ALTÉRATION DANS LES ORDRES CHARGÉS DU MINISTERE PUBLIC
A côté de la nature, qui édifie avec ses lois, l'homme, agent libre d'un ordre nécessaire, détruit ou plutôt contrarie avec ses passions.
Les ministres de la religion vivaient en France, dans les premiers temps beaucoup plus que de nos jours, en communautés séculières ou régulières, véritables familles religieuses, dont 1 evêque ou tout autre supérieur était le père; et là même où il ne pouvait y avoir communauté de résidence pour les personnes, comme dans tout un diocèse, il y avait administration commune de biens ecclésiastiques, comme l'observe l'abbé Fleury. La vie commune existe encore dans les monastères et les lieux réguliers; les cloîtres ou chapitres, antiques demeures des chanoines, dont on retrouve dans toute l'Europe le nom et les vestiges autour de toutes les anciennes cathédrales, attestent la vie jadis commune des prêtres, même séculiers; et l'on peut remarquer à Paris, auprès de plusieurs paroisses, un quartier appelé la rue des Prêtres, preuve d'une ancienne communauté d'habitation.
Pendant longtemps, les nobles (sauf ceux que des fonctions particulières retenaient dans les villes, où les Francs exerçaient des emplois civils et ecclésiastiques 1 ), vécurent à la campagne
1 Franci, dit Agathias, habent magistratus in urbibus et sacerdotes, et l'on voit par les plus anciennes lois, que le comte présidait les échevins ou rachimbourgs {rath im burg en allemand), conseillers de la ville.
et sur leurs terres. Il y avait peu de villages, dans ces temps reculés, qui ne fussent la résidence d'un seigneur, c'est-à-dire d'un homme public ayant devoir de juridiction sur les personnes, et droit de subsistance sur le fonds : double attribut du ministère public; car il ne faut pas oublier que les nobles étaient tous, dans leur institution naturelle, et particulièrement en France, magistrats et guerriers l. On interdisait aux nobles coupables de quelque crime les fonctions judiciaires, comme le service militaire; neque in palatio mililiam, neque. agendarum causarum licentiam habeant. « Les premiers » siècles de la monarchie virent les grands seigneurs, les » courtisans, destinés à défendre également par les armes le » droit de la nation, et par leur éloquence le droit des par- » ticuliers 2. »
La vie commune convenait aux fonctions religieuses des ministres de la religion, car en rejetant sur le corps l'embarras des soins domestiques, elle laissait à l'individu plus de liberté d esprit et de corps pour remplir les devoirs publics. Elle mettait dans un accord parfait les leçons de la religion et les exemples de ses ministres, et elle montrait des hommes personnellement détachés de toute propriété à des hommes en qui il fallait, pour l'intérêt de la société, modérer l'excessif attachement aux richesses, source féconde d'injustices et de forfaits.
D'un autre côté, la vie isolée et champêtre convenait aux fonctions du ministre politique, qu'elle plaçait au milieu de ceux dont il devait être le juge, le défenseur et le modèle. Elle exerçait ses forces par le goût de la chasse et la pratique de l'agriculture. Elle fortifiait son âme par l'habitude d'une vie simple et uniforme, qui amortit les passions en en éloignant
' Voyez l'ouvrage du Pouvoir législatif sous Charlemagne, par M. Bonnaii c de Pronville. imprimé à Brunswick, 1800, et les Mémoires sur la Chevalet. ■ déjà cités.
2 Mémoires sur l'ancienne Chevalerie.