DE LA RUSSIE
La Russie n'a pas marché du même pas que les autres nations dans la route des connaissances humaines. Elle était encore ensevelie dans les ténèbres de l'ignorance, que l'Europe brillait depuis longtemps de tout l'éclat que répandent sur les peuples la culture des beaux-arts, l'étude des sciences, et la politesse des manières.
Si le principe de cette différence dans les progrès des peuples modernes eût été dans la diversité des climats qu'ils habitent, le midi eût été toujours éclairé, et le nord ne le serait jamais; mais la cause en était accidentelle, et il n'est pas difficile de la découvrir.
Les lumières qui, dans le monde moderne, se sont répandues sur cette partie de l'Europe qu'on appelle latine ou romaine, pour la distinguer de la partie grecque, partaient de Rome chrétienne, et l'Europe en avait été éclairée successivement, et selon la distance à laquelle les Etats qui la composent se trouvaient du centre et du foyer, en quelque sorte, de la civilisation.
L'Italie, les Gaules, les Espagnes, l'Angleterre, la Germanie, la Pologne avaient été, l'une après l'autre, et à peu près dans l'ordre que je viens de les nommer, converties et éclairées. Ce n'est pas que, dès les premiers temps de l'Église, il n'y eût eu des chrétiens dans ces différents pays, et même dans d'autres bien plus éloignés; mais ces nations renouvelées par les inva-
sioos successives des peuples septentrionaux qui débordèrent sur l'empire romain vers le troisième siècle de l'ère chrétienne, ne passèrent en corps et avec leurs chefs, sous le joug de la foi, que postérieurement à cette mémorable époque de l'histoire du monde.
La Russie allait, à son tour, participer au bienfait du christianisme, et recevoir de Rome, avec les apôtres de l'Évangile, les propagateurs de la civilisation, lorsque les Grecs se séparèrent de l'Église romaine, et tombèrent dans le schisme qui dure encore. Ce fut à cette époque que les patriarches de Gonslanlinople envoyèrent quelques missionnaires en Russie, dont les habitants sont ou se croient Grecs d'origine, et qui d'ailleurs étaient plus voisins de la Grèce que de l'Italie, dans un temps où la terre était presque la seule voie de communication entre les peuples. Cent ans après, et vers la fin du dixième siècle, la nation russe fut convertie à la foi chrétienne, avec son chef Wolodimir, et l'église russe fondée par les soins du patriarche de Constantinople. Cette nouvelle église, enfantée au christianisme par une naissance illégitime, ne reçut qu'un faux jour qui servit à l'éclairer sur les absurdités de l'idolâtrie, plutôt qu'à lui donner la pleine intelligence des dogmes religieux, et qui la trompa même sur un des plus essentiels; je veux dire celui de l'unité de l'Église et de l'autorité du souverain pontife, seul rempart contre l'anarchie des opinions et les révoltes de l'hérésie.
Les Grecs, livrés depuis à de vaines disputes, et plus occupés à soutenir leur rébellion religieuse qu'à défendre leur indépendance politique, tombèrent à la fin sous la domination des Turcs. Ils firent une église séparée du reste des chrétiens; mais ils cessèrent de former un peuple, et furent confondus avec des barbares. « Seul peuple chrétien, dit la Théorie du Pouvoir, » asservi à des maîtres qui ne le soient pas, il porte la peine » de son schisme, moins par la rigueur de l'oppression que par » la honte de la servitude. »
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La Russie se trouva donc placée entre les deux grandes divisions du monde chrétien, les Latins et les Grecs, et fut étrangère aux uns et aux autres. Le schisme la séparait des Latins. Deux causes, outre son éloignement, l'isolaient aussi des Grecs : ceux-ci craignaient d'inspirer de l'ombrage à leurs nouveaux maîtres en communiquant avec elle, et l'établissement d'un patriarche particulier indépendant de celui de (kmstantinople rompit toute communication entre ces deux peuples.
La Russie tomba dans une ignorance profonde et de grossières superstitions. Elle conserva des vestiges d'idolâtrie avec le culte du christianisme, mêla les ténèbres du schisme aux lumières de la foi, et se composa ainsi une religion toute de mots, de cérémonies, de légendes et d'abstinences, qui est au véritable christianisme à peu près ce que le judaïsme des rabbins, suivi par les Juifs modernes, est au culte mosaïque. On ne peut assez le dire aux hommes d'Etat, les peuples sont toujours placés entre la superstition et la religion, comme entre la tyrannie et un gouvernement régulier. Ils deviennent crédules en cessant d être croyants, comme ils deviennent esclaves dès qu'ils cessent d'être sujets. Le christianisme travaille depuis sa naissance à déraciner les superstitions, mais lentement, mais avec ménagement pour la faiblesse des peuples, mais avec le temps enfin, qu'on peut appeler le premier ministre de la vérité. La philosophie moderne, au contraire, laisse au peuple ses superstitions en échange de l'autorité qu'elle prend sur lui, et elle souffre, même à Paris, qu'il coure publiquement aux diseurs de bonne aventure, pourvu qu'il n'aille pas au prône de son curé.
Je reviens à la Russie. Elle n'était, sous Louis XIV, d'aucun poids dans la balance de l'Europe, et n'était guère plus connue, même de ses voisins, que ne le sont aujourd'hui les Samoyèdes <'t les Tounguses. L'alliance d'un de nos premiers rois de la troisième race avec une princesse russe fut un phénomène re-
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marqué par tous les historiens, et dans ce temps d'entreprises chevaleresques, ce mariage, qui n'eut aucune influence sur les communications des deux peuples, ressemble tout à fait à une aventure.
Cependant la Russie renfermait les germes de toute perfection sociale dans les éléments de sa constitution religieuse et politique. C'était le levain qui devait faire fermenter la pâte, et ce grand corps où dormaient de si nombreux moyens de force* et de lumières, arrêté dans la route de la civilisation, n'attendait que cette voix puissante qui dit à une nation paralysée : Lèvttoi, et marche.
La Russie commença par deux hommes, Pierre l,r et Charles XII. La religion fonde les États, la conquête les étend, le commerce les polit, et trop souvent les corrompt; Pierre 1er, qui trouva dans les siens une religion établie, l'asservit au lieu de l'épurer, et lui ôta ainsi toute dignité à l'instant qu'il aurait fallu lui donner plus de force. Ses États n'étaient que trop étendus, Il commença l'éducation de son peuple comme nous commençons aujourd'hui celle de nos enfants, par les arts et le commerce, et il introduisit la corruption avant de former la raison.
Charlemagne avait fait une révolution chrétienne dans la Germanie idolâtre; Pierre Ier a plutôt fait une révolution philosophique dans la Russie chrétienne : il la polie par les arts plus encore qu'il ne l'a civilisée par les lois. De là le luxe et la politesse de la cour, les vices et la grossièreté du peuple, la corruption privée et publique, tous les désordres de la cupidité et de l'ambition; car l'histoire sévère ne manquera pas de remarquer que la Russie, depuis son entrée dans le monde, a entretenu l'Europe de soupçons de grands crimes, autant que de récits de grands exploits.
Trompé par la prospérité précaire et factice de la Hollande, et égaré par les conseils d'un Genevois, Pierre dirigea ses vues, ses courses, ses efforts en tout genre vers la puissance com-
SUR LETAT ACTUEL
merciale et maritime, et de là son apprentissage tant vanté du métier de constructeur. Il faisait, dans un sens opposé, la faute qu'avaient faite les rois d'Angleterre, qui s'obstinaient à vouloir s'établir en France, et prétendaient être, malgré la nature, une puissance conlinentale : système qui a duré jusqu'à Elisabeth, et que les Stuarts, à qui l'Angleterre doit tout ce qu'elle a acquis de puissance, changèrent pour le système maritime.
Ce système convenait si peu à la Russie, au moins a celle époque, qu'il est ce que les Russes, au milieu de leurs progrès en tout genre, ont le moins perfectionné; car leur marine est encore dans l'enfance, et leurs marins aux éléments1. Enfin. Charles XII força son rival à développer cette puissance militaire qui devait être si formidable à l'Europe, si funesle a la Suède, et révélant à cet empire le secret de sa force, le mit sur la voie de sa propre grandeur.
Pierre Ier, plus frappé, ce semble, de l'éclat des arts que de la gloire des armes, aurait peut-être mieux convenu à la Suède, qui avait besoin de reposer dans la paix ses forces épuisées par la guerre de trente ans; et Charles XII, avec son stoïcisme austère, et son amour effréné pour la gloire militaire, aurait, ce semble, mieux convenu à la Russie, et donné à cette masse inerte une impulsion plus puissante, et même une direction plus noble et plus morale.
Arrêtons-nous un moment devant ce Charles XII, comme on s'arrête devant ces pyramides du désert, dont l'œil étonné contemple les énormes proportions avant que la raison s< demande quelle est leur utililé. On aime à voir, dans cel homme extraordinaire, l'alliance si rare des vertus privées et des qualités héroïques, même avec cette exagération qui a fait de ce prince le phénomène des siècles civilisés. On admire, et
1 Depuis que ceci est écrit, la marine russe a fait d'immenses progrès.
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ce profond mépris dos voluptés et de la vie, et cette soif démesurée de la gloire, et cette extrême simplicité de mœurs, et cette étonnante intrépidité, et sa familiarité, sa bonté même envers les siens, et sa sévérité sur lui-même, et ces expéditions fabuleuses entreprises avec tant d'audace, et cette défaite de Pultawa soutenue avec tant de fermeté, et cette prison de Bender où il montra tant de hauteur, et ce roi qui commande le respect à des barbares, lorsqu'ils n'ont plus rien à en craindre, l'amour à ses sujets, lorsqu'ils ne peuvent plus rien en attendre, et, quoique absent, l'obéissance dans ces mêmes États où ses successeurs présents n'ont pas toujours pu l'obtenir; et à la vue de cette combinaison unique de qualités et d'événements, on est tenté d appliquer à ce prince ce mot du père Daniel, en parlant de notre saint Louis : « Un » des plus grands hommes et des plus singuliers qui aient été. »
Après cet exposé rapide des progrès de la Russie, il est temps d'examiner son état intérieur, et ses rapports avec le reste de l'Europe.
La Russie était, à sa naissance, entourée de voisins puissants, autant ou plus qu'elle, parce qu'ils étaient plus instruits, ou plus guerriers. Elle était balancée par la Suède, se défendait avec peine contre la Pologne, était inquiétée par les Tartares, quelquefois battue par les Turcs. A mesure qu'elle a pris des forces, son gouvernement, comme celui de Rome, habile à diviser, habile à combattre, a tout soumis autour de lui, tout envahi, ou tout contenu ; mais Rome ne trouva point de bornes à ses progrès, parce qu'elle attaqua toujours des peuples inférieurs à elle en moyens militaires et politiques, au lieu que la Russie, comme il arrive entre des peuples à peu près également avancés, a posé elle-même une limite à son agrandissement vers l'Europe, à l'instant où, par le partage de la Pologne, elle s'est trouvée en contact avec l'Autriche et la Prusse, aussi fortes que la Russie par leurs armées, plus fortes par leurs lumières.