DE LA SUÈDE ET DU DANEMARCK
La Suède, placée aux confins du monde civilisé, avec une population faible, dispersée sous un climat rigoureux, et sur un sol immense et presque partout stérile, sans numéraire et sans colonies, a longtemps entretenu l'Europe du bruit de ses expéditions romanesques, et a joui, pendant plus d'un siècle, d'une considération qui ressemblait à de la puissance. Comme elle a eu une grande part à la révolution politique et religieuse que le traité de Westphalie a faite en Europe, on nous permettra d'entrer dans quelques détails sur l'histoire, et Ton pourrait dire sur les aventures de cette société.
Après une alternative de quelques siècles de troubles et de guerres, de force et de faiblesse, et ces progrès lents des lumières qui remplissent l'enfance de tous les peuples modernes, et forment, pour ainsi dire, leur première éducatiou. la Suède échut par voie d'héritage à Marguerite de Waldemar. déjà reine de Danemarck par sa naissance, et de Norwège par son mariage avec Haquin, dernier roi de ce pays. Rien ne prouve mieux que les peuples viennent d'une famille que de voir dans les premiers temps du monde, et le premier âge de presque toutes les nations, les États transmis par testament, par donation, ou portés en dot comme des biens domestiques, et deux peuples se confondre par l'alliance de deux maisons. Marguerite, connue sous le nom de la Danoise, voulut unir irrévocablement ces trois parties de l'ancienne Scandinavie et
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de la Chersonèse cimbrique, berceau de l'Europe moderne, par le célèbre acte d'union consenti à Calmar en 1395. Ce projet formé par la sagesse, la folie le renversa, et il n'en resta d'autre monument que trois couronnes placées au haut de la tour de Calmar, et dans les armes de Suède et de Danemarck, et l'expression usitée dans la langue diplomatique de l'Europe, des couronnes du Nord, pour désigner les trois États de la Suède, du Danemarck et de la Norwège. On prendra une idée assez juste des rapports politiques et commerciaux de ces trois pays à cette époque, lorsqu'on saura que Marguerite disait à son neveu Éric, qui lui succéda dans ces trois royaumes : La Suède vous nourrira, la Norwège vous vêtira, et le Danemarck vous défendra. Ces rapports ont changé, et le Danemarck aujourd'hui vaut mieux pour nourrir, et la Suède pour défendre.
Après plus d'un siècle de succession collatérale du royaume de Suède, en faveur de princes étrangers à la Suède, et même au Danemarck; de régences exercées par des Suédois, entremêlées aux règnes de quelques princes danois, et d'une anarchie presque continuelle, suite inévitable d'une succession aussi désordonnée, le sort des armes fit tomber la Suède aux mains de Christiern Ier, roi de Danemarck, appelé le tyran ou le Néron du Nord, prince né pour déshonorer le pouvoir, la première loi des États, et le premier besoin des hommes.
La domination qu'un conquérant étranger exerce sur un peuple qu'il a soumis tout entier est toujours dure et défiante, parce qu'il peut craindre de la part d'une nation une révolte générale, et il aggrave le joug à proportion qu'il voit dans les sujets plus de dispositions et de moyens de s'y soustraire. Christiern voulut s'affranchir, d'un seul coup, de la crainte d'une rébellion en Suède, en se débarrassant de tous les chefs du peuple. En 1520, au jour fixé pour son couronnement, après une fête qui avait duré plusieurs jours, il lit assassiner dans la salle du festin, à Stockholm, cent évêques ou princi-
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paux seigneurs. Quand on rapproche cet événement épouvantable d'événements arrivés pour les mêmes motifs dans d'antres pays, on aperçoit ce que toutes les révolutions ont de semblable, et ce que chaque tyrannie a de différent.
Depuis bien des siècles, en Suède, les générations se transmettaient fidèlement l'une à l'autre une haine désespérée contre les Danois, plus encore que l'amour de leur propre indépendance: l'attentat horrible de Christiern y mit le comble, et un homme fut appelé à recueillir cet héritage national. Gustave Wasa, issu d'une maison qui avait régné sur la Suède, échappé lui-même au massacre de Stockholm, parut, comme tous les hommes extraordinaires, au moment précis de la maturité des événements; un peu plus tôt il eut échoué, comme son successeur, plus grand que lui, échoua quelques années après dans de plus vastes desseins. Wasa appelle à lui, du fond des forêts et des mines de la Dalécarlie, quelques paysans occupés de leurs travaux : il exalte leur haine, il leur inspire son cou rage, il discipline leur ardeur, et combattant à leur tète, il chasse les Danois, qui n'ont pu, depuis cette époque, s'établir en Suède. Gustave rendit le pouvoir héréditaire dans sa famille, et mourut comblé d'ans et de gloire, adoré du peuple, révéré de la noblesse, dit l'abbé de Yertot. D'autres historiens prétendent qu'il parut au-dessous de sa gloire, et qu'il lit moins aimer aux Suédois sa domination, qu'il ne leur fit haïr la tyrannie étrangère; car un prince qui fait une révolution est presque toujours un objet de contradiction pour ses contemporains, et souvent un problème pour la postérité.
Gustave fit une révolution, non-seulement dans le gouvernement, mais encore dans la religion. Frappé de quelques désordres dans le clergé, jaloux de son crédit, et surtout de ses richesses, il méconnut les bienfaits de la religion catholique, le frein le plus puissant des hommes et des peuples, et il voulut faire adopter en Suède les nouveautés que les prédications de Luther avaient introduites en Allemagne. De libe-
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rateur de ses peuples, il en devint le persécuteur. La Suède, assez récemment convertie au christianisme, avait été souvent troublée par la lutte des pouvoirs politique et religieux, non encore exactement définis chez les peuples naissants, où le pouvoir religieux se trouve toujours plus avancé dans sa constitution que le pouvoir politique. Cependant elle opposa aux innovations religieuses une longue et forte résistance. On vit les prêtres et les fidèles, les nobles et le peuple, les hommes et les femmes, attachés à leur ancienne croyance, surtout à cette partie du culte qui lie les vivants aux morts, et des souvenirs si touchants à des pratiques si innocentes et si pieuses, se retirer dans les montagnes inaccessibles de la Dalécarlie, et demander la liberté religieuse aux mêmes lieux d'où était sortie la liberté politique. Les Dalécarliens, constants dans leurs usages comme tous les peuples pauvres et isolés, prirent même les armes, mais sans chef et sans discipline. Tout plia sous le vainqueur, et même la pensée. Ce ne fut cependant qu'en conservant les dehors du catholicisme que le luthéranisme put s'introduire en Suède, et l'on y retint l'épiscopat, quelque chose de la liturgie, et jusqu'à un reste de confession auriculaire \ Ce luthéranisme ainsi déguisé, qui adoptait les formes pompeuses, et même la hiérarchie de la religion catholique aux principes faciles de la réforme, est dans l'Église absolument ce que sont dans la société politique les gouvernements aristocratiques, comme ceux de Pologne ou d'Angleterre 2, qui conservent les formes augustes de la monarchie, et même la dénomination de royauté avec les principes des États populaires ; et, comme J.-J. Rousseau dit quelque part, pour cette raison que le luthéranisme est la plus inconséquente des opinions religieuses, on peut regarder l'aristocratie comme le plus inconséquent des gouvernements.
1 Dans les États qui ne sont pas monarchiques, le luthéranisme n'a point d'éyêques, et n'a que des superintendants. " Et de bien d'autres.
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Telle est l'influence irrésistible que la religion exerce sur l'Etat, que la Suède, depuis la réforme, commença à incliner sensiblement à l'aristocratie, à cet état de gouvernement toujours dans les extrêmes de la servitude ou de la licence, et la noblesse suédoise, écartée, dans ses rapports avec ses rois, de cette juste mesure que si peu de nations en Europe ont su garder, fut condamnée à tout endurer des rois forts, et à tout oser contre les rois faibles. On vit sous Éric, le fils insensé de Gustave Wasa, un noble Suédois, poignardé par ce prince, tirer, à genoux, le poignard de sa blessure, le baiser, le lui rendre et mourir; et de nos jours, on a vu de nobles Suédois assassiner Gustave III. L'histoire de la Suède nous montre la noblesse, sous Gustave-Adolphe, et plus encore sousCharlesXII, entraînée loin de son pays, au fond de l'Allemagne et de la Russie, dans des guerres sans tin et sans objet, et à la diète de 1755, cette même noblesse traiter avec indignité un roi modéré, lui disputer le droit d'apposer son sceau aux actes publics, et lui ôter jusqu'à l'éducation de son fils.
Les Suédois, en sortant de l'esclavage sous l'étranger, s'arrêtèrent à la plus extrême obéissance envers leurs rois : mais combien, il faut le dire, cette dépendance un peu servi le fut ennoblie par de dignes maîtres! Quel homme et quel roi que Gustave-Adolphe, petit-fils de Gustave Wasa! Ce prince, qu'on peut regarder comme le héros de la réforme, montra la force de caractère et les vertus qui font les grands hommes, les connaissances qui font les hommes utiles, et même les qualités qui font les hommes aimables. Bon et populaire pour les hommes les plus obscurs, il avait coutume de dire que les rois n'avaient de rang entre eux que celui de leurs vertus. Eloigné pendant sa jeunesse de la reine son épouse, et au milieu de la licence des camps, il s'honorait de lui avoir toujours été fidèle. Il fut le créateur de l'art militaire en Europe, le fondateur de l'école où se forma notre Turennc. Sorti de son pays avec moins de trente mille Suédois, faiblement secouru, ou même à
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la fin contrarié par les princes protestants, jeté au milieu de la populeuse et belliqueuse Allemagne, au siècle des lumières politiques et des connaissances militaires, en présence de la monarchie autrichienne, de Valstein et de Tilly, il éleva, il soutint même, tant qu'il vécut, cette puissance formidable qui n'avait qu'un camp pour territoire, et pour peuple qu'une armée, cette puissance à qui les réformés, toujours pressés de prédire, appliquaient déjà les oracles les livres saints et toutes les prophéties de l'Apocalypse, et qui sans doute aurait pu les justifier à force d'enthousiasme religieux et de génie, si l'ordonnateur suprême des événements n'avait, depuis l'établissement du christianisme, retiré la force à l'homme pour la donner à la société *.
Le lecteur nous saura gré peut-être de lui citer ici en entier un morceau dont nous lui avons déjà donné un fragment dans un passage précédent, et qui fera mieux connaître ce grand roi que tout ce que l'on pourrait en dire, « Les Suédois, » alliés de la France, avaient en Allemagne l'armée la mieux » disciplinée qui ait jamais été depuis les légions de César. » Ils étaient presque toujours sûrs, dit un auteur du temps, » ou de battre ceux qui s'opposaient à leur valeur, ou de » faire périr par leur patience ceux qui voudraient éviter le » combat. Ils faisaient la guerre dans toutes les saisons de » Tannée, et ils subsistaient trois mois dans les quartiers où » l'armée impériale n'aurait pas pu vivre huit jours. Tous les » enfants qu'ils avaient eus depuis l'entrée de Gustave- Adol- » phe en Allemagne, étaient accoutumés aux mousquetades, » et portaient, dès l'âge de six ans, de quoi manger à leurs » pères dans les tranchées et dans la faction. Quoique l'armée » ne soit pas un lieu fort propre pour élever la jeunesse,
' Il parait que Gustave- Adolphe est le premier prince électif à qui la France ait donné, dans les relations diplomatiques, le titre de roi. Il y avait toujours quelque forme d'élection en Suède.
)> néanmoins on prenait un soin très-exact de leur éducation.
» leur faisant apprendre à lire et à écrire dans de petites
» écoles portatives, que l'on tenait dans le quartier ou dans
» le camp, lorsqu'on était en campagne. Les ennemis étaient
» quelquefois campés si proche, que leur canon portait jusque
» sur la petite école, où l'on a vu trois ou quatre enfants em
» portés d'un seul coup sans que les autres changeassent de
» place, ou quittassent la plume qu'ils avaient à la main.
» Les recrues de l'infanterie ne se faisaient plus que parmi
» les enfants nés dans le camp. A l'âge de seize ans, ils pre-
» naient le mousquet, et n'avaient garde de déserter jamais,
» parce qu'ils ne connaissaient plus d'autre vie, ni d'autre
» vocation. Pour la cavalerie, c'étaient les valets de leurs
» reîtres qu'ils mettaient à cheval, après qu'ils avaient servi
» sept ou huit ans dans l'armée. Ils étaient aguerris avant
» que d'être enrôlés, de sorte qu'ils pouvaient dire qu'ils
» avaient autant de capitaines que de soldats, ce qui a paru
» dans toutes les batailles et rencontres principales, où les
» officiers d'une compagnie ayant été tués, le premier reîlre
)> se mettait à la tête, et la commandait aussi bien que le plus
» brave et le plus sage capitaine du monde. Les charges se
» donnaient au service et au mérite, sans faveur, et Ton y
» voyait plusieurs colonels qui avaient été simples soldats
» dans le régiment qu'ils commandaient. Cette armée était
» telle, qu'il n'est pas au pouvoir de tous les rois du monde
» d'en composer jamais une semblable, parce que le temps et
» la discipline Pavaient formée, et qu'ils avaient appris sous
» le grand Gustave comment il faut obéir, servir et com-
» mander.
» Si l'autorité des chefs était absolue dans l'armée, celle
>; des ministres de leur religion ne l'était pas moins. C'étaient
» des censeurs sévères, qui ne souffraient ni le blasphème, ni
» le scandale des femmes. Sitôt qu'ils apprenaient qu'un offi-
» cier avait une femme chez lui qui n'était pas légitime, ils
» allaient trouver le général, pour l'obliger de l épouser ou » de la quitter dans deux jours, et cela était exécuté sans ré- » mission; de sorte que le continuel exercice de la guerre, et » la discipline étroitement gardée, rendaient cette armée in- » vincible.
» Par ce moyen, la couronne de Suède était considérée » dans les négociations d'Osnabruck et de Munster, à l'égal » des plus puissantes couronnes. Les Suédois faisaient la » guerre aux dépens de l'argent de la France et du sang » des Allemands. Ils tenaient dans l'empire cent trente-deux » places, et pouvaient dîner dans l'une et coucher dans » l'autre, depuis la mer Baltique jusque dans la Hongrie. »
Gustave-Adolphe succomba à Lutzen, au sein même de la victoire, et quoique l'impulsion qu'il avait donnée aux affaires se prolongeât encore quelque temps après lui, sa mort permit la paix à l'Europe. Des hommes de cette force, nécessaires sans doute pour perfectionner la société par le mouvement qu'ils y produisent, comme les tempêtes pour purifier l'atmosphère, ne pourraient, comme elles, durer longtemps sans tout bouleverser, et leur mort est assez souvent prématurée. La France, qui n'avait voulu que troubler l'Allemagne, et non y élever une puissance formidable, rassurée par la mort de Gustave sur les progrès de la Suède, se servit d'elle pour conclure la paix, comme elle s'en était servie pour faire la guerre; elle cacha son influence derrière la médiation de la Suède, et si celle-ci garantit à l'Allemagne sa constitution, la France, par son alliance et ses subsides, garantit à la Suède sa puissance. C'était, de part et d'autre, promettre plus qu'on ne pouvait tenir, et garantir ce qu'on ne pouvait assurer. Dans ce fameux traité de Westphalie, événement peut-être le plus important de l'histoire moderne, la France ébranla la religion ancienne de l'Europe pour en affermir la politique nouvelle, et elle développa le véritable esprit de la constitution germanique, en réduisant la dignité impériale à n'être qu'une dictature qui
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n'est respectée que des faibles. Cette constitution, qu'on a beaucoup trop vantée, puisque la nécessité de la garantir suppose la certitude de son impuissance, conserve une force suffisante pour empêcher le prince de Neuwied et son voisin le prince d'Isembourg de guerroyer l'un contre l'autre à la tête de leurs domestiques, ou les bourgeois d'Ulm d'aller brûler les faubourgs de Ratisbonne; mais elle n'a pas empêché la France de s'étendre en Allemagne, l'empereur de s'y accroître, même de nouveaux royaumes de s'y former; et cette constitution ne sera jamais qu'un moyen lent, mais sûr, d'amener, sans trop de déchirement et de troubles, la Germanie entière sous la domination de deux à trois puissances. La paix de Westphalie a eu, sous d'autres rapports, une influence plus décisive. Elle a fait germer l'indifférentisme pour toute religion, en consacrant la rivalité de tous les cultes, et elle a préparé ainsi les voies à la philosophie moderne, et à la révolution qui pèse sur l'Europe.
Les braves Suédois qui avaient été l'honneur de leur pays et la terreur de l'Allemagne, nés dans la guerre, élevés pour la guerre, périrent dans la guerre, et très-peu revirent leur patrie. Les restes de ces troupes valeureuses passèrent au service de la France, où leur nom s'était perpétué, comme leur esprit, dans les deux régiments de Royal-Suédois et de Roy al- Allemand.
Gustave-Adolphe ne laissa qu'une fille qui hérita de sa couronne, et même de son esprit. Sans doute pour gouverner la Suède, au sortir d'une guerre de trente ans, et apaiser ce lion irrité d'un si long combat^ une femme habile valait mieux qu'un homme médiocre; mais Christine, qui, toute disposée qu'elle était à la religion romaine qu'elle embrassa depuis, n'avait pas les faiblesses de la dévotion, avait la faiblesse du bel esprit, plus opposée que toute autre à l'esprit de gouvernement. Lasse des devoirs de la royauté, et plus jalouse de la liberté de ses goûts, elle promena dans toute l'Europe son inquiétude, et
peut-être ses passions, et finit ses jours à Rome, qui, semblable à l'Elysée de la fable, a été souvent le dernier asile des rois qui avaient vécu.
Dans l'origine d'une société, les chefs font leur nation; mais la nation, une fois formée, doit former ses chefs. C'est ce qui arriva en Suède lors de l'abdication de Christine. Les trois princes de la maison des Deux-Ponts qui se succédèrent, furent tous dignes de recueillir l'héritage de Wasa, austères, vigilants, belliqueux, fermes dans le commandement, et même portant ces qualités à l'excès, et jusqu'à se faire redouter de leurs sujets et haïr de leurs voisins.
La Suède destinée à faire des révolutions partout où elle portait ses armes, avait fait une révolution en Allemagne sous Gustave-Adolphe. Charles X, cousin et successeur de Christine, fut l'occasion d'une révolution en Danemarck, comme Charles XII, son petit-fils, hâta celle de la Russie. Charles X mit le siège devant Copenhague en 1658, et de cet événement, sans fruit pour la Suède, sortit cette fameuse charte, dans laquelle les Danois, fatigués de l'aristocratie des grands, se soumirent à l'autorité royale sans réserve, et avec une bassesse, ou plutôt une abjection d'expressions à laquelle, deux cents ans plus tôt, aucune nation chrétienne ne serait descendue. Mais une nouvelle doctrine avait fait perdre de vue le principe du pouvoir, et par conséquent la mesure de l'obéissance. Elle avait posé comme un dogme fondamental, que la souveraineté vient du peuple, et en même temps elle avait attribué au pouvoir civil la suprématie religieuse; en sorte que, donnant aux peuples ce qui est à Dieu, et aux rois ce qui appartient à ses ministres, elle avait fait des peuples des séditieux, et des rois elle avait fait des despotes.
Nous avons parlé de Charles XII à l'article de la Russie, de ce prince qui semble un composé de l'antique et du moderne, brave comme Achille et comme Turenne, austère comme un stoïcien et un anachorète, zélé pour la discipline chrétienne
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dans ses armées, au point que son historien remarque i qu on » faisait toujours dans son camp la prière deux fois par jour. » qu'il ne manqua jamais d'y assister, et de donner à ses » soldats l'exemple de la piété comme de la valeur. » La vie de Charles XII a été écrite par Voltaire, avec la simplicité de style qui convenait si bien à la grandeur romanesque de ce prince; mais on lui reproche trop de merveilleux, et l'historien paraît encore plus fabuleux que le héros.
Les expéditions de Charles XII achevèrent d'épuiser la Suède d'hommes, au point que plusieurs années après, et même dans des temps voisins du nôtre, les femmes s'y livraient aux travaux les plus rudes, et, selon le rapport d'un voyageur, servaient de postillons dans les postes aux chevaux.
L'ardeur effrénée pour la guerre extérieure avait été en Suède, comme elle l'est dans tout État, l'effet d'un vice intérieur de constitution qui se développe avec violence. Lorsque son épuisement, et aussi l'affermissement du système politique de l'Europe, ne permirent plus à la Suède ces fréquentes éruptions, alors l'aristocratie du patriciat suédois ', affaiblie par la continuité dune même race, et des rois toujours forts, se réveilla à la mort de Charles XII. Elle trouva l'occasion favorable dans l'accession au trône de la princesse sa sœur, que les États obligèrent de renoncer solennellement à tous droits héréditaires, et bientôt après, dans l'élévation d'une race étrangère. Il en résulta une lutte qui n'est peut-être pas encore terminée entre la royauté et le patriciat; lutte dont les chances ont été variées selon le caractère des chefs. Les puissance.» étrangères prirent part dans la querelle, la Russie par de>
1 Partout où plusieurs citoyens, quels que soient leur nombre et leur condition, ont voix délibérative dans la législation, il y a un patriciat ou une aristocratie, et il n'y a pas de noblesse, dont l'essence est de servir aux lois, et non de faire des lois. Le défaut de cette distinction nécessaire a produit en France de grands désordres
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craintes récentes, la France par d'anciens souvenirs, et toutes deux avec aussi peu de motifs l'une que l'autre; car la Russie alors n'avait pas plus à craindre de la Suède, que la France ne pouvait en espérer. Cette guerre intestine, où les deux partis, les bonnets et les chapeaux, se distinguèrent comme en Angleterre, et même ailleurs, par le genre de coiffure, affaiblit la Suède par la division qu'elle y produisit, avilit les Suédois par la vénalké scandaleuse qu'introduisirent les intrigues des deux puissances qui combattaient, l'argent à la main, dans le sénat et les diètes. Lorsque le patricial l'emportait, ce qu'on appelait dans un parti, et particulièrement en Russie, le triomphe de la liberté, l'autorité royale était comprimée au point de ne plus être qu'une dignité de pure représentation à peu près semblable au dogat de Venise, funeste au bonheur de la Suède, parce qu'elle était impuissante à la protéger. Bientôt, comme l'abus de deux cents pouvoirs est bien plus pesant, bien plus excessif que l'abus d'wn pouvoir, les haines privées se joignirent aux oppositions politiques, et des patriciens vindicatifs, non contents d'avoir ôté au roi toute influence publique, le tourmentèrent même dans ses affections privées, et les choses furent au point qu'en la diète de 1756, ils proposèrent de lui ôter jusqu'à la direction de l'éducation de son fils.
L'autorité royale devait s'anéantir sans retour, ou réagir avec force; car cette loi de l'ordre physique s'exerce aussi dans l'ordre moral. Elle réagit, il y a peu d'années, et fit, avec l'argent de la France et les talents de son ambassadeur, la célèbre révolution qui rendit au père du roi régnant l'autorité, et qui fut effectuée sans troubles, sans effusion de sang, avec de la force sans violence, comme toutes les opérations où les hommes n'ont qu'à seconder la nature.
Mais cette révolution fut plutôt celle des homme* que celle des institutions. Le sénat fut abaissé; mais il subsista, toujours prêt à se ressaisir de l'autorité, et d'autant plus redoutable, qu'il confondait des ressentiments récents avec d'antiques
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prétentions. Les premiers effets de ces fâcheuses dispositions se firent sentir dans la guerre que la Suède déclara à la Russie, et où le roi se montra digne de son rang, de ses prédécesseurs et de sa nation. Quelques-uns de ses officiers l'abandonnèrent, dans l'opinion sans doute que la cause de leur pays était mieux aux mains de la Russie qu'en celles de leur propre souverain, ou que la Suède ne pouvait être libre que lorsqu'elle serait gouvernée par trois ou quatre cents sénateurs. Quelques années après, ces haines mal éteintes se réveillèrent avec fureur, et produisirent l'assassinat du roi, qui fut tramé par un vieux général et exécuté par un jeune officier des gardes. La fermeté du régent, et plus encore l'horreur que ce crime inspira, empêchèrent le patriciat d'en recueillir le fruit, et il semble même qu'il ait tourné à l'avantage de la constitution, s'il est vrai, comme l'ont dit les journaux, qu'un certain nombre de sénateurs aient, à la diète de Norkioping, donné la démission de leur noblesse, c'est-à-dire du pouvoir de gouverner l'État; car, sans doute, ils n'ont pas voulu renoncer au devoir de le servir, le plus noble de tous, et celui qui constitue uniquement et essentiellement la noblesse.
La Suède, et plus encore la Norwège, manquent d'habitants \ et ces contrées reculées, qui ont envoyé de nombreuses colonies dans toute l'Europe, sont aujourd'hui à moitié désertes. On ne peut attribuer cette dépopulation au climat, ni même uniquement aux guerres, après lesquelles la population se rétablit promptement, lorsqu'elle n'a pas à combattre quelque autre cause; la raison de la dépopulation d'un pays civilisé ne peut être que dausses habitudes et ses institutions. Le commerce maritime, très-périlieux dans les mers du Nord,
1 On lit quelque part que la Norwège ne s'est jamais remise de la peste du quatorzième siècle, qui commença, dit-on, au Cathai, près du Japon, et parcourut toute l'Europe.
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où l'on a vu cette année jusqu'à deux cents vaisseaux naufragés sur la côte de Scanie, peut affaiblir la population de la Suède. La guerre ne consomme que des célibataires, mais la navigation consomme les pères de famille. D'ailleurs l'excessive intempérance des peuples du Nord, et leur goût pour les liqueurs fortes, qui tient un peu du sauvage, compromettent annuellement la subsistance en blé de la Suède, par l'énorme quantité de grains que consomme la distillation des eauxde-vie \
A conjecturer les destinées de la Suède sur des circonstances locales et des considérations naturelles qui prévalent à la longue sur tous les motifs particuliers et personnels, la Suède doit perdre avec la Russie, et gagner sur le Danemarck. La Russie, en plaçant sa capitale à une extrémité, s'est imposé la loi d'étendre de ce côté sa frontière, et la portera sans doute jusqu'au golfe de Bothnie, vers lequel elle a déjà fait un pas. La Suède, bornée de deux côtés par la mer et la Russie, doit, ce semble, s'étendre sur la Norwège2, séparée par la mer de tout autre État, même du Danemarck, contiguë à la Suède dans sa plus grande longueur, et sur laquelle le roi de Suède prétend d'anciens droits de propriété. La Laponie danoise suivrait le sort de la Norwège, et alors la Suède, adossée aux extrémités du monde, acquerrait, par la nature des hommes et des lieux, en force de résistance, ce qui lui manque en moyens d'étendue et de population.
Le Danemarck n'est pas, ce semble, dans une position aussi stable. Composé de parties anciennement plutôt que naturellement réunies, continental à la fois et maritime, et partageant moins les avantages que les inconvénients de cette double
1 C'est un goût aujourd'hui très-répandu en France, et qu'elle doit à la révolution.
2 Cette prédiction de l'auteur s'est accomplie; la Finlande a été réunie à la Russie, et la Norwège à la Suède. {Note de l'Editeur.)
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situation, il offre à l'ambition de la puissance qui grandit au nord de l'Allemagne, le fertile pays du Jutland et du Sleswick, et la Norwège à l'ambition de la Suède. Les deux belles îles d'Odensée et de Fionie recevraient la loi de deux parties voisines du continent, et l'on peut dire aussi, en parlant du Danemarck, qu'il n'est pas assez commerçant pour faire avec succès la guerre de mer, et qu'il Test trop pour faire avec succès la guerre de terre ; car les grandes entreprises ne conviennent qu'aux nations extrêmement opulentes, ou extrêmement pauvres. «Un État commerçant, dit J.-J. Rousseau, ne » peut se conserver libre qu'à force de petitesse ou de gran- » deur. »
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