aimoieni à les embellir, l'œil n'y rencontre plus que des peintures lascives, dont la licence étonne le front le moins novice. Que feroitle signe de la croix dans leurs salles d'assemblée, sinon condamner la honte et quelquefois le crime de leurs indignes passe-temps? Pourroient-ils se livrer à la mollesse et au désœuvrement, sous les yeux d'un Dieu terminant sur la croix une vie assujélie aux plus pénibles travaux; s'égayer par de cruelles médisances, au mépris d'un Dieu priant sur la croix poui- ses ennemis; étaler avec fierté de coupables ajustements, en présence d'un Dieu expiant sur la croix par une mort ignominieuse leurs vanités et leur immodestie? Je ne m'étonne pas si l'artisan et le pauvre lui-même ne veulent plus que

Page 1