‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 40 sur 144 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

réglés, composés d'individus qui ne le sont guère. Le prêtre réduit à sa personne, quelquefois peu digne de considération; à sa fortune, toujours modique; oisif et trop souvent intéressé, fit tort au ministère, et le ministère à la religion, qui, abaissée jusqu'au peuple, plutôt que rapprochée de lui, pauvre dans son culte et sans dignité, fut moins publique que populaire, et ne présenta plus au peuple ces formes augustes et imposantes qui conviennent à la divinité de la religion, et soutiennent la faiblesse de Thomme. Ce fut là une des causes et un des effets de la population, et par conséquent de la destruction des monastères, « principaux moyens, dit l'abbé Fleury, dont la Provi- » dcnce s'est servie pour conserver la religion dans les temps » les plus misérables. » Mais à cette cause de dégénération, tirée de la vie indépendante et isolée de l'homme, il s'en joignit une plus puissante, tirée d'un bouleversement dans les porpriétés.

Le concours de plusieurs causes, dont les plus actives furent les donations multipliées, la faiblesse de l'administration, les changements de la race régnante, les invasions des Normands, les croisades, les guerres des rois contre leurs vassaux, avaient fait passer dans les mains du clergé un grand nombre de fiefs, propriété naturelle et exclusive de l'ordre politique, et dans les mains des nobles des dîmes ecclésiastiques, propriété naturelle et exclusive de l'ordre clérical. Les devoirs suivirent naturellement les propriétés auxquelles ils étaient attachés. Le noble nomma à des bénéfices, et quelquefois les rendit héréditaires dans sa famille; le prêtre institua des juges, et leva des soldats, ou même jugea et combattit lui-même, et l'esprit de chaque ordre fut altéré en même temps que les propriétés furent confondues.

Le clergé acquit aussi des vassaux par l'inféodation de ses biens, comme la noblesse acquit des droits de collation en fondant des bénéfices : mais ces propriétés n'en étaient pas moins abusives en elles-mêmes, quelque respectable qu'en fût l'origine; et de même que les laïques n'étaient pas compétents

pour conférer des droits à des fonctions religieuses, les prêtres ne l'étaient pas davantage pour instituer des officiers politiques, parce que les devoirs de la milice spirituelle sont incompatibles avec ceux de la milice séculière : Nemo militans Deo, impticat se negotiis sœcularibus, dit saint Paul à unévêque; et le divin fondateur de la religion refuse lui-même déjuger dans la société politique, et défend à ses apôtres d'y combattr avec les armes séculières.

Mais le clergé, immortel, sédentaire, n'aliénant jamais, acquit beaucoup plus de fiefs que la noblesse, bien moins constituée que le clergé (et c'était la faute de l'autorité), n'acquit de dîmes ecclésiastiques. Il y avait peu de grands bénéfices en France, et même ailleurs, qui n'eussent des fiefs dans leur dotation, et du moins en France il y avait peu de dîmes inféodées dans les provinces du midi. Cette interversion de propriétés et de devoirs existait en France ; mais l'abus était senti : c'est ce qui faisait que le clergé vendait de préférence les fiefs, lorsqu'il lui était permis d'aliéner de ses propriétés, ou qu'il était forcé, comme lors du rachat de François Ier, et que les tribunaux civils ne maintenaient les laïques dans la jouissance des dîmes ecclésiastiques, qu'autant que leur possession remontait à une époque reculée, et qui était, je crois, celle du second concile de Latran, en 1139, dont le second canon condamne les laïques qui prennent les dîmes à leur profit.

La proportion des richesses, et par conséquent de force qui devait exister entre les deux ordres chargés du ministère public sur le même territoire, en fut dérangée. Le clergé devint opulent, et la noblesse indigente, et il en résulta, dans l'un, le dégoût chez les plus riches de leurs fonctions ; dans l'autre, l'impossibilité aux plus pauvres de remplir les leurs. Ces deux motifs s'aperçurent bien distinctement dans le remède que l'autorité religieuse et l'autorité politique cherchèrent, presque dans le même espace de cent ans, à porter au mal ; remède, ou plutôt palliatif, qui, parfaitement semblable dans l'une et dans

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