CHAPITRE IV
les prétendus réformateurs, alliant aussi le rigorisme des formes au relâchement des principes, déclamer contre les richesses ecclésiastiques, le luxe et la mollesse du clergé, abolir même l'autorité des évêques et celle des prêtres, renverser de fond en comble toute la doctrine de l'Église sur les satisfactions et les indulgences, et se vanter de ramener le christianisme à ses premiers temps, et les chrétiens à leur ferveur primitive. Et n'était-ce pas une semblable disposition d'esprit qui faisait que le pieux fondateur des Frères Mineurs prenait à la lettre, comme l'observe Fleury, ce passage de l'Évangile : » Ne possédez ni or, ni argent, et voyagez sans sac et sans » chaussure, » et instituait son ordre sur ce modèle; et que les fanatiques auteurs de quelques hérésies encore subsistantes prennent à la lettre la défense de saluer en chemin, ou de répondre autrement que oui ou non, et refusent en conséquence de prêter serment à la justice, et d'accorder aucune marque extérieure de déférence, même aux hommes revêtus du pouvoir public '?
Quoi qu'il en soit, les nouveaux corps religieux, plus détachés en apparence des choses temporelles, parce qu'ils ne possédaient rien; plus fervents, parce qu'ils étaient plus récents; plus studieux, parce qu'ils étaient moins distraits par les soins temporels, tirés d'ailleurs de la classe du peuple, acquirent dans son esprit une haute réputation de sainteté, et surtout de doctrine : mais leur habit, qui était celui du bas peuple, leur science petite et pointilleuse, leurs manières d'une popularité qui allait jusqu'à la bassesse, furent, au moins en France, et chez une nation spirituelle et élégante, l'objet des sarcasmes des savants, et de la critique des gens du monde. « Les Frères Mineurs, dit Fleury, s'exerçaient continuelle- » ment aux disputes scolastiques. On traitait tous les jours » de nouvelles questions, et on y employait toute la chicane
1 On connaît les célèbres divisions que produisit dans l'ordre des Frère* Mineurs la question de la propriété,
» et toutes les subtilités possibles... » « Ce fut dans ce temps, » dit Leibnitz, que son luthéranisme très-équivoque ne doit pas rendre suspect, même dans cette matière, « que tous les bons » écrivains disparurent, les religieux mendiants tirant tout à » eux;... en sorte que le droit civil et canonique et toutes les » subtilités de l'école devinrent presque l'unique objet de » toutes les études. »
Ces nouveaux corps ne furent pas non plus assez en harmonie avec les principes monarchiques de la religion et de l'État, à cause des éléments démocratiques dont leurs élections perpétuelles et leurs autorités triennales, objet éternel d'ambition et de brigues, présentaient les formes et recelaient l'esprit. « Rien n'était plus sage que la stabilité des anciens, » dit Fleury, en parlant de ce changement continuel de supérieurs. C'est l'esprit démocratique de leurs institutions qui leur donnait cette tendance habituelle à former dans l'Église une hiérarchie particulière, indépendante de la discipline ordinaire, et à se soustraire à la juridiction épiscopale par ces exemptions multipliées que les papes accordaient à leurs importunités, et contre lesquelles de grands personnages se sont élevés avec tant de force. Mais ce n'était pas là leur seule discordance, ni la plus importante, avec les principes constitutifs de toute société.
Le clergé séculier et régulier avait été jusqu'alors propriétaire, et sans propriété, point d'indépendance des hommes; sans indépendance des hommes, point de ministère public. Les nouveaux corps religieux, qui vécurent d'aumônes de la part des peuples, de dons de la part des rois, de privilèges de la part des papes, dépendant de tout le monde, et surtout de leurs besoins, ne trouvaient pas dans leur constitution la force nécessaire pour exercer le ministère avec une entière liberté, ni peut-être avec une autorité suffisante; car on sait de quelle complaisance, pour ne rien dire de plus, étaient accusés certains corps religieux dans les fonctions les plus sévère** du ministère, où leur extrême facilité avait passé en proverbe: