‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 136 sur 144 · II · texte numérisé non relu

II

318 SUR l'état actuel

La Russie n'envahira pas sans doute la Suède ni le Danemarck, parce qu'elle a, sur ces deux États, les avantages de l'influence, sans avoir les embarras de l'administration. Elle les entraîne dans son orbite, leur inspire ses desseins, leur commande des démarches qu'elle ne soutient pas toujours, quelquefois les précède pour les retenir, et les suit pour les exciter. Le Danemarck ne se plaint pas ; la Suède, haïe et peut-être redoutée, supporte le joug avec impatience, et même dans sa dernière guerre contre la Russie, elle a tenté de lui porter un coup sensible, en profitant de la faute qu'a faite Pierre Ier de placer sa capitale à l'extrémité de ses États, et trop près de l'ennemi.

La Russie s'étendra tôt ou tard sur l'empire ottoman, maris elle posera elle-même une borne à tout accroissement ultérieur de ce côté, en fondant l'empire grec; car on peut conjecturer que Constantinople et Pétersbourg n'appartiendront pas un demi-siècle au même maître. Cependant la Turquie traînera son existence jusqu'à ce que les grandes puissances aient pu s'arranger de sa dépouille.

L'Angleterre a enlacé la Russie dans les filets de son reste commerce, elle y verse beaucoup d'argent, puissant moyen d'influence en Russie, même sur les grands qui aiment l'or et qui le prodiguent; car ce peuple, placé sur les confins de l'état sauvage et de l'état civilisé, ainsi que son pays sur les limites des deux zones, réunit les extrêmes dans le caractère de ses habitants, comme dans la température de son climat.

Comme le développement de la Russie a commencé par la politique, elle n'a perfectionné que sa force physique et ses arts; s'il continue par la religion, si elle revient au centre de l'unité, comme elle n'en paraît pas éloignée, sa religion, devenue l'alliée du gouvernement en cessant d'être son esclave, prendra plus de dignité, ses ministres plus de décence, son culte plus de morale, son peuple plus d'instruction, et l'intempérance, la cupidité, la fourberie, daulres vices encore, disparaîtront peu à peu de la société.

DE l'europe. 319

Jusqu'à Pierre Ier, la succession au pouvoir était héréditaire. Cette loi naturelle, dans un État qui a fini sa constitution, est dangereuse pour une nation naissante, qui n'est pas encore assez forte pour résister aux chances quelquefois fâcheuses de l'hérédité. Aussi Pierre Ier, dominé moins par son génie que par la force des choses, fit une loi qui donne au prince régnant le droit de se nommer un successeur; droit que la loi confie à la sagesse, et que les passions lui enlèvent toujours.

Paul Ier, jugeant son Etat assez fort, et les grands assez soumis, revint à l'ancienne institution. Sa mort paraît avoir troublé ce nouvel ordre de succession, s'il est vrai que le prince régnant ait rétabli la loi de Pierre 1er \ Il semble même qu'il se soit fait dans la constitution de l'empire un changement plus important, et que le sénat ait acquis quelque part au pouvoir. Si cela est, ou si cela dure, la Russie est condamnée à des troubles intérieurs, dont elle ne trouvera de remède qu'en portant sans cesse la guerre au dehors. Les États où le pouvoir n'est pas fixé sont soumis, quand ils sont puissants, à la dure alternative de se détruire eux-mêmes, ou de détruire leurs voisins, et ils sont toujours placés entre la conquête et les révolutions.

1 Cette observation, écrite il y près de trente ans, est bien remarquable depuis l'arrivée au trône de l'empereur Nicolas à la place de Constantin, son aîné... {Note de l'Éditeur.)

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