‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 138 sur 144 · DE LA POLOGNE · texte numérisé non relu

DE LA POLOGNE

Nous continuerons le tour de l'Europe par la Pologne et la Turquie : l'une, enfant déshérité; l'autre, enfant bâtard de la grande famille européenne. Ces deux Etats, si opposés dans leurs mœurs et leur religion, sont, plus qu'on ne pense, semblables dans leur constitution : de là la faiblesse de l'un et de l'autre, l'anéantissement de la Pologne déjà effectué, l'anéantissement inévitable de la Turquie, retardé par son éloignement et par des intérêts particuliers. D'autres États ont péri par des abus d'administration ; la Pologne et la Turquie périssent par des vices de constitution : toutes deux peuvent offrir au publiciste un cours de politique pratique, à peu près tomme ces cours de médecine clinique que l'on fait sur les malades eux-mêmes. Mais le lecteur nous permettra de lui rappeler ici des principes contenus dans quelques ouvrages politiques assez récents ', pour lui faire mieux sentir la vérité des principes dans la justesse de l'application.

La loi fondamentale de toute société est celle de l'unité de pouvoir, et la seconde, aussi nécessaire, aussi fondamentale que la première, est celle de la nécessité du ministère qui agit pour exécuter à l'égard du sujet la volonté conservatrice du pouvoir. Ainsi il y a dans chaque société un chef ou pouvoir, un ministère qui sert au chef, et des sujets qui sont le terme de

1 Le Dit rce considé: tau dix neuvième siècle, par le même auteur.

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la volonté de l'un et du service des autres. L'orgueil humain peut se révolter contre cette doctrine, mais la nature l'établit ou la rétablit partout : elle s'aperçoit, cette loi de l'unité de pouvoir, jusque dans les États qui s'en sont le plus écartés, elle paraît même dans les corps législatifs, où un seul propose la loi et vide le partage; dans les corps exécutifs ou les armées, où un seul commande, en sorte que le gouvernement populaire n'est qu'un État où l'on cherche à qui restera le pouvoir; et si je voulais faire entendre à un enfant toute ma pensée par une comparaison familière, je lui représenterais le pouvoir dans ces gouvernements, comme ces royautés de festin qu'on lire au sort.

Ces trois personnes sociales, le chef, le ministère, le sujet, doivent être homogènes ou de même nature, comme la cause, le moyen et Y effet. Elles ont deux manières d'être; elles sont, au moins les deux premières, mobiles ou fixes, c'est-à-dire électives ou héréditaires. Si le chef est électif, le ministère doit être électif; si le chef est héréditaire, le ministère doit l'être aussi, et sous cette forme, il s'appelle noblesse. Nous ne prononçons point ici entre ces formes de gouvernement, et nous nous contentons d'exposer des principes et d'observer des faits.

Or, en Pologne et en Turquie, l'homogénéité des personnes sociales, ou n'a jamais existé, ou n'existait plus depuis longtemps; et quoique la manière fut différente dans l'un et dans l'autre État, le résultat a été le même pour tous les deux. Je m'explique. Le pouvoir ou le chef, en Pologne, était devenu électif, et la noblesse ou le ministère était resté héréditaire. En Turquie, au contraire, le pouvoir était héréditaire, et le ministère électif, et de là ces élévations subites et fréquentes d'un jardinier du sérail, ou d'un icogîan, aux premiers postes de l'État; de là un double désordre. Le chef électif, en Pologne, était devenu trop faible pour contenir dans de justes bornes le ministère héréditaire, qui, écarté de sa destination naturelle, faisait des lois, au lieu de servir à leur exécution; et le roi

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n'était plus lui-même qu'un ministre, ou plutôt qu'un esclave. En Turquie, le chef héréditaire n'avait trouvé aucune limite à ses caprices dans la mobilité perpétuelle de tout ce qui existait autour de lui, et dans ses volontés arbitraires plutôt qu'absolues, il n'avait été servi que par des esclaves ou des satellites. De là le despotisme du chef en Turquie, et le despotisme du patriciat en Pologne; de là le gouvernement tumultuaire des Turcs, et le gouvernement orageux des Polonais; de là, en Turquie, ces soldats qui se révoltent et qui déplacent le pouvoir, et en Pologne, ces luttes éternelles du chef et des grands qu'il voulait soumettre; de là, dans ces deux États, l'anarchie, la misère, la dépopulation, la faiblesse, l'avilissement, la destruction. L'influence réciproque des lois sur les mœurs, c'està-dire de la société publique sur la société domestique, s'était fait sentir dans ces deux États, et de la même manière. Le despotisme avait passé, en Turquie, de la famille dans l'État, et la polygamie, qui est le despotisme domestique, avait produit le despotisme politique; mais en Pologne, le despotisme était descendu de l'État dans la famille, et malgré le catholicisme dominant en Pologne, les dissolutions de mariage, pour empêchements dirimants, étaient devenues chez les grands une véritable polygamie : car, quoique les femmes les provoquent, et même plus souvent que les hommes, elles n'en sont que plus esclaves, puisqu'elles le sont à la fois des passions des hommes et de leurs propres passions. Ce sont ces abus sur les sentences en nullité de mariage qui ont fait croire que le divorce était permis en Pologne. En Pologne comme ailleurs, la religion avait maintenu le principe général de l'indissolubilité du lien conjugal; mais les passions des hommes, qui n'étaient pas contenues par une autorité suffisante, faisaient du principe une application vicieuse.

Nous reviendrons ailleurs à la Turquie, et nous ne nous occuperons ici que de la Pologne.

La Pologne, convertie au christianisme dès le dixième

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siècle, et entourée, môme encore aujourd'hui, de nations barbares ou de voisins inquiets, s'était rapidement formée, à l'aide de l'influence des deux causes les plus efficaces qui puissent agir sur une société, la religion et la guerre : l'une, je parle de la religion chrétienne, qui perfectionne les mœurs; l'autre, qui fortifie les âmes et les corps. Elle était parvenue à un haut degré de considération parmi les peuples du Nord, et avait laissé bien loin derrière elle les Borusses, devenus depuis les Prussiens, et les Moscovites ou les Russes.

Les Jésuites s'y étaient introduits, et soit l'extrême richesse des premières maisons de Pologne, qui leur permettait de faire donner à leurs enfants une éducation soignée; soit l'habitude, commune à presque tous les Polonais, de parler latin, qui les disposait à l'étude de la littérature ancienne et à celle des lois; soit enfin leur gouvernement, où le talent de la parole et la pratique des affaires donnaient de l'influence, il est certain qu'il y avait de l'instruction en Pologne, autant que de la valeur et de la générosité, et plus d'instruction peut-être chez les grands que partout ailleurs; quelle a fourni à la littérature du Nord des hommes distingués dans tous les genres de connaissances utiles et agréables, dans tous les arts de la guerre et de la paix. La Pologne avait donc en elle-même, et dans le caractère et l'esprit de ses habitants, tous les moyens de civilisation et de politesse, s'ils n'eussent pas tous été rendus inutiles, ou même funestes au bien du pays par une constitution vicieuse; c'était un homme qu'un tempérament faible empêche de mettre à profit, pour son utilité personnelle, ses moyens naturels ou acquis. Il faut remonter aux causes de ce désordre, et c'est ici surtout que l'histoire, qui est la leçon des hommes, est encore plus la leçon des sociétés.

Le pouvoir, en Pologne, fut de bonne heure héréditaire. A mesure que l'on remonte vers l'enfance des peuples, la société ressemble à la famille, au point de n'être plus qu'une famille, et c'est ce qui fait qu'on retrouve la loi de l'hérédité en usage

dans les temps héroïques de la Grèce, les plus anciens gouvernements politiques dont nous ayons connaissance. A cet âge de la société, ces théories de gouvernement subtiles et composées, ce jeu de pouvoir, où on le tire à chaque délibération comme une loterie, où chacun le cherche et le poursuit continuellement, et quelquefois sans pouvoir l'atteindre, ne pouvaient pas se présenter à l'esprit d'hommes simples, accoutumés à respecter le pouvoir domestique dans le père de famille, et d'hommes violents qui, dans la simplicité native de leur bons sens, sentaient que cette pomme de discorde jetée au milieu d'eux y produirait des troubles effroyables, y anéantirait toute union, et conséquemment toute force publique, et qu'après avoir été la risée de leurs voisins, ils finiraient par en devenir la proie. Les Polonais vécurent donc depuis le neuvième siècle jusqu'en 1572, et presque sans interruption, sous le gouvernement héréditaire des deux, races vénérées des Piast et des Jagellons (cette dernière était passée de la Lithuanie en Pologne). Ce fut sous leur conduite que la Pologne combattit, et souvent avec avantage, les chevaliers Teutons, les Borusses, les Moscovites et les Tartares; car elle se trouvait aux postes avancés dans cette guerre longue et terrible que la doctrine armée du mahométisme a déclarée à la chrétienté, aussitôt que la guerre contre le christianisme a eu cessé par la destruction de l'empire romain. On n'a pas assez remarqué cette lutte sanglante de la barbarie contre la civilisation, qui a été marquée par des accidents extraordinaires, et par le plus extraordinaire de tous, les croisades. La Turquie nous fournira à ce sujet des réflexions intéressantes. Lorsque la race des Jagellons s'éteignit, les opinions des Hus sites de Bohême, renouvelées et étendues par Luther, avaient ébranlé partout, et surtout au nord de l'Europe, les principes de l'obéissance, et fait perdre de vue la nature du pouvoir politique, là même où elles n'avaient pas changé le culte public.

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Les nobles Polonais, déjà puissants par leurs richesses, profitèrent de l'extinction de la famille régnante pour envahir l'exercice du pouvoir. Ils cessèrent d'être nobles, ministreSy c'est-à-dire serviteurs, et devinrent patriciens, ou pouvoir euxmêmes, puisqu'ils en disposèrent par l'élection, et y nommèrent, pour la forme, quelques princes étrangers, ou même quelques-uns d'entre eux; mais ils crurent le donner, et ne firent jamais que le céder ou le vendre. Les maisons souveraines voisines de la Pologne la regardaient, ou peu s'en faut, comme un apanage pour leurs puînés. La Suède, la Saxe, la Russie, la Transilvanie, et même la France, donnèrent, à force d'argent et d'intrigues, ou voulurent donner des dictateurs à celte turbulente république. A Rome, ces magistrats, nommés seulement pour les dangers pressants, étaient toujours des hommes d'un grand talent, et souvent des hommes d'un grand çénie, que faisait éclore un gouvernement toujours armé, où toutes les grandes passions étaient sans cesse en haleine, au lieu qu'en Pologne, une fermentation intérieure, fruit de la corruption des diètes et de l'intrigue des cours étrangères, ne pouvait produire que des hommes médiocres, s'ils étaient choisis parmi les Polonais; et presque la seule circonstance où ils aient nommé d'eux-mêmes un grand homme, c'est lorsque le danger commun réunit tous les esprits en faveur de Sobieski.

L'État de faiblesse toujours croissant, où cette forme de gouvernement retenait la Pologne, n'était pas indifférent à des voisins longtemps balancés, et souvent humiliés par ses succès. Il était dans l'ordre de cette politique qui s'est établie depuis quelques siècles en Europe, que ces mêmes voisins, loin d'aider cette malheureuse nation à sortir de l'état d'enfance où elle était retombée, cherchassent à l'y retenir : entreprise d'autant plus facile, que la liberté en était le prétexte, et l'argent le moyen; l'argent, dont ces seigneurs fastueux étaient avides pour le dépenser, plus que les avares ne le sont pour

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l'entasser. Celait toujours pour maintenir la liberté dans les diètes, et conserver à la nation son indépendance, que les étrangers faisaient entrer en Pologne les troupes qui l'asservissaient, et y commandaient la liberté des suffrages. Il s'élevait un parti opposé, et des confédérations sans unité ne manquaient jamais de se former, appuyées par des troupes sans discipline. Le principe était le même de part et d'autre. Tous voulaient élire le chef : ils ne différaient que sur la personne, et cette personne, quelle qu'elle fût, nommée par ceux-ci ou par ceux-là, sous la condition qu'elle serait l'esclave d'un parti et l'ennemie de l'autre, revêtue de la pourpre royale, mais chargée d'une couronne d'épines, et tenant un roseau pour sceptre, montait sur ce trône chancelant au-dessus des abîmes, et y traînait dans les dégoûts et les douleurs une vie inutile à sa gloire, fatale à son repos, et toujours sans fruit pour le bonheur de la Pologne.

L'anarchie religieuse précéda à la fois et suivit l'anarchie politique. La Pologne était sincèrement attachée au culte dominant en Europe, et même la religion chrétienne était chargée de la tutelle de cette société dans ses minorités périodiques. L'archevêque de Gnesne, primat du royaume, prenait, à la mort du roi, les rênes de l'État, et gouvernait pendant l'interrègne : insitution sublime, qui mettait la nation sous la garde du pouvoir général de la chrétienté, lorsque son pouvoir particulier était suspendu, ainsi que dans une famille le pouvoir domestique, à la mort du père, retourne à l'aïeul ; institution très-politique, puisqu'elle attribuait l'exercice du pouvoir à des fonctions qui n'avaient d'autre force que celle que leur donnait le respect des peuples, et qu'elle en empêchait ainsi l'usurpation violente, si facile dans un temps d'interrègne et de faction. Mais toutes les sectes, rivales entre elles et ennemies du culte dominant, grecs non unis, ariens et sociniens, sous le nom de frères polonais, anabaptistes, luthériens, d'autres sectes occultes et plus dangereuses, avaient germé en Pologne, IL 29

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et y formaient le parti nombreux des dissidents. Pour combler les maux de ce malheureux pays, une immense population de Juifs s'y était emparée de toutes les branches du commerce et de tous les débouchés de l'industrie. Les plus riches d'entre eux ruinaient les grands seigneurs par leurs avances; les plus pauvres, à l'affût de tous les moyens de gagner, étaient au peuple le travail, et par conséquent la subsistance, et ils mettaient sous ses yeux le spectacle corrupteur de cette activité prodigieuse pour acquérir de l'argent, de cette industrie usuraire et cruelle qui spécule sur la détresse particulière comme sur les malheurs publics, sur les haillons de l'indigence comme sur les revenus de l'État, ne connaît aucun sentiment de générosité, et étouffe ainsi toutes les vertus privées et publiques.

Cet état de choses ne pouvait durer. Le règne si agité du dernier roi, le plus aimable et le plus instruit des hommes, annonçait assez que la maladie tirait à sa fin, et que le moment fatal était arrivé où une nation, depuis longtemps avertie par ses troubles intérieurs, et toujours inutilement, de revenir à l'ordre dont elle s'est écartée, tombe dans la crise inévitable qui l'y ramène.

Cependant la Pologne, à la veille de sa perte, cherchait un remède à ses maux. En 1771, le comte Wielhorski demanda à J. J. Rousseau un plan de constitution, et, dans le même temps, d'autres Polonais, ou peut-être le même seigneur, s'adressèrent à l'abbé de Mably. Celle demande prouvait plus d'amour de la patrie que de lumières politiques. On peut demander à l'homme un plan d'administration, mais on ne doit demander une constitution de société qu'à la nature; et ces Polonais faisaient comme des malades qui prieraient un médecin de leur faire un tempérament, au lieu de le consul 1er sur le régime qu'ils doivent suivre. Ils n'avaient qu'à jeter les yeux sur l'Europe, et voir où il y avait le plus de force, de paix, de lumière, d'amabilité; où était le clergé le plus instruit, la magistrature la plus grave, le militaire le plus dévoué; où il y avait plus de freins à

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la violence, plus de secours pour la faiblesse, et s'ils ne voulaient pas chercher des modèles au loin, ils n'avaient qu'à lire leur propre histoire, et se rappeler le temps où ils se soutenaient à forces égales contre leurs voisins, malgré des vices nombreux d'administration, et même quelques défauts do constitution qui tenaient à l'âge de leur société, une des plus récemment civilisées de l'Europe par sa conversion au christianisme. Mais les idées philosophiques avaient germé en Pologne, et même, plus que partout ailleurs, chez ces magnats opulents et oisifs, qui ne voyaient la liberté de la nation que dans leur propre indépendance, et la prospérité publique que <lans leur puissance personnelle. Quoi qu'il en soit, nos deux philosophes, érigés tout à coup en législateurs, se regardèrent comme ces sages de l'antiquité, à qui les peuples demandaient des institutions, ou qui parcouraient le pays, distribuant des lois sur leur passage, et ils écrivirent l'un et l'autre sur le gouvernement qui convenait à la Pologne, quoiqu J.-J. Rousseau déclarât modestement « que, dans toute la vi- » gueur de sa tête, il n'aurait pu saisir l'ensemble de ces » grands rapports, et qu'au moment qu'il écrivait, il lui restait » à peine la faculté de lier deux idées. »

Il y a peu de lectures plus amusantes pour un observateur que celle de ces deux écrits, lorsqu'on les rapproche des événements qui se sont passés en Europe depuis qu'ils ont paru. Nous croyons entrer dans l'esprit d'un ouvrage consacré à répandre l'instruction, en comparant entre elles, et avec l'état présent des choses, ces deux législations philosophiques, semblables dans les principes, différentes dans les formes, selon la diversité d'état et de caractère de leurs auteurs. Ce rapprochement est d'autant plus instructif, qu'on y retrouve la théorie de nos deux révolutions législatives, celle de 1789 l et celle

1 J'ai sous les yeux l'édition in-8° de Mably, faite à Londres, 1789, tome VIII. Ce que j'ai à en citer paraîtra si dépourvu de raison, que l'on est quelquefois

de 1793 : la première, faite d'après les principes de Mably; la seconde, d'après ceux de J.-J. Rousseau, pris à la rigueur. Si les bornes d'un discours nous permettaient de donner à cette discussion tout le développement dont elle est susceptible, il n'y aurait pas, nous osons l'assurer, de meilleur traité de droit politique que la comparaison et la réfutation de ces deux systèmes sur le gouvernement de Pologne : l'un, celui de Jean- Jacques, composé avec chaleur, écrit avec force, et où brillent quelquefois des lueurs de raison et même de génie; l'autre, diffus et froid, ouvrage d'un auteur chagrin et pédantesque, dont l'esprit est étroit, mais dont l'orgueil est sans bornes. Mably ne saurait faire un pas, s'il n'a d'un côté les Grecs et les Romains pour en admirer tout, et de l'autre les modernes pour y tout censurer.

Ces deux écrits sont d'autant plus intéressants à lire, qu'ils sont l'un et l'autre l'application des théories politiques de leurs auteurs à un gouvernement particulier, et c'est ce qui fait qu'elles nous paraissent aujourd'hui si ridicules; car l'expérience est la pierre de touche de toutes ces théories, et une législation est comme un vêtement mal coupé !, dont les défauts ne paraissent jamais plus que lorsqu'on l'a revêtu.

Les deux législateurs partent également de ce principe, quo le chef d'une nation est nécessairement l'ennemi de sa liberté et de ses lois. « Tout législateur, » dit Mably, « doit partir de » ce principe, que la puissance exécutrice a été, est et sera » éternellement l'ennemie de la puissance législative; » proposition aussi raisonnable que si l'on disait que Yaction dans l'homme a été, est et sera éternellement l'ennemie de sa volonté.

tenté de supposer, en lisant la date de l'édition, que les disciples de l'auteur en France ont altéré son texte, à l'instant qu'ils voulaient en Taire usage, et qu'ils nous ont donné leurs projets pour les opinions de leur maître.

1 Ou coupé sur un mauvais patron ou un patron étranger, ce qui revient au môme pour les législations. Qu'on n'oublie pas que l'auteur écrivait ces lignes quinze ans avant la restauration. {Xote de l'Éditeur.

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J.-J Rousseau s'était moqué, dans le Contrat social, de cette division de pouvoirs introduite par Montesquieu, qu'il compare, sans respect pour sa réputation, à ces charlatans du Japon, qui dépècent un enfant et le font reparaître vivant. Il n'avait dont garde d'employer, au moins sans correctif, les expressions de puissance législative et de puissance exécutrice dont Mably se sert; mais il présente au fond la même idée en d'autres termes. « C'est un grand mal que le chef d'une nation » soit l'ennemi né de sa liberté, dont il devrait être le défen- » seur. » Cependant, plus raisonnable que Mably, il ajoute que « ce mal n'est pas tellement inhérent à cette place, qu'on ne » puisse l'en détacher; » car J.-J. Rousseau pense juste toutes les fois que son imagination, ce qui est assez rare, n'égare pas sa raison.

Ce principe posé, la législation, faite pour rendre unes les volontés et les actions, pour réunir tous les hommes dans la société, suivant cette maxime du grand maître, que tout royaume divisé contre lui-même sera détruit, ne pouvait plus être que l'art d'organiser la division et de régulariser le désordre; et des philosophes ne faisaient que mettre en pratique l'axiome favori des tyrans, divide et impera. Dès-lors Mably et Rousseau, s'ils différaient entre eux, ne pouvaient différer que dans les moyens, plus décidés cl plus expéditifs chez le Genevois, plus lents, plus timides chez l'ecclésiastique, mais tout aussi efficaces.

Mably, par lequel je commence, parce qu'on a commencé en France par ses principes, Mably, avant tout, conseille fort sagement aux Polonais, divisés, battus, qui n'ont ni argent, ni troupes, de chasser de leur territoire les armées russes, et, dans tout le cours de son ouvrage, il leur donne les moyens les plus sûrs d'éterniser chez eux l'influence de la Russie. Dans ses idées de collège, il veut faire de la diète de Pologne le sénat romain, et l'on dirait qu'il prend la puissance de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, comparée à celle de la

Pologne, pour les forces de Tigrane, de Persée ou d'Antiochu». comparées à celles des Romains.

Le premier soin du législateur doit être, selon Mably, la formation d'une puissance législative, « dont l'anéantissement, » dit-il, est la cause de tous les maux dont la république se » plaint; » comme si la Pologne, comme si un État qui a un chef et des ministres n'avait pas tout ce qu'il faut pour porter des lois et les faire exécuter! 11 établit donc une puissance législative, mais une puissance « armée, dit-il lui-même, dune » force à laquelle rien ne puisse résister. » Et même, craignant qu'elle n'étrangle les lois (c'est son expression), lorsqu'il devrait craindre qu'elle n'étouffe la nation, il regarde comme un reste de V ancienne barbarie des Saunâtes le terme fixé à la diète pour sa session; ce qui prouve seulement que les Sarmates s'entendaient mieux en législation que nos philosophes. Nous avons vu en France, en 1789, cette puissance législative, infinie dans sa puissance, et illimitée daus sa durée.

Cette puissance législative, Mably la place dans l'ordre équestre assemblé en diète générale, qu'il rend très-nombreuse. Nous verrons plus bas qu'il attribue aussi à un corps la direction de la puissance exécutrice, et qu'il oie ainsi toute miêé a la législation, en tout ensemble à l'administration. L'objet perpétuel de ses craintes est que cette puissance législative, placée dans un corps opulent et nombreux, ne soit entravée dans le développement de son énorme pouvoir. « Je voudrais, » dit-il, qu'on déclarât de la manière la plus solennelle que » le roi, les sénateurs et les ministres n'ont aucun droit de » s'opposer aux résolutions de la diète générale, et que l'espèce d'hommage qu'elle leur rend avant de se séparer n'est » dans le fond qu'une façon polie de leur communiquer les » lois de la nation, et les lois qu'ils doivent observer eu\- » mêmes en veillant à leur exécution dans les palalinats de » la république. » Tout ceci est écrit en 1771, et l'on voit que Mably, dans sa constitution philosophique, n'oubliait rien de

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ce que nous avons vu depuis, pas même les politesses dérisoires que des sujets devenus maîtres prodiguent à un pouvoir humilié.

Mably a investi la puissance législative d'une force prodigieuse, d'un pouvoir- monstrueux; il songe un peu tard à l'abus qu'elle peut en faire, et les freins qu'il lui oppose sont capables de le prévenir, comme quelques gouttes d'eau d'empêcher l'éruption d'un volcan.

« Mais, continue-t-il, après avoir donné à la diète générale » tous les droits de la souveraineté, c'est-à-dire le pouvoir de » faire de nouvelles lois, de changer, modifier et annuiler les » anciennes, il faut songer, autant que le permet la déprava- » tion actuelle des mœurs, à disposer de telle manière la po- » lice, le régime et tous les mouvements de la diète, qu'elle » ne puisse se servir de sa souveraineté que pour le plus » grand bonheur de la nation. » C'est avec cette simplicité vraiment enfantine que Mably veut contenir, par des règlements de police, un corps légalement investi de la puissance de faire des lois, même constitutionnelles, et qu'il croit qu'il est aussi aisé à l'homme de dire aux passions humaines lancées dans la carrière de l'ambition : « Vous respecterez cette li- » mite, » qu'il l'a été au Créateur de dire à la mer : « Tu » viendras jusqu'ici, et tu n'iras pas plus loin. »

Avant d'opposer des freins à l'abus de ce pouvoir, Mably commence par ôter tous les obstacles qui pourraient en gêner l'exercice. Il s'élève contre le liberum veto qu'un seul noble, nonce à la diète, pouvait opposer aux résolutions de l'assemblée entière : droit assez récent, remède désespéré au danger toujours imminent d'une diète factieuse, et qui peutêtre en avait jusque-là préservé la Pologne; droit enfin dont l'abus de la part d'un seul n'était guère à craindre en présence dune assemblée où tous siégeaient le sabre au côté. C'est encore dans les mêmes vues qu'il proscrit l'usage des confédérations armées, autre veto plus efficace, mais qui, pareil à

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l'insurrection de Crète, ne défendait la nation de l'extrême oppression que par l'extrême désordre. C'est pour contre-balancer ces moyens terribles d'opposition, moins forts encore que la puissance qu'ils avaient a combattre, que Mably prescrit gravement que tous les nonces (dont il a eu la précaution de rendre la personne inviolable, et même sacrée), « tenant la » main sur l'Évangile, prêteront serment d'observer les lois » fondamentales, » même celles qu'ils doivent faire, et qui ne sont pas encore connues; que « si un nonce porte l'oubli de » ses devoirs jusqu'à mettre le sabre à la main, il doit être » déclaré coupable de lèse-majesté, parce qu'il a porté atteinte » à la majesté de la nation. » Cependant telle est la force de celte législation, que, si une diétine ' intraitable s'obstinait à rejeter une loi émanée de cette puissance à laquelle rien ne doit résister, « il vaudrait mieux ne pas l'y soumettre; » en sorte que le même législateur qui ne veut pas de confédénations contre les lois autorise les résistances. Il n'est pas hors de propos de remarquer que nos athées de 1793 ne savaient aussi nous lier que par des serments qui ne sont rien, s'ils ne sont faits à la Divinité, et que Mably, fortement soupçonné de déisme, ne trouvait pas de plus sûr garant des engagements publics que l'Évangile. Mais continuons.

C'est principalement dans l'organisation de la puissance exécutrice que paraissent à la fois et les petites craintes du législateur et le petit esprit du philosophe. Mably la place dans un sénat dont la composition, très-indiflérente en elle-même, ne mérite pas de nous arrêter. Le roi ne doit en être que le président, première inconséquence, car, s'il ne fallait qu'un président, tout membre du sénat était bon pour cette fonction; mais ce qui est plus inconséquent encore, est que Mably le veut héréditaire. « J'ose avancer, dit-il, que, dans la situa- » tion actuelle des choses, il importe de rendre en Pologne

'Assemblée particulière d'une province.

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» la couronne héréditaire, et quelque révoltante que paraisse » d'abord cette proposition, je prie M. le comte et ses amis » de suspendre leur colère, et d'avoir la patience d'écouter » et de discuter mes raisons. » En effet, il les déduit fort au long, comme s'il était besoin de prouver le danger de l'élection ou les maux de la Pologne. Mais on peut se reposer sur l'écrivain du soin de rendre la royauté nulle et l'hérédité même illusoire. Mably, qui s'en rapporte avec tant d'abandon au serment civique d'une multitude de nonces, n'a pas la môme confiance à celui qu'un seul homme doit prêter en présence de toute la nation, d'observer les pacta conventa, et il entrave de toutes les manières ce malheureux être royal, placé en apparence à la tète, et réellement aux pieds de la nation.

« D'abord, dit-il, il faut bien se garder d'imiter l'exemple » des Anglais, qui ont mis entre les mains de leur prince » de grandes richesses. Plus la liste civile sera petite, plus la » loi qui l'aura réglée approchera de la perfection. » Ce qui pourrait aller, comme on voit, jusqu'à la pauvreté absolue. Non-seulement la liste civile sera petite, mais, de peur (\\xtlh ne s'accroisse insensiblement, le revenu royal ne sera pas établi sur des fonds de terre. Tout est prévu : « Surtout, » ajoute le sévère législateur, « défense absolue d'acquitter les dettes du » roi, sous quelque prétexte ni raison que ce puisse être. » La république doit hériter de tout l'argent qu'il pourra laisser (un roi qui laisse une famille)! « On sent aisément l'esprit de » ces lois, et l'on ne veut pas que le prince puisse se servir de » ses richesses pour débaucher les citoyens et les attacher à » ses intérêts. » Et à ce propos, il cite le gouvernement anglais avec aussi peu de raison que de connaissance.

Non-seulement le roi n'aura pas l'influence que donne la richesse, mais il n'aura pas celle que donne la nomination aux emplois. « Dignités ecclésiastiques, civiles et militaires, sla- » rosties, biens royaux, tout doit être conféré, si vous voulez, » au nom du prince, et donné véritablement par la diète et le

SUR LETAT ACTUEL

» sénat, qui doivent présenter trois candidats pour les placer » inférieures comme pour les supérieures, entre lesquels le » roi choisira .... Mais comme il pourrait arriver que le prince » eût l'esprit gauche et le cœur dépravé, il serait à propos de )) statuer que, quand un candidat serait recommandé pour la » troisième fois par la diète ou le sénat, il serait du bon plaisir » du roi de le préférer à ses concurrents. »

Rassuré par toutes ces précautions, auxquelles certainement on n'aurait pu rien ajouter, s'il eût été question de conférer la royauté de la Pologne au kan des Tartares, Mably dit gravement : « La royauté, même héréditaire, bornée à représenter » la majesté de l'Etat, comme un roi de Suède l ou un doge » de Venise, recevra des hommages respectueux, et ri aura » qu'une ombre d'autorité. » Il répète ailleurs la même expression, et ne veut jamais d'autorité qu'en ombre. C'est alors que, content de lui-même et admirant son ouvrage, il s'écrie avec une naïveté ridicule : « Il me semble que l'hérédité, accompa- » gnée de toutes les précautions que je propose, ne peut inspi- » rer aucune alarme. » Insensé, qui ne voit pas que ce qui doit inspirer les plus justes alarmes à l'homme vertueux, est une ombre d'autorité publique qui laisse usurper à toutes les passions particulières une autorité réelle ! Mais nous avons entendu les rêveries d'un bel esprit, écoutons les oracles du génie. « C'est une grande erreur, dit Bossuet, de croire, avec » M. Jurieu, qu'on ne puisse donner de bornes à la puissance » souveraine qu'en se réservant sur elle un droit souverain; » ce que vous voulez faire faible à vous faire du mal, par la » condition des choses humaines, le devient autant à propor- » tion à vous faire du bien, et sans borner la puissance par la » force que vous vous pouviez réserver contre elle, le moyen

'Mably écrivait du château do Lianoourt, avant la dernière révolution de Suède.

» le plus naturel pour l'empêcher de vous opprimer, c'est de » l'intéresser a votre salut. »

Mably redoute jusques à la pitié qu'une majesté ainsi dégradée, car il se sert quelque part de cette expression, pourrait inspirer aux Polonais. « On regarde, dit-il, communément en » Pologne le roi comme un ennemi domestique dont il faut » toujours se défier; pourquoi donc s'y ferait-on un scrupule » ou une difficulté de le dépouiller pour rendre sa dignité ou » son nom plus cher à ses sujets? »

L'abbé législateur étend son zèle réformateur jusque sur la religion, qu'il traite à peu près comme la politique. Nous retrouvons encore ici l'histoire de notre révolution religieuse de 89. « Pour ne trouver, dit-il, aucune opposition dans la » cour de Rome, il faut commencer par priver vos ecclésias- » tiques de la protection du saint Père; il faut séparer les » intérêts des deux puissances unies, en apprenant aux laïques » que la Pologne doit avoir ses libertés, et à vos évoques qu'il » est temps qu'ils jouissent de la même indépendance que » ceux de plusieurs autres États. » (Le pape, comme le roi, ne recevait en Pologne que des respects, et y obtenait peu de soumission.) « Dès que cette doctrine salutaire commencera à » s'établir, la puissance législative pourra publier les lois » qu'elle jugera les plus nécessaires pour le bien de la reli- » gion; mais cette révolution ne doit se faire qu'en répandant » les lumières qui peu à peu dissiperont l'erreur et les pré- » jugés. »

Tel est le plan de constitution qu'au 18e siècle, en 1771, un philosophe du pays le plus éclairé de l'Europe, un écrivain que l'on imprime, que l'on vend, qu'on lit peut-être, propose à une nation raisonnable et belliqueuse dont le territoire, beaucoup plus grand que la France entière, entouré de voisins ambitieux, barrière de l'Europe contre les inondations des Tartares, ouvert de toutes parts et sans défense naturelle, ne peut en trouver que dans la force de sa constitution. L'ex-

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périencc de la turbulente faiblesse des gouvernements populaires de l'antiquité, et de la force toujours croissante des gouvernements monarchiques des temps chrétiens, est perdue pour le philosophe. Aussi malheureux dans ses applications qu'il est absurde dans sa théorie, il vante à tout propos Y excellent gouvernement que la Suède se donna à la mort de Charles XII, où elle tomba dans cette aristocratie vénale et factieuse dont elle a tant de peine à sortir, et il avoue ingénument que « {'excellent gouvernement de la Suède a quelque » peine à s'affermir; » et effectivement il fut renversé moins de dix ans après. Enfin, il finit cet amas de rêves incohérents par un trait digne de la comédie, et qui peut paraître plaisant même dans un sujet aussi sérieux. « Je ne suis point du tout, » dit-il, dans l'admiration de ces politiques étourdis et pré- » somptueux, qui, sans connaître les hommes, prétendent les » gouverner. Us ignorent que nous avons des passions et des » habitudes plus fortes que leurs vérités, leur évidence et » leur pouvoir. »

Au reste, absorbé dans la lecture de l'antiquité, il avoue lui-même qu'il néglige l'histoire de son temps, au point de ne pas lire même les nouvelles politiques, et l'on dirait que c'est pour lui tout exprès que l'illustre Leibnitz écrivait, il y a un siècle, ces paroles remarquables : « La plupart des écrivains » politiques sont travaillés d'une maladie qui, leur ôtant tout » goût pour le moderne, fait qu'ils ne sont curieux que de » Yantiquité, et ne nous parlent que de choses dont à peine » il subsiste de notre temps quelque vestige. Aussi quand ils » parlent du droit public et du droit des gens, ils disent été » choses pitoyables, et l'on apprendra plus dans un recueil de » gazettes de dix armées, que dans cent auteurs elassiques. » (Y. IV, p. 3. De jure sup.) Passons au plan proposé par J.-J. Rousseau.

Cet éerivain, qui, dans tout ce qu'il traitait, ne voyait que des phrases à faire, commença par des phrases pompeuses sa

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réponse au comte Wielhorski. « En lisant l'histoire du gouver- » ncment de Pologne, dit le philosophe, on a peine à com- » prendre l'existence d'un État si bizarrement constitué, » formé d'un grand nombre de membres morts, et d'un petit » nombre de membres désunis, dont tous les mouvements, » presque indépendants les uns des autres, loin d'avoir une » fin commune, s'entre détruisent mutuellement; qui s'agite » beaucoup pour ne rien faire, et qui ne peut faire aucune » résistance à quiconque veut l'entamer; qui tombe en disso- » lution cinq à six fois chaque siècle; qui tombe en paralysie » à chaque effort qu'il veut faire, à chaque besoin auquel il » veut pourvoir, et qui, malgré tout cela, vit et se conserve en » vigueur : voilà, ce me semble, un des plus singuliers specta- » clés qui puissent frapper un être pensant. Je vois tous les Etats » de l'Europe courir à leur ruine ; monarchies, républiques, » toutes ces nations magnifiquement instituées, tous ces beaux » gouvernements si sagement pondérés, tombés en décrépi- » tude, menacent d'une mort prochaine, et la Pologne, cette » région dépeuplée, dévastée, opprimée, ouverte à ses agres- » seurs, au fort de ses malheurs et de son anarchie, montre » encore tout le feu de la jeunesse; elle ose demander un » gouvernement et des lois, comme si elle ne faisait que de » naître; elle est dans les fers, et discute les moyens de se » conserver libre ; elle sent en elle cette force que celle de la » tyrannie ne peut subjuguer. Je crois voir Rome assiégée » régir tranquillement les terres sur lesquelles son ennemi » venait d'asseoir son camp. Braves Polonais!... corrigez, s'il » se peut, les abus de votre constitution; mais ne méprisez pas » celle qui vous a fait ce que vous êtes... »

Ce passage brillant renferme autant de faux raisonnements que de phrases. Jean-Jacques est un médecin qui, trouvant son malade dans les convulsions de l'agonie, le complimente sur sa force, et le félicite de n'être pas encore mort. Il prend l'agitation brûlante de la fièvre pour le mouvement qui entre-

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tient la vie, et trouve la vigueur de la jeunesse dans un État opprimé, dévasté, qui tombe en paralysie cinq à six fois par siècle, et en dissolution au moindre effort. Si c'est là de la vigueur, qu'est-ce donc que la faiblesse? Comment ne voit il pas que la Pologne ne subsiste que sous le bon plaisir de ces voisins, qui ne se sonl pas encore arrangés pour l'envahir? Il s'étonne que quelques particuliers lui demandent une constitution, et prend leur vœu pour le vœu de la nation. Il plaint l'Autriche et la Prusse de leur décrépitude, à la veille qu'elles sont de subjuguer cette nation si jeune et si vigoureuse ; et au point où cette constitution turbulente a mis les Polonais, il ose leur conseiller de ne pas mépriser une constitution qui les a faites ce quils sont.

Ce philosophe entre en matière, et commence par des réflexions aussi sages que bien exprimées sur la législation de Lvcurgue, de Numa, et même de Moïse. Ces législateurs grecs et romains, dont la législation a péri après une durée plus ou moins longue, il les compare entre eux, et avec le législateur des Hébreux, qui a fondé un peuple que cinq mille ans, dit-il. a n'ont pu détruire, ni même altérer, qui est à l'épreuve du » temps, de la fortune et des conquérants, et dont les lois et » les mœurs subsistent encore, et dureront autant que le » monde; » et ce phénomène politique ne lui inspire aucune réflexion !

Jean- Jacques continue par des vues superficielles sur la grande part que les anciens donnaient aux jeux publics dans les institutions des peuples. Il veut qu'on y revienne, sans faire attention que les peuples ancieus étaient des peuples enfants que l'on amusait avec des jeux, que tous ces peuples ont péri malgré leurs jeux, et que ce n'est pas avec des jeux, mais avec la religion, que Moïse a formé ce peuple qui ne périt pas. Il parle avec vérité et dignité des effets d'une éducation nationale, et s'élève avec force contre la dissolution des théâtres modernes; mais le reproche qu'il fait à la religion chrétienne.

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de n'être pas assez nationale, est un reproche insensé, parcequ'il ignore que la religion chrétienne est bien plus que nationale, qu'elle est universelle, et faite pour réunir toutes les nations. Cet ami de l'humanité insiste beaucoup trop, pour l'honneur de la philosophie, ainsi que Mably, sur la nécessité d'exciter, d'éterniser dans le cœur des Polonais la haine contre leurs voisins. Les peuples chrétiens se défendent les uns contre les autres à force d'art et de courage ; mais, réunis comme ils le sont tous par cette loi qui dit : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, il est heureusement impossible d'établir entre eux cette opposition de mœurs et de lois qui existait entre les peuples idolâtres, les Perses et les Grecs, par exemple, et qui produisait ces guerres atroces où la victoire mettait à la disposition du vainqueur, « liberté civile, biens, femmes, enfants, » temples et sépultures même, » dit Montesquieu. — « Faites » en sorte, dit Rousseau, qu'un Polonais ne puisse pas de- » venir un Russe, et je vous réponds que la Russie ne subju- » guera pas la Pologne. » C'est là une vaine déclamation. Si la Pologne avait imité les lois politiques de ses voisins, elle n'en aurait jamais été subjuguée. Une nation ne doit pas en copier une autre, parce qu'alors elle n'en imite que les vices. Ainsi nous prenons l'intempérance des Anglais plutôt que la sobriété des Espagnols, et les autres nations copient plutôt notre étourderie qu'elles n'imitent notre sociabilité. Mais toutes les nations pourraient, et devraient même avoir, avec le temps, des lois semblables, parce que la société a des lois naturelles, et que la nature morale ou sociale est une dans tous les temps et dans tous les lieux. Au reste, tout ce qu'il dit de faux et d'insensé sur cette haine nationale, et « sur ces » usages qui doivent être si propres à une nation, qu'ils ne » se retrouvent chez aucune autre, » a été fidèlement imité par nos législateurs de 1793, et c'est ce qui nous a donné à cette époque ces usages domestiques, et même civils, dont il reste encore des traces, et qui ne se retrouvent assurément

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chez aucun peuple civilisé, comme le calendrier particulier à la France, qui n'avait d'exemple que chez les Turcs.

« La première réforme dont la Pologne a besoin, dit-il, est » celle de son étendue. Peut-être vos voisins cherchent-ils à » vous rendre ce service, qui serait un grand mal pour les -» parties démembrées, mais un grand bien pour la nation. » Il faut observer que la Pologne, quoique plus étendue que la France ne l'est peut-être aujourd'hui, n'est pas difficile à régir, à cause de la contiguïté de ses parties, et de son sol partout uni et accessible. Mais Jean-Jacques, pour qui Genève est le lit de Procusk, sur lequel il voudrait raccourcir tous les grands États, confond ici l'administration toujours plus attentive, et en quelque sorte plus domestique dans un pays peu étendu, avec le gouvernement, toujours plus fort dans un grand État, parce qu'il est plus indépendant des affections personnelles. Le peuple, en Suisse, était mieux logé, mais le peuple en France était mieux jugé; le Hollandais mange et boit davantage, mais le Français est plus spirituel et plus actif. L'administration soigne le matériel de l'État; le gouvernement en régit le moral. A défaut de ce retranchement volontaire de territoire, idée la plus folle qui soit tombée dans la tête d'un législateur, Rousseau conseille, comme très-important, de « tourner la constitution vers la forme fédérative, pour dimi » nuer, autant qu'il est possible, les maux attachés à l'étendue » de l'État. )) Nous avons eu aussi en France un parti qui voulait tourner la constitution à la forme fédérative, la plus faible de toutes les constitutions, parce que la division en fait le caractère essentiel.

Après ces prélimaires, J.-J. Rousseau entame la question au fond, et prévenu encore par les idées développées dans le Contrat social, et sur lesquelles il ne revint que plus tard, il met, comme Mably, le pouvoir législatif dans la diète seule, et sans le concours du sénat et du roi. Mais il voudrait que toute la nation y coucourût personnellement par ses repré-

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sentants, quoiqu'il ait dit ailleurs, avec raison, que la volonté générale ne peut pas être représentée; et c'est pour cela qu'il propose l'affranchissement des Polonais. Mais il ignorait que le seul moyen d'affranchir un peuple, est de l'appeler à la propriété par l'inféodation : cependant il ne veut pas que cette opération soit faite inconsidérément, « et que l'on affranchisse » les corps avant d'avoir affranchi les âmes, et rendu le peu- » pie digne de la liberté. » Utile leçon, mais perdue pour nos philosophes, qui, dans nos colonies, ont affranchi des corps dont ils ne pouvaient éclairer les âmes. C'est là qu'est placée celte apostrophe à la liberté : vaine déclamation, si la liberté n'est que la faculté de faire des lois; mais qui est vraiment éloquente, si l'on voit la liberté dans la soumission à des lois naturelles qui placent les hommes dans les rapports les plus parfaits.

Le philosophe veut que chaque député, dans le corps législatif, puisse parler à son aise, « parce que si de longues haran- » gués font perdre un temps précieux, » le silence d'un seul citoyen peutetre une calamité publique. «Il veut qu'il soit toujours » assemblé et fréquemment renouvelé ; il veut que rien n'y » empêche la licence, parce que la police est une bonne chose, » mais la liberté vaut encore mieux, et qu'il faut toujours op- » ter entre le repos et la liberté. » Ici les applications se présentent en foule, et c'est pour nous que Rousseau écrivait, et non pour les Polonais.

La force executive, qu'il regarde avec raison comme une fonction, et non comme un pouvoir, il la place « dans un corps » respectable et permanent, non divisé en plusieurs chambres; » invention moderne qui a perdu l'Angleterre, et qui expose » une nation au terrible danger de voir un centre, ou foyer » d'administration, où toutes les forces particulières se réu- » niront toujours; » (danger de tous les corps législatifs divisés ou non). «Mais pour que l'administration soit très-forte » et marche bien vers son but, toute la force executive doit

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» être dans les mêmes mains; mais il ne suffit pas que ces » mains changent, il faut qu'elles n'agissent, s'il est possible, » que sous les yeux du législateur, et que ce soit lui qui la » guide. » Ici Rousseau rentre à son insu dans le système de l'unité de pouvoir.

On voit qu'il s'éloigne totalement de la division des pouvoirs, recommandée par Montesquieu. « Aussi, dit-il avec or- » gueil, j'ai trouvé le vrai secret pour que la force executive )> n'usurpe pas l'autorité, et il est bien singulier qu'avant le ï) Contrat social où je le donne, personne ne s'en fût jamais )> avisé! » ce qu'il dit avec un point d'admiration; et ce secret, comme il le dit dans le Contrat social, est que le gouvernement obéisse au souverain, quil en soit le ministre, c'est-à-dire que la puissance executive soit dépendante du pouvoir législatif : secret aussi merveilleux pour régler un État, qu'il le serait de dire à un homme qu'il faut pour régler sa conduite, que le corps chez lui obéisse à l'esprit, et que l'action dépende de la volonté.

Notre constitution de 93 fut faite sur ce modèle, mais perfectionné; et afin que la force executive n'agît que sous les yeux du législateur, et en fût continuellement guidée, on en lit un comité du pouvoir législatif placé alors dans un corps permanent, sinon respectable, du moins redoutable. Aussi ï administration fut très-forte et marcha bien vers son but. En général, J.-J. Rousseau ne redoute l'oppression que de la part de la main qui manie l'épée, et non de la tète qui fait mouvoir le bras. L'expérience a prouvé que si les corps revêtus de la force executive oppriment quelquefois, ils oppriment toujours quand ils sont dépositaires du pouvoir législatif.

Mais c'est surtout dans l'éligibilité du roi (car la composition du sénat est très-indifférente^ , de cet ennemi né de la liberté, comme il l'a dit ailleurs, que le philosophe trouve la raison de cette prodigieuse vigueur, qui fait que la Pologne tombe m paralysie cinq à six fois par siècle, et en dissolution au moindrr

effort. « La Pologne est libre, dit-il, parce que chaque règne » est précédé d'un intervalle où la nation rentre dans tous ses » droits, et reprend une vigueur nouvelle. Si quelque roi fait, » dans le cours de son règne, quelques pas vers la puissance » arbitraire, l'élection de son successeur le force toujours à » rétrograder, en sorte que, malgré la pente habituelle vers le » despotisme, il n'y avait aucun progrès réel. » Rousseau a raison, il n'y avait de progrès réel que vers la faiblesse à laquelle le pouvoir en Pologne marchait de règne en règne et à grands pas. Il faut donc maintenir cette précieuse éligibilité. « car assurez-vous, dit-il, qu'au moment que la loi de l'héré- » dite sera portée, la Pologne peut dire pour jamais adieu à sa » liberté. »

Il étend cette idée, et elle n'en paraît que plus absurde lorsqu'on la rapproche des événements qui, malgré l'éligibilité du pouvoir qu'on avait conservée, ont anéanti en Pologne, non-seulement la liberté, mais jusqu'à l'existence en corps de nation.

« Enfin la diète, bien proportionnée et bien pondérée dans » toutes ses parties, sera la source d'une bonne législation et » d'un bon gouvernement; mais il faut pour cela que ses or- » dres soient respectés et suivis : » en sorte que le plan de Rousseau, et même celui de Mably, se réduisent à ceci, qu'ils ne donnent aucun moyen réel et naturel de gouvernement, mais que cependant les choses iront, si la nation veut bien se gouverner toute seule et suivre d'elle-même les lois; ce qui rappelle la prière que firent les législateurs de la France aux pères, aux mères, aux instituteurs, etc., d'obéir à la constitution qu'ils avaient décrétée.

C'est dans la vue d'éloigner les résistances que Jean-Jacques veut empêcher les guerres privées entre les seigneurs, et même le liberum veto, si les Polonais n'y tenaient pas tant. Mais « sur » les confédérations, il n'est pas de l'avis des savants : non, les » confédérations sont le bouclier, l'asile, le sanctuaire éa

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» la constitution, et sans elles l'État serait subjugué, et la » liberté pour jamais anéantie. » Il veut cependant en régler la forme et même les effets; il veut soumettre à des règles, et assujettir à des mesures ces orages politiques où les tourbillons des passions humaines dispersent, dissipent tous les éléments de la société, mettent toute une nation sous les armes et font taire les lois et disparaître toute forme de gouvernement. Nous avons eu aussi nos confédérations ou nos fédérations, où l'on voulut régulariser la licence et organiser le désordre, mais qui n'ont été ni le bouclier, ni l'asile de la constitution de 89.

J.-J. Rousseau a des vues quelquefois aussi saines et aussi morales sur l'administration, qu'elles sont courtes et obscures sur la constitution. 11 est bien loin de placer la force d'un État dans les banques et le commerce comme nos administrateurs modernes. Il redoute les effets destructeurs de la cupidité, et en général il cherche à diriger les hommes vers des objets grands et élevés. C'est ce qui lui a donné des partisans enthousiastes, qui n'ont pas vu qu'un législateur n'a rien fait pour une nation, même lorsqu'il lui a donné de bonnes lois, s'il n'a proposé des moyens efficaces d'exécution. Rousseau n'en propose que de faux ou de ridicules. Ainsi, pour amortir la cupidité dans le cœur des hommes, au lieu d'employer la religion qui commande le détachement des richesses, ou d'établir des institutions politiques qui créent dans un État d'autres distinctions que celles de l'opulence, le philosophe imagine d'y graduer les fonctions publiques, et d'en distinguer les différents degrés par des plaques de métal; mais il veut que la valeur du métal soit en raison inverse de la supériorité du grade, en sorte que la plaque d'or réponde au grade le plus inférieur, et la plaque de fer au rang le plus élevé, comme si nous étions des auimaux que la seule répétition de certains actes dresse à des habitudes invariables, et que le raisonnement, qui nous montre l'or comme le moyen universel de

toutes les jouissances, ne l'emportât pas sur l'habitude de voir porter la plaque de fer à l'homme élevé en dignité; et il ne paraît pas se douter qu'on emploiera l'or à acquérir le droit de porter la plaque de fer.

Que pouvaient ces vains systèmes pour le bonheur et le salut d'une grande nation? La dernière heure de la Pologne, l'heure fatale et inévitable était arrivée, comme elle arrive tôt ou tard pour tout peuple qui demande à l'homme les lois qu'il faut demander à la nature, et à la sagesse humaine la morale qu'il faut demander à la religion. Le scandale d'une nation chrétienne, d'une nation où est la lumière, qui doit trouver dans ses propres forces le principe de sa stabilité, et qui cependant tombait en paralysie cinq à six fois par siècle, et menaçait de se dissoudre au moindre effort, avait assez duré; l'indépendance pour les peuples n'est que dans leur obéissance aux lois naturelles des sociétés, comme la vraie liberté de l'homme n'est que dans la vertu. Et quoique dise Jean-Jacques, partisan du suicide des peuples comme de celui de l'homme, « qu'un peuple a toujours le droit de changer ses lois, même » les meilleures; car s'il veut se faire du mal à lui-même, » qu'est-ce qui a le droit de l'en empêcher? » une nation n'a pas plus qu'un homme le droit de se détruire. « De même, dit » Bacon, qu'il y a des hommes proscrits par les lois civiles » de tous les peuples, et que nous appelons hors des lois » [exleges], ainsi il peut y avoir des peuples qui occupent un » territoire de fait et non de droit, à cause des vices de leur » constitution ou de leur gouvernement, respectu nuïïitalis po- » litiœ, aut regiminis sui. » Déjà les puissances voisines unissaient leurs volontés et leurs forces. Les armées autrichiennes, russes et prussiennes entrèrent sur le territoire de la Pologne, et en envahirent chacune une portion sur d'anciennes prétentions, forme dérisoire que rien ne les obligeait à employer. La jeunesse, la vigueur de la Pologne n'opposèrent aucune résistance, et ces confédérations fameuses, puissantes à troubler, furent

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sans force pour défendre. La France avait fait des efforts aussi dispendieux que mal combinés pour y créer une puissance militaire. Les amis de la Pologne n'avaient qu'une proposition à lui faire, celle de constituer son pouvoir; et si elle s y fût refusée, il fallait laisser à elle-même cette nation qui voulait périr, et pour qui la conquête devenait un bienfait.

La révolution française vint quelques années après consommer la ruine de la Pologne. Il s'y éleva, à l'instigation de la France, un parti puissant, et il parut que le but secret des chefs était de former dans le Nord un foyer de révolution semblable à celui qui était en France, et entre lesquels l'Allemagne, toute disposée au grand œuvre, aurait servi de conducteur.

La Russie sentit le danger, et le prévint. Ses armées entrèrent en Pologne, prirent d'assaut la capitale, et dispersèrent ses braves soldats. La Pologne resta partagée entre les trois puissances voisines, et lorsqu'on se rappelle combien de sang a été répandu chez la nation la plus douce et la plus humaine de l'Europe, et que l'on considère que la révolution commençait en Pologne dans le désordre, tandis qu'elle avait commencé en France à la faveur de l'ordre même qui y régnait, quel est l'ami de l'humanité qui oserait regretter que la révolution polonaise ait été arrêtée à sa naissance? Cependant il faut bien se garder de croire que toutes les chances de son rétablissement soient épuisées. C'est un peuple mineur que le pouvoir suprême a mis en tutelle jusqu'à sa majorité. La Pologne peut y parvenir, et reprendre parmi les nations le rang que ses moyens de prospérité lui assignent, et qui tiennent moins à l'étendue qu'on lui laissera, qu'à la constitution qu'elle recevra. Son ancien gouvernement est fini, et c'était le plus grand obslacle à en recevoir un meilleur.

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