CHAPITRE III
le spectacle contagieux, et dispose l'homme à remplir avec courage et dévoûment ses devoirs envers la société.
Mais dans la lutte éternelle de l'homme privé et personnel contre l'homme public, de l'homme de soi contre l'homme des autres, des passions enfin contre la raison, la fureur des jouissances, quand l'autorité ne sait plus la contenir, ne tarde pas à l'emporter sur le sentiment des devoirs.
La vie commune parut au ministre de la religion austère et gênante, comme plus tard la vie champêtre parut aux nobles triste et ennuyeuse; car j'observe ici la marche des passions plus que je ne consulte la date des événements. Les grands changements qui arrivent, en bien comme en mal, dans les institutions sociales, n'ont jamais de date certaine : ils existent déjà quand les hommes les déclarent, et même les hommes ne les déclarent et ne les sanctionnent par leurs lois que parce qu'ils existent depuis longtemps. C'est une vérité importante, aperçue par le président Hénaut dans ses Observations générales sur l'Histoire de France.
Il s'était formé des bourgs et des villes autour des monastères et des chapitres. A mesure que la population augmentait, et qu'il s'élevait de nouvelles habitations, on construisait de nouvelles églises pour la commodité des habitants. Les prêtres des monastères voisins allaient, les jours consacrés au culte religieux, desservir ces chapelles éloignées ', ou bien, sans cesser d'appartenir à leur communauté, ils y faisaient momentanément leur résidence. 11 en était de nos jours à peu près de même en Suisse, en Allemagne, et partout où les cures sont entre les mains des réguliers : la nécessité les y conduisait, le goût les y fixa, loin de la surveillance du supérieur et de la gêne de la vie claustrale. Les supérieurs n'aperçurent pas, ou dissimulèrent les inconvénients de ces changements, qui les délivraient du soin de surveiller, et adoucissaient pour
' Le pluvial, devenu chape, atteste les précautions que le desservant était obligé de prendre dans !e trajet contre les injures du temps.
eux-mêmes l'austérité de la règle, toujours plus relâchée dans les maisons moins nombreuses. Quelquefois même la maison y gagna sous le rapport de l'administration de ces biens, puisqu'elle acquit pour de modiques honoraires un homme d'affaires, résidant sur les lieux, et intéressé à la fortune de la communauté, et ce motif fut quelquefois la seule raison de l'établissement des cures. Il arriva encore que des décimateurs, las de la campagne et de leurs fonctions, payèrent un desservant, en se réservant la dîme, et donnèrent naissance aux bénéfices simples. Souvent aussi il se forma des paroisses, beaucoup trop éloignées des monastères où le desservant ne put plus faire sa résidence habituelle, et ainsi, soit nécessité, soit dégoût de la vie claustrale, les prêtres isolés dans les campagnes cessèrent d'appartenir à une maison commune.
Le gouvernement, défenseur et gardien naturel de tous les établissements religieux et politiques, consentit à ces arrangements, ou même les favorisa : il s'occupa du bien-être de chacun, plutôt que de l'intérêt de tous. Il ne vit pas qu'en fait de devoirs, il n'y a jamais de motif pour épargner de la peine à l'homme, et qu'il y en a toujours pour lui en donner, parce que l'accomplissement de tous les devoirs, ou la vertu, n'est qu'un continuel combat. Les gouvernements cherchèrent même à tirer parti de ces innovations pour accroître leur crédit personnel, en conférant les bénéfices comme une faveur à des ecclésiastiques de leur choix, et quelquefois même à des laïques qui les possédèrent comme un patrimoine, et en trafiquèrent comme d'un héritage.
Ce fut une insensible, mais véritable révolution. Jusque-là le prêtre avait eu sa part de la considération dont jouissait le corps auquel il appartenait, et qui se compose de toutes les idées d'antiquité, de perpétuité, de propriété, de discipline même et de régularité, qui rendent un corps puissant et respectable; car il ne peut exister de règle que pour les corps, parce que l'autorité qui l'établit n'a de prise que sur les masses, et de là vient qu'on voit des corps politiques si bien