CHAPITRE XI
de la famille. Toutes les deux furent en usage en France, et même dès les premiers temps. Louis-le-Hutin, le premier, ennoblit Raoul, en le faisant, comme on disait, argentier du roi. Jusque-là, la possession du fief avait déterminé ou marqué la nobîlité de la personne. Les nobles, ruinés par des guerres fréquentes ou par le luxe, toujours excessif dans les temps malheureux, et cause lui-même du malheur des temps, voulaient avoir la faculté de vendre leurs fiefs aux autres citoyens; mais peut-être que, par une inconséquence remarquable, ils n'auraient pas voulu leur transmettre la nobilité personnelle. Le fisc profitait de cette disposition, et soumettait au franc-fief l les nouveaux acquéreurs. Les nobles, alors nombreux, ne sentaient pas assez qu'il était de toute nécessité politique que l'ordre du ministère publique eût un moyen régulier, ordinaire et continu de se recruter; que le choix arbitraire du prince ne pouvait être qu'un moyen extraordinaire, dès-lors insuffisant, et que la possession du fief était au fond le plus naturel. Aussi la nécessité des choses, plus forte que les volontés humaines, recrutait la noblesse avec les possesseurs de fiefs, égaux devant la loi aux nobles les plus anciens, inégaux dans l'opinion qui accorde aux vieillards une plus grande considération. Lorsque le fief cessa d'ennoblir, l'homme s'ennoblit par l'acquisition d'une charge : moyen moins utile politiquement que l'acquisition du fief, mais qui offrait une meilleure garantie personnelle, parce que l'homme (jui demandait à être admis dans un corps respectable de magistrature était soumis, au moins pour la forme, à un examen qui n'appelait pas les talents (parce que les talents, sans lesquels une société ne saurait se former, ne sont pas également nécessaires à une société toute formée) ; mais qui excluait les vices connus, et les irrégularités publiques de conduite.
' C'était une taxe que payait un citoyen non noble pour acquérir ou posséder un fief.
J'ai dit qu'on ne pouvait pas faire du choix arbitraire de la part du chef un moyen régulier de promotion des familles au ministère politique, parce que l'élévation des familles, qui, hors les temps et les hommes extraordinaires, doit être lente et successive, comme toutes les opérations de la nature, n'a alors d'autre règle que des caprices, d'autre motif que la faveur, souvent d'autre durée que celle de l'homme, semblable à ces plantes qui fleurissent au matin, et que le soir voit sécher. Ces métamorphoses subites, qui font passer un homme des derniers rangs de la société aux premiers emplois, et par la seule volonté du chef, forment le caractère spécial du despotisme d'un ou de tous. Ainsi en Turquie, la volonté suprême du sultan fait un ministre d'État d'un jardinier, et dans la France de $3, la volonté suprême du peuple, d'un maître à danser faisait un législateur : principe assuré de corruption et de désordre, qui allume toutes les passions, et ne laisse dormir aucun talent; qui déplace tous les hommes et réalise toutes les chimères, et qui, dans l'homme comme dans la société, met une agitation dévorante que suivent l'abattement et la langueur, à la place du mouvement régulier, principe de la vie de l'homme et de la force de la société.
C'est pour cette raison que, dans les gouvernements réguliers et bien constitués, le pouvoir s'interdit à lui-même la facilité de placer et de déplacer les hommes, sans règle et sans motif, et qu'il suit pour les promotions militaires et civiles un ordre de tableau, d'ancienneté d'âge ou de grades Celte coutume est extrêmement sage, mais il est sage aussi de pouvoir y déroger, lorsque de grands intérêts et des services éminents en amènent la nécessité.
Tous les désordres qui naissent du choix arbitraire de la part du chef, comme moyen unique et régulier d'élévation, se retrouvent dans le choix arbitraire de la part du peuple souverain; mais ils y sont plus graves, parce que ce souverain lui-même se compose d'une multitude de volontés souvent opposées, et qu'il exerce sa souveraineté élisante dans un grand
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nombre de lieux à la fois. Je ne crains pas d'assurer que les élections populaires, comme moyen régulier et légal de promotion, sont le plus puissant véhicule de corruption publique et privée. Une nation, qui est une réunion de familles indépendantes les unes des autres, mais liées entre elles par les mêmes devoirs religieux et politiques, devient, grâce aux élections, un vaste marché où l'ambition achète ce que l'intrigue vend, où l'homme, tour à tour flatteur et insolent, s'humilie et se fait rechercher; où l'éloge effronté de soi, la détraction contre les autres, et souvent la calomnie, la vénalité, la captation, etc., sont des voies ordinaires de fortune, toutes choses incompatibles avec l'honneur, la vertu, la religion, l'humanité, et subversives de tout ordre social. C'est là cependant qu'on en est en Angleterre. Les désordres des élections y vont toujours croissant : l'argent, devenu plus commun, les places plus honorables ou plus lucratives, l'intrigue plus raffinée, y produisent, dans quelques semaines, des violences et des folies inconnues à une nation sauvage ', et dont la vie la plus longue d'une société civilisée ne doit pas fournir d'exemple.
Telle est cependant la situation où les vices de cette constitution ont mis l'Angleterre, qu'il est impossible qu'elle y reste sans tomber dans la plus grande confusion, ou qu'elle en sorte sans révolution. Puisse-t-elle, éclairée par ses malheurs anciens, et surtout par nos malheurs présents, faire ou préparer avec sagesse cette révolution inévitable, et suivre d'elle-même la nature dans les voies où elle conduit la société! Quô vergit natura, eo ducenda, dit Hippocrate en parlant des maladies du corps humain, et cet aphorisme convient également aux maladies du corps social. Mais telle est la condition de la société, que, si elle peut lutter quelque temps, à force de sagesse
1 II eût été curieux de savoir ce qu'un chef de sauvages grave et sensé, ransporté à Londres dans le temps des élections, aurait pensé d'un peuple civilisé.
dans l'administration, contre les vices de sa constitution, une constitution vicieuse pervertit à la longue l'administration la plus sage; tout s'y corrompt, les hommes et les choses, et il n'y a plus ni assez de raison dans les hommes, ni môme assez de consistance dans les choses, pour pouvoir entreprendre, encore moins exécuter une réforme ; ces terres trop remuées, devenues incapables de consistance, tombent de toutes parts, dit Bossuet, et ne font voir que d'effroyables précipices. Là commence le terrible drame d'une révolution, dont X exposition suppose aussi beaucoup d'événements antérieurs, que les passions compliquent, et qu'elles conduisent jusqu'au dénouement. La tragédie tinit par le triomphe du bien, mais les personnages principaux ont disparu de la scène, et la catastrophe a été sanglante; car ce n'est qu'à ce prix que l'ordre se rétablit dans la société, et sine sanguinis effusione, non fit remissio. Je reviens aux élections. Dans une société naissante, où les emplois publics ne sont que des charges, l'élection peut y appeler le plus digne; dans une société avancée, où les charges sont des honneurs, l'élection n'appellera en général que le plus riche, le plus redouté, le plus intrigant. Ainsi là où la richesse ^st une condition nécessaire de l'élection, comme en Angleterre, la société souffre des désordres d'une scandaleuse vénalité ; mais là où le choix, affranchi dç toute condition, peut se porter indifféremment sur tous les citoyens, la société a à redouter les métamorphoses subites qui tirent un homme des derniers rangs, et le font passer, sans préparation et sans noviciat, aux premières fonctions du pouvoir. Il se trouve rarement des hommes capables de résister à cette intempérance de fortune, si Ton peut parler ainsi : au moral comme au physique, la tête tourne à une trop gande hauteur, à laquelle on n'a pas accoutumé son cœur et ses yeux; l'homme ébloui tombe dans une démence réelle, et c'était une véritable aliénation physique et morale, produite par l'ivresse du pouvoir, que les folies atroces ou ridicules de tant de misérables que la révolution avait surpris dans les conditions obscures, et