CHAPITRE XI
que l'homme ne trouve que dans le pouvoir, se fait plus sentir. Alors il est nécessaire que la société se constitue en état public, c'est-à-dire que le pouvoir et ses ministres soient perpétuellement en action, et par conséquent perpétuellement distingués de ceux qui n'exercent pas la môme fonction. On peut appliquer ici, avec une parfaite justesse, le grand principe d'Adam Smilh dans son ouvrage de la Richesse des nations, et qui, au reste, était connu du dernier des cultivateurs, le principe de la division du travail. Ainsi dans l'Etat, il faut des hommes qui se destinent exclusivement à la fonction de juger et à celle de combattre, par la même raison qu'il faut, pour l'utilité de la famille, des hommes qui se destinent exclusivement au métier de bâtir, de voiturer, de moudre le blé, d'en faire du pain, etc., etc.
Le pouvoir et ses ministres, qui sont dans la société la cause et le moyen, deviennent donc successivement, et à mesure des progrès de la société, temporaires, viagers, héréditaires enfin, dernier état, et le plus fixe de la constitution des sociétés. Ces effets arrivent d'une manière insensible, et souvent dans l'espace d'un grand nombre d'années, ou même de siècles, comme tous les changements qui s'opèrent dans la société; mais ils arrivent infailliblement, et toujours le pouvoir précède le ministre dans ses développements. Ainsi en France, le pouvoir a été plutôt définitivement héréditaire, que le ministère ou la noblesse; et encore en Turquie le pouvoir est héréditaire, et il n'y a pas de corps héréditaires destinés aux fonctions publiques Quelle que soit la nature du pouvoir et celle du ministère, il est nécessaire, pour qu'il y ait ordre, ou du moins ensemble dans la société, qu'ils soient de même nature ou homogènes, tous deux temporaires ou tous deux fixes; c'est, comme je l'ai observé dans le Discours préliminaire, ce défaut d'homogénéité entre le pouvoir et ses ministres qui a perdu la Pologne et la Turquie, quoique dans l'une et dans l'autre le défaut d'homogénéité fût différent et même opposé, puisqu'en Pologne le chef électif était servi par un ministère hérédi-
taire, et qu'en Turquie le chef héréditaire est servi par des ministres perpétuellement amovibles. Au reste, il est aisé de voir la raison de cette nécessité sociale dans la nécessité générale ou métaphysique, qui veut que le moyen soit de même nature que la cause.
Cette marche des institutions, nécessaire, parce qu'elle est naturelle, a été sensible dans la révolution qu'a essuyée la France, destinée à dévorer la vie de plusieurs siècles dans l'espace de peu d'années. Sous le règne orageux et perpétuellement variable du pouvoir conventionnel, les fonctions publiques ont été mobiles et presque instantanées, et elles se sont prolongées, et sont même devenues viagères, à mesure que le pouvoir s'est fixé, et qu'il est devenu viager.
Lorsque l'engagement au service public se transmet par voie d'hérédité, et qu'il forme caractère dans les familles, ces familles soumises aux mêmes devoirs, et quelquefois à des lois ou des coutumes spéciales, forment un corps qui s'appelait en France ordre, c'est-à-dire ensemble d'hommes ordonnés, pour une fin particulière. Cette institution, dont il n'est pas question ici d'examiner les inconvénients ou les avantages, existait et existe encore dans une grande partie de l'Europe civilisée; mais partout elle était déchue de sa constitution naturelle, et avait perdu dans l'opinion, depuis les innovations qui, au seizième siècle, avaient aboli le ministère religieux ou le caractère du sacerdoce : tant est intime l'union des deux sociétés politique et religieuse, et tant leur fortune est semblable M
Ces familles vouées au ministère politique s'éteignaient comme les autres, et même plus que les autres, par la nature même de leurs fonctions. Il fallait les remplacer. Deux voies se présentaient, le choix arbitraire du prince, ou l'industrie
1 On peut dire : Plus de Dieu, plus de pouvoirs des nations; plus de ministère religieux, plus de ministère politique; plus de fidèles, plus de sujets, et l'Europe ne peut pas cesser d'être chrétienne sans cesser d'être un corps politique.