SUR ENTRE LES PRETRES
La loi que Jésus-Christ a donnée à la lerre est une loi de charité , de bienveillance et de support; non-seulement elle appaise les ressentiments, étouffe les haines, éteint les vengeances, mais elle arrache encore du cœur de l'homme jusqu'aux germes les plus foibles et les plus inaperçus de l'aigreur et de la malignité. Elle prend sous, sa défense toutes les misères à la fois, ei elle ne permet lù les dédains pour la faihlesse, ni les dérisions pour les travers, ni, sans \me autorité spéciale, pour les égarements mêmes, l'indignation et les censures. Mais c'est surtout entre ses propres nunistres que la Religion veut faire régner cet esprit de douceur, de bénignité, de condescendance; c'est à ses ministres qu'elle recommande de se prévenir par des lémoi-
3o8 SUR l'indulgence mutuelle I
gnages i;éciproques d'estime , d'afîection et d'honneur, et quand, suivant la prédiction de leur divin Maître, ils ne doivent attendre des enfants du siècle que les mépris et ] les outrages, elle veut que du moins ilsi trouvent leur consolation et leur appui i dans leurs sentiments mutuels et dans les doux liens d'une charité fraternelle. Ce-[ pendant. Messieurs, n'avez-vous pas eu plus d'une fois à gémi r en voyant mise en oubli une i loi qui doit être si chère aux ministres d'un i Dieu doux et humble de cœur? N'avez-vous; pas rencontré de ces hommes qui, sans,! égard pour le caractère sacré dont ils sont revêtus, l'outragent dans leurs frères en poursuivant sans pitié leurs imperfections/ ou leurs écarts par des railleries ou du inépris? Malignité sans excuse, aigreur coupable entre les prêtres sur laquelle la piété verse si souvent des larmes ! Donnons quelques réflexions à ce sujet important et pénétrons-nous de la nécessité de cette indulgence mutuelle à laquelle nous rappellent également le sentiment de la justice et celui de la foi.
Je me garde bien de supposer, Messieurs, que le cœur d'unprêtre puisse jamais s'ouvrir à l'horrible passion de la haine, ni que des
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lèvres tant de fois arrosées du sang de J.»C. en distillent jamais le poison; mais je parle i'un prêtre qui, sans autre^causequesa malignité, sans autre but que celui de la 'satisfaire , tient ouvert sur la conduite de jses confrères un œil plein de rigueur, prétend les suivre dans leurs écarts, les surprendre dans leurs foiblesses, démêler les ressorts cachés que font mouvoir leurs passions, leur caractère, ou leur humeur, et se plaît à répandre chaque jour aulehors les fruits amers de ses observations et de sa déplorable sagacité. Or, le sentiment de la justice seul ne devroit-il pas suffire pour arracher de son cœur ce levain d'aigreur et de malice ei lui inspirer pour leurs défauts ou leurs égarements même la commisération ri l'indulgence ? Car je vois ici vin tribimal, un juge, des accusés, j'enhiends prononcer une sentence j mais où a|^ lia justice qui a dressé ce tribunal, qui a •nommé ce juge, qui a cité ces accusés, qui a • atifié cet arrêt r^ Ce tribunal est-il établi, comme par l'Esprit-Saint, >»ur la sagesse et l'équité ? est-ce la clémence qui lui sert l'appui ? Justitia et judicium prœparatio II wdis ejus , fîrmahltur; clernentia throtius ejus, ^ N^on, Messieurs, c'est sur les plus fragiles ou
3lo SUR l'indulgence MUTl)£LLË
les plus méprisables sou liensquc ce tribunal repose j c'est la légèreté , c'est le caprice, c'est le dédain, c'est ranlipathie qui lui servent de fondement. Que l'on voie les mondains ennemis du nom de Jésus-Christ en citer à leur jugement les ministres, les poursuivre par d'odieuses accusations , suspecter leur zèle, dénaturer leurs intentions , travestir leurs discours, triompher de leurs imprudences, calomnier leurs vertus; c'est une destinée qui n'a pas de quoi les surprendre, et leur divin Maître les a depuis long-temps préparés par avance aux injustices du monde, à ses dédains et à ses outrages. Mais que ce soit au milieu iiième du sanctuaire, par les mains de ses propres frères qu'un prèlre voie dresser le tribunal où l'on va traîner ses talents pour les i'abaisser, ses services pour les flétrir, sa régularité poui- la rendre suspecte , ses fautes entiii%t peut-être ses égarements pour en réveiller le souvenir et en peipéiuer la honte, est-ce de là que la justice fesa Jamais entendre ses oracles ?
Quel est ce juge? est-ce un des princes delà maison de Dieu , chargé de veiller sur le sanctuaire , <\\mi maintenir la dignité , de repousser sans relâche tout ce qui pourrait en compromettre l'honneur? Ah ! ne crai-
ENTRE LES PRETRES. 3ll
liez point de ceux qui par amour pour l'E-r
lise ontoousrnli, dans les jours de son ad-
?rsiié, ù se courber sous ce pesant lardeau j
e craignez ni la nialiguilé des ceusures, ni
amerlume des reproches. Ils sont juges,
est vrai, mais ils sont pères, et leur c(eur
1 milieu des plus justes sujets de plainttî
1 conserve toujours les sentiments, comme
ur bouche toujours eu sait employer le
ngage. Mais ici c'est un frère qui censure
lU frère, un égal qui veut rabaisser son
al. Peut-être un inférieur placé dans les
ruiers rangs de la sauile milice et (pii par
discours niépnsauiî» oumalius, se \enge
inc supéiiorité ({Ui l'importune et se con-
e de son <j)bscuii té. Est-ce un die ces prêtres,
rnemenl et la consolation de l'Eglise,
'un /.èle J)rùlant dévore, qui (Consument
ir vie à d'infatigables travaux et consacrent
i Religion d'honorables et rares talens ?
î de tels prêtres s'affligent des maux du
icluaire, pleurent siu- ses scandales, mais
)renncut que Dieu pour confident de leurs
ileurs. Mais ici c'est un prêtre qui remplit,
ît vrai tous les devoirs dont l'intérêt ou la
•.essité lui font une loi rigoureuse, mais
échappeà tout travad pénible, reporte sur
frères les plus lourds fardeaux, déguise
3l2 SLR L'lNDULGE^CE MUTUELLE
SOUS un silence prudent le secret de sa médiocrité et n'en est que plus inexorable pour reprendre dans des confrères laborieux et pleins d'ardeur, des imperfections ou des fautes dont sa lâclie inutilité n'a jamais à redouter le péril, c'est lui qui condamnera sans pitié des entreprises que n'a pas couronnées le succès, des écrits el des discours pieux, où le goût peut trouver à reprendre, un zèle que la sagesse ne guide pas toujours, des faiblesses, enfin, inséparables d'une nature dont il faut bien que lu piété sacerdotale elle-même consente à reconnoître la fragilité.
Est-ce nu prèt»<; qvu pvussc sans confusion ouvrir à tous les regards l'bistoire de sa vie, dont l'enfance, comme celle de Samuel, fut protégée à l'ombre du sanctuaire, dont la jeunesse, comme celle de David, Terrassa les ours ei les bons, c'est-à-dire les ennemis de sa foi et de son innocence; enfin, qui relève, comme Onias, la dignité sacerdotale par la gravité de sa conduite, la sagesse de ses discours, l'éclat de ses vertus:' Ah, Messieurs! cet homme si sévère pour ses frères eut peut-être plus d'une fois besoin lui-même d'indulgence j cet homme, qui éclate contre leurs défauts avec tant d'in-
ENTRE LES PRETRES. 3l3
digoalion, qni iraile leurs imperfections les plus excusables avec tant de mépris et de hauteur, ne doit peut-être la sévérité de son langage qu'aux précautions dont il enveloppa SCS faiblesses , et seroil couvert de rougeur s'il échappait un seul mol à l'indiscrétion, ou à l'imprudencej ainsi, c'est lui, si souvent infirme, qui ne veut pas compatir à l'infirmité; c'est lui dont les services, les talents aussi bien que les vertus, portent l'empreinte d'une médiocrité constante , c'est lui qni^ quand il s'agit de ses frères, ne peut plus souffrir la tache la plus légère. Il lui faut dans la conduite, la perfection j dans les ouvrages , le génie : dans le zèle , l'héroïsme. Enfin , c'est lui qui peut-être compte dans sa vie certaines époques pleines de honte, certaines chutes qu'il a fallu effacer par les larmes d\i plus amer repentir, et qui prenant un soin coupable d'étudier l'histoire de ses frères, en révèle les circonstances les plus inconnues , en parcourt les plus affligeants détails, et fait gloire du privilège de ses impitoyables souvenirs.
Quel aveuglement et quelle injustice î H sait qu'il est rempli d'imperfections et do misères j ne s'est-il pas dépouillé du droit de les condamner dans ses frèresPIl se plaint
3i4- s^ii l'indulgence mutuelle
de leur caractère 5 ne faut-il pas supporter le sien? De la bizarrerie cle leur humeur, n'at-ii pas ses caprices et ses inexplicables variations? De leurs vivacités e t de leurs brusqueries; u'a-t-il pas ses violences et ses emportements? Qui sait d'ailleurs si la passion ou le préjugé n'obscurcissent pas son jugement ou ne lui montrent pas sous des traiis odieux des qualités qui méritent son estime, ou des vertus qu'il devrait imiter , et s'il ne donne pas le nom de lâcheté à la prudence, d'obstination à la fermeté, de scrupule à l'exactitude, de bassesse à l'hamiliiéPNon, Messieurs, un prélrene peut, sans blesser la justice, oublier une charitable indulgence à l'égard de ceux que la religion a honorés comme lui du plus auguste caractère^ pour s'en convaincre, il n'a qu'à rentrer dans son cœur , en observer les penchants et enétudier les tbiblesses; c'est à lui que l'Eprit-Saint dira plus fortement qu'aux en* fauts du siècle : Ne touchez pas à ceux que je me suis consacrés , et n'attaquez pas dans Yos mépris des hommes que j'ai chargés de publier mes oracles. Nolite tangere christos ineos et in prophetis meis nolite nialignari. Maisc'est surtout,Messieurs, quand nous:
nous pénétrons des pensées de la foi, que
ERTRE LES PllÈTRES. 3l5
nous sentons vivement quelle est cette indulgence mutuelle dont les prêtres doivent se Elire une loi. En effet, quelques imperfections que nous puissions remarquer, dans ceux que Jésus-Christaassociéscommenous aux augustes fonctions de son sacerdoce, toutefois le caractère sacré dont ils sont honorés, la fragilité qui même pour les anges de la terre est l'inévitable apanage des enfants d'Adam, enfin les étroits rapports qu'établissent entre eux et nous, même nature , m^es devoirs , même espérance , tels sont aux yeux de la ioi les titres qui doivent leur assurer de notre pari support et bienveillance, c'est-à-dire qu'ils sont prêtres et nous devons les respecter, ils sont hommes et nou6 devons les plaindre.
Ds sont prêtres. Non , m la volonté de l'homme, ni sa corruption même ne peuvent effacer ce sacré caractère, et si les imperfections et les fragilités en affoiblissent l'éclat, la foi ne lui conserve pas moins tous ses droits à notre vénération et à nos hommages. Hélas! où en serious-uons s'il suffisoit à un prêtve d'être foible pour être dégradé ? Oui, cet homme dont le caractère vous éprouve, dont la tiédeur vous fait
3i6 SUR l'iî^dulgence mutuelle
gémir , dont la légèreté vous scandalise , dont i'oîg vieil vous révolte, cet homme est préire comme vous, comme vous Tàmbassadeur de Jésus -Christ, l'inierprèle de ses oracles, le dépositaire de sa puissance; eice souvenir .sevd devroit, quelque justes que soien! vos plaintes, adoucir votre aigreur, modérer volie indignation, mêler enfin aux emporlemenls même de votre zèle, je ne sais quoi de circonspect et de respectueux que commandent une dignité si vénérable et de SI glorieux privilèges. Mais non , nous nous le rappelons peut-être tant que nous Je voyons dans le temple chantant les louanges de DJeu^ inouiaut au saint autel, distribîiantaux fidèles le pain de la sainte parole; et fasse le ciel que ces saintes fondions lui .soient toujours un rempart contre nos ressentiments et nos censures! D'ailleurs, à peine csl-il rendu au commerce de la vie, que rhoniiiic dt; Dieu n'est plus pour nous qu'un liomnie ordinaiie, que nous traitons sans égard, que nous condamnons sans méïiageraeni, que nous déchirons sans pitié.^ Sout-ce là les leçons de la foi j est-ce sur ces principes que nous dirigeens les âmes confiées à notre sollicitvtdc ? JSon, nous leur ijpprenons à respecter ceux que la Provi-
EWTRE LES PRETRES. 817
dence arevélus de puissance el d'honneur^ à les révérer comme les iraag(îs de Dieu même , à mesurer la gravi lé de l'offense sur la grandeur de celui qu'ils oni offensé. Nous disons à uu fils, c'est voire père ; à un serviieur, c'est voire maîlrej à un sujei, c'est voire roi j appliquons^uous la même loi , et si jamais les loris d'un collègue dans le sacerdoce , ses inconséquences ou ses iravers soulevoicnl dans noire àme l'iudignalion, le dégoût, le mépris, disons-nous : Il ee' prêtre ! et ce mot seul apaisera tous les resseniimenls , vaincra toutes les répugnances, fera taire tous les dépits.
Oni, Messieurs, il est prêtre, et il faut le respecter; mais il est homme aussi, et il faut le plaindre.
Que notre condition seroit digne d'envie si la \ocalion qui nous sépare des enfants du siècle nous séparoit désormais de leurs illusions et de leurs erreurs! Si notre dignité , qui nous rend redoutables aux démons, nous metloit nous-mêmes pour jamais à l'abri de leurs atteintes ! Si, comme Moïse , une fois appelés , jamais nous ne tournions nos regards vers la terre d'Egypte, ou si, comme les apôtres, nous abandonnions sans retour nos barques et
3i8 SUR l'indulgence mutuelle
nos filets! Mais , hélas ! nous sommes avertis chaque jour de nos périls et de notre foiblesse; chaque jour nous reconnoissons que si Dieu nous a confié les richesses de sa puissance et de son amour , nous portons ce trésor dans des vases fragiles 5 qu'il nous faut aussi lutter sans relâche contre la chair et le sang, combattre les puissances invisibles, châtier un corps rebelle j et souvent la même bouche qui a reproché aux pécheurs leurs égarements cî fait descendre le repentir dans leur cœur , est forcée de s'ouvrir pour nous-mêmes aux plus humiliants aveux, et d'implorer pour nous à notre tour grâce et miséricorde. Tels sont , Messieurs , nos gémivssements à la vue de nos fragilités 'f c'est ainsi que , dans nos chutes mêmes, la convicliou de notre misère prévient l'excès de la tristesse et de l'abattement, et ranime notre courage. Nous sommes si habiles à trouver des prétextes pour excuser nos défauts à nos propres yeuxj nous faisons valoir la force des circonstances, la violence de la situation, la vivacité du caractère, l'entraînement de la nature; ces excuses, qui nous paroissent si solides pour affoiblir nos torts , n'ont-
ENTRE LES PRÊTRES. Sig
elles plus de force qnaDd il s'agil de notre frère, et ne saurions-nous trouver pour lui cette indulgence si facile et cette commisération si tendre ? L'habiiude , à nous entendre, est plus forte que nos résolutions? est-il plus facile pour lui de se soustraire à son empire ? Nous ne saurions arracher de notre cœur nos préventions et nos antipathies j avons-nous le droit d'es-iger de lui plus de succès ou de courage f Nous espérons que la grâce , nos efforts et le temps triompheront enfin de nos penchants, de notre humeur , de notre caractère ; ces miracles ne seront-ils réservés que pour nous, et refuserons-nous à notre frère de concevoir pour lui les mêmes espérances ? Hélas î ces bizarreries, ces négligences , ces écarts contre lesquels vous montrez un zèle si ardent et faites entendre des plaintes si vives, il les condamne peutêtre avec plus de rigueur que vous, il en gémit avec plus d'amertume. Pensez-vous qu'il paie si souvent au Seigneur le tribut accoutumé de ses prières sans avoir, comme le Prophète, sans cesse présent à sa pensée le souvenir de ses foiblesses , qu'il monte si souvent au saint autel sans demander que le feu de la charité qui en consume
320 sua l'indulgence mutuelle
la victime purifie aussi son cœur de son ardeur trop vive, de ses goûts trop frivoles, peut- cire de sou attache au siècle, du désir de la gloire , de la soif des honneurs? Qu'il parle si souvent aux âmes que Dieu lui confie, de la patience dans les humiliations, de la réslgnalion dans les peines, sans gémir de voir que sa vivaciié présenie chaque jour entre ses leçons et sa conduite une déplorable contradiction? Cependant Dieu le supporte avec longanimité, que dis-je , il lui pardonne; serez- vous le seul inflexible, ci vos rigueurs découragerontelles un prêtre imparfait, mais animé des plus généreux désirs, quand la douleur qu'il éprouve, en se voyant si foible, devroit trouver son adoucissement dans votre support et dans votre indulgence ?
Ah! Messieurs , cette indulgence mutuelle, notre Maître nous en a fait la loi, et notre cœur ne peut se rappeler le moment où Jésus-Christ nous a donné ce précepte sans éprouver le plus vif attendrissement j oui, c'est à sa dernière cène, et quand, près de mourir, il oublioit ses intérêts pour ne songer qu'aux noires , c'est après nous avoir confié la plus incroyable puissance, c'est à cette dernière heure si
ENTRE LES PnÊXRLS. 32 1
chêre au souvenir d'un prcue, que Jésus- Christ qui, duraol sa vie mortelle, avoit tant de fois publié la loi de la charité, voulut en intimer à ses prêtres luie obligation plus expresse encore. Les apôtres, c'est-à-dire les premiers prêtres, éloieni seuls avec lui; il leur disoit ses derniers secrets; et c'est dans ce dernier épanchement de sa divine amitié que, prévoyant les maux qui atiendoient des amis si chers , les outrages, les persécutions, les supplices que leur réservoit le monde, il veut qu'ils trouvent leur consolation et leur force dans les liens d'une vive et indissoluble charité : mon précepte c'est que vous vous aimiez les uns les autres ; si vous l'observez , vous serez mes amis. Hoc est prceceptum meum ut diligatis inpîceni / coj amici msi estis ùfece-' ritis quce ego prœcipio cfobis.