‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 64 sur 144 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

qu'aux dépens du fisc : « partie de la nation, » dit Montesquieu, « qui sert toujours avec le capital de son bien; qui, » quand elle est ruinée, donne sa place à un autre, qui servira » avec son capital encore. » Sans doute, la noblesse ne remplissait pas sa destination aussi parfaitement, ni surtout aussi généralement qu'elle aurait pu le faire avec de meilleures institutions, mais aussi bien que pouvait le lui permettre son état actuel, et mieux qu'en aucun autre pays de l'Europe. Dans la révolution même, cette grande épreuve des hommes et des institutions, la noblesse française en général a montré, soit en corps, soit individuellement, une religieuse fidélité aux lois monarchiques, ou du moins une grande répugnance aux institutions démocratiques; et ce n'est que dans les premiers temps que quelques-uns, égarés par les nouvelles doctrines, ont manqué de foi à la perfection de nos lois fondamentales, et peut-être ont regardé la monarchie anglaise comme le chefd'œuvre de l'art, au lieu d'admirer dans la monarchie française le chef-d'œuvre de la nature.

Je ne parle pas de l'émigration, et cependant le plus grand nombre de ceux que cette grande tempête a submergés pourraient dire ce que disait Cicéron rendant compte à Aulus Torquatus des motifs qui l'avaient engage à quitter l'Italie pour aller se réunir à Pompée : « Ce n'est pas, » dit ce vertueux Romain, « dans le dessein de mettre à profit la victoire » que j'ai abandonné ma patrie, mes enfants et mes biens; » mais dans la persuasion que je m'acquittais d'un devoir » juste, sacré, indispensable, que la profession honorable que » je remplissais m'imposait envers l'Etat. » Nec enim nos arbitror victoriœ prœmiis ductos patriam olim et liberos et fortunas reliquisse, sed quoddam nobis ofjicium justum et pium et debitum reipublicœ, nostrœque dignitati videbamur sequi. (Epist. Cic.)

Je sais combien les écarts d'une jeunesse livrée à elle-même, les fautes de l'inexpérience et les conseils du désespoir ont dégradé dans quelques-uns ce premier mouvement d'un cœur

français; mais je sais aussi quelle fermeté inaltérable, quelle sublime résignation, quel courageux support de toutes les privations, quelles vertus célestes connues de Dieu seul, et dont les hommes n'étaient pas dignes, ont honoré les plus extrêmes malheurs dont puissent être frappées des familles accoutumées depuis longtemps à la considération, et des hommes entourés en naissant des douceurs de la fortune. La postérité, qui reçoit l'appel des malheureux, prononcera entre toutes les parties; mais, quelque jugement qu'elle porte sur cette mémorable époque de l'histoire de la société, elle ne pourra s'empêcher d'admirer, au milieu de cette lie des siècles, un esprit de vie et de force chez une nation où de si grands sacrifices, défendus sous les peines les plus graves par l'autorité la plus redoutable \ ont pu même un instant être commandés par l'opinion. Puissent les chefs des nations avoir à Ta venir des serviteurs plus heureux! ils n'en auront pas de plus fidèles.

Infeliœ, ut cumque ferent eafacta minores, Vincet amor patriœ laudumque immensa cupido.

1 Ce n'est pas qu'un certain parti ne provoquât ce qu'il paraissait défenditmais les malheureux n'étaient pas dans le secret.

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