CHAPITRE X
DES ETUDES
Une parole, nous disent les traditions les plus respectables, lira l'univers du néant, et la parole encore fait sortir l'homme intelligent du néant de l'ignorance. L'art de parler et de bien parler, ars benè dicendi, qui comprend les humanités et la rhétorique, précède même l'art de penser ou la logique, si même il y a un autre art de penser que celui de parler, puisque {'homme ne reçoit aucune connaissance positive que sous les formes du langage, et par le ministère de la parole, et que. dans le développement de ses facultés intellectuelles, il est nécessaire que l'expression vienne chercher l'idée pour la présenter à son esprit, comme il est nécessaire que la lumière vienne frapper les corps pour les représenter à ses yeux.
L'homme ne pense donc pas plus sans expressions, même avec l'esprit le plus prompt, qu'il ne voit sans lumière, même avec les meilleurs yeux. « La faculté ' de penser, ou l'esprit. » est la faculté d'attacher des pensées aux mots, et la faculté » de parler est la faculté d'attacher des mots aux pensées, » qualités dont la dernière tient à l'homme physique et à la » flexibilité des organes, et c'est ce qui fait qu'elle est plus d commune que l'autre, et qu'on voit plus de gens qui par- » lent facilement que de gens qui pensent très-juste. Ainsi » un enfant qui fait un thème a des idées dont il cherche les
' Voyez la Dissertation sur les idées, à la fin de la première Partie.
DES ETUDES
)> mots, et celui qui fait une version a des mots dont il cherche » les idées. Le premier va de l'idée connue au mot inconnu, » le second du mot connu à l'idée inconnue; aussi l'enfant » qui trouve dans son thème le mot ravager a une idée en » français dont il cherche l'expression latine, et le diction- » naire français-latin lui indique populari. Celui qui, dans sa » version, trouve le mot parère, a un mot latin sans idée, ou » plutôt un son, et le dictionnaire latin-français qu'il consulte » lui donne obéir pour l'idée qu'il cherchait, et qui correspond » à ce son; en sorte que les dictionnaires sont tantôt des re- » cueils de mots, et tantôt des recueils d'idées. Ce double » exercice est également utile à l'acquisition des mots et au » développement des idées, motif pour lequel il était pratiqué •» dans l'ancien système d'éducation , et qu'il ne peut être » remplacé par aucun autre. L'enfant qui annonce le plus » d'esprit, c'est-à-dire de facilité à développer ses idées et à » saisir leurs rapports, doit donc réussir dans la version mieux » que dans le thème, et c'est aussi ce qui arrive presque tou- » jours. » En même temps que l'exercice dont nous venons de parler ouvre l'esprit de l'enfant, il fortifie sa mémoire par l'habitude de retenir, il étend son imagination par la nécessité de composer, il forme même son jugement, lui présentant sans cesse des objets à comparer; et l'on peut regarder comme une vérité démontrée dans la question qui nous occupe, que la basedel'éducation propre à ouvrir l'esprit de l'homme, en en exerçant toutes les facultés, est l'étude d'une langue étrangère. Or, la religion, la politique, la littérature , et même la philosophie, réclament la préférence en faveur de la langue latine, de la langue de Virgile, de Cicéron, de Tacite, de César, mère des vocabulaires de nos plus belles langues modernes, et particulièrement du vocabulaire français; langue parlée par le seul peuple de l'antiquité que ses monuments rendent contemporain des temps modernes, connue partout, usuelle dans quelques endroits, et qui, étant la langue de la religion, tend